‹ L'idéeChapitre 10 sur 42 · Systema nutura-, li« édition · texte numérisé non relu

Systema nutura-, li« édition

Cuvier est venu montrer plus tard que ces classes étaient artificielles, que les animaux appartenaient à des types différents d'organisation et que ces types se réduisaient à quatre : 4° les vertébrés ; 2° les mollusques ; 3° les articulés ; 4° les rayonnés ou zoophytes1.

Aujourd'hui l'on trouve cette classification trop simple et l'on admet dans le régne animal non plus quatre, mais bien neuf divisions principales : les vertébrés, les tuniciers, les mollusques, les vers, les arthropodes, les échinodermes, les cœlentérés, les spongiaires et les protozoaires. Et rien ne nous prouve que, dans quelque temps d'ici, l'on ne passera pas à un autre système d'unification, qui probablement ne sera pas encore le dernier.

C'est que, pour faire une classification définitive, il faudrait connaître le lien physique qui rattache les uns aux autres les différents caractères de chaque type, par exemple ceux qui constituent telle race, telle espèce, tel genre. Or ce lien mystérieux, on l'ignore encore, et il y a des raisons de croire qu'on l'ignorera longtemps. La multiplicité infinie et l'incessante mobilité de la vie sont chose désolante pour la faiblesse de notre entendement.

Cuvier, il est vrai, a t'ait avancer la question,

1. Le Règne anima' distribué d'après ton organisation, 1" édition, 1813; & édition. 1819,

lorsqu'il a émis celte idée profonde qu'il y a dans chaque organisme des caractères dominateurs, et aussi lorsqu'il a découvert la loi de la corrélation d<s formes. Mais ces caractères dominateurs, dont l'existence est plus que probable, qui les pourra découvrir ? qui sera jamais doué d'une assez grande force de pénétration pour les démêler dans ce mystérieux enchevêtrement d'énergies que présent.chaque corps vivant? La loi de la corrélation des organes est d'une application plus facile, et c'est plus qu'une vue a priori; la découverte du Pakeotherium dans les carrières de Montmartre est venue montrer que (aivier avait raison de croire à ses conjectures. Mais celle loi n'a pas toute la rigueur qu'elle devrait avoir pour servir de fondement à une classification définitive. Elle souffre des exceptions dont il est difficile de savoir le nombre et La raison. « On a trouvé dans les schistes de Solenhofen le squelette garni de plumes d'un animal, dont le corps se prolongeait en une longue queue formée de vingt-deux vertèbres ; ses membres antérieurs, quoique couverts de plumes, étaient terminés par trois doigts libres, munis d'ongles bien développés; ses mâchoires portaient des dents et il n'existait peut-être pas de bec ; le squelette était bien plus celui d'un lézard que celui d'un oiseau ; si l'on avait rencontré séparément le squelette et

les plumes, on n'aurait pu soupçonner un seul instant que ces débris appartinssent au môme animal. On a découvert dans les craies d'Amérique plusieurs oiseaux à mâchoires pourvues de dents. Une infinité d'autres animaux, môme parmi les mammifères contemporains du Palœotherium , mettrait pareillement en défaut le principe de la corrélation des formes \ » En somme, on ne sait pas encore bien sur quoi se fonde l'intime connexion des propriétés organiques. Il semble même qu'on l'ignore de plus en plus à mesure qu'on le cherche davantage. M. Brown-Séquard n'a-t-il pas dit qu'on fait d'autant moins de classiiications qu'on connaît plus d'individus? L'immense nature est comme un phénomène unique où tout se tient, et par là môme les démarcations qu'on essaie d'y tracer sont toujours un peu conventionnelles.

Telles sont les difficultés à travers lesquelles l'esprit s'élève à l'universalité scientifique. Le chemin qui mène à l'universalité logique est plus droit et plus court: elle se dégage d'une seule et môme expérience, et du premier coup la dépasse de l'infini. Soit un cercle d'une grandeur donnée, tracé, par exemple, sur un tableau noir avec de la craie blanche, ayant un décimètre de rayon. Aussitôt que

\. Anatomie et pkytiûlogie animales, par Edmond Périmer, pages 23-24; Paris, 1885.

ce cercle particulier, existant à cette heure et dans ce lieu, a subi l'action de mon intelligence, dès que j'en ai compris la définition, que je m'en suis fait une idée, cette idée se soustrait à toutes les conditions de l'espace et du temps, s'étend à tous les cercles, de quelque dimension et de quelque couleur qu'ils soient. Et ce passage du particulier à l'universel, ce saut brusque du réel dans le possible n'est pas propre aux concepts géométriques; il a lieu dans toutes nos représentations, de quelque nature qu'elles soient, de quelque sens qu'elles relèvent. Considérons, par exemple, la couleur d'une boule d'ivoire. Par elle-même, cette couleur est la qualité de cette boule, un mode indissolublement lié à celte boule. Mais qu'une fois cette couleur soit le terme de mon intelligence, que je n'eu aie plus seulement la sensation, mais l'idée: aussitôt et par le fait même, avant de savoir si cette qualité se rencontre ailleurs dans la nature, je la vois applicable à une infinité d'au Ires boules d'ivoire et peut-être aussi à une infinité d'autres corps. lien estde mômedetoulesubstance,detoutmode, de tout rapport, de tout ce que nous connaissons. Un objet quelconque qui pénètre dans notre conscience empirique acquiert, sous le regard de notre conscience rationnelle et du premier coup, une extension sans bornes.

Toutefois, ce n'est pas seulement par là que diffèrent la méthode qui mène à l'universalité scientifique et celle qui donne l'universalité logique. Lorsqu'il s'agit de l'universalité scientifique, on procède par voie de soustraction, on élimine un nombre de plus en plus grand de différences, on arrive par là môme à un reliquat de plus en plus écourté, à mesure qu'on s'élève de l'individu à l'espèce, de l'espèce au genre. L'universalité logique est le résultat d'une analyse qui consiste à remarquer que ce qui s'est produit une fois, peut se produire à l'indéfini, la raison étant toujours la môme.

Il y a donc deux différences essentielles entre les deux manières dont une môme idée peut être universelle. Par ailleurs l'universalité scientifique et l'universalité logique se ressemblent. D'abord elles se rattachent l'une et l'autre à une idée, non à une image; elles relèvent l'une et l'autre du monde des abstractions. De plus, bien que l'universalité scientifique soit en un sens limitée à une catégorie déterminée d'individus, on peut dire en un autre sens qu'elle est absolue aussi bien que L'universalité logique; car la prétention du savant n'est pas seulement de trouver des caractères communs qui s'appliquent aux individus observés, il aspire à dépasser le domaine étroit de l'expérience:

il applique instinctivement les traits de chaque catégorie à tous les individus présents, à tous les individus passés, à tous ceux qui pourront jamais parvenir à l'existence, à tous les individus possibles. Toute catégorie est ouverte et faite pour toujours: la science construit pour l'éternité.

L'idée est abstraite et universelle; elle implique aussi la nécessité, et cette nécessité est double. Il y a d'abord en chaque idée une sorle de nécessité intrinsèque. Soit le triangle, par exemple: il a toujours été supposable, il le sera toujours. Si tout ce qui existe venait à rentrer dans te néant, le triangle serait encore supposable: il ne peut un instant cesser de l'être. Bt cette nécessité absolue, en un sens, ne se rencontre pas seulement dans nos concepts qui enveloppenl L'étendue. Une pensée, une volition, un son, si léger soit-il, un parfum, si éphémère qu'on le conçoive, sont nécessaires au môme titre que la ligne ou le plan. Du moment que ces phénomènes se sont une fois réalisés, ils sont éternellement réalisables ; ils ne peuvent pas ne pas l'être. Il se trouve dans chacune de nos idées un élément primordial, une sorte de résidu logique, que le creuset de la plus puissante analyse

ne peut par aucun moyen réduire à la contingence. De même qu'il y a pour la cause première impossibilité de ne pas être, il y a pour nos idées impossibilité de ne pouvoir plus être. La nécessité est au fond de notre esprit comme au fond des choses. Outre la nécessité intrinsèque, nos idées ont une nécessité de rapport. Je ne puis comprendre ce qui commence sans supposer une énergie qui le fasse commencer. Un phénomène quelconque de la conscience ou du monde extérieur n'est expliqué pour moi, ne devient intelligible qu'autant que je lui trouve une cause ; et si je n'en puis trouver, je ne laisse pas de conclure d'avance qu'il doit en avoir une. Le concept de la pyramide enveloppe des plans, des angles, des lignes, des points, et tout un groupe de propriétés, où je remarque une éternelle et immuable connexion. Quand une fois j'ai compris ce qu'est le cercle, je ne conçois plus que la série des corollaires qui découlent de sa notion puisse jamais varier. Je vois entre nombre de mes idées une liaison qui n'a pas commencé et ne finira pas. Dans le rapport de mes représentations, aussi bien que dans mes représentations elles-mêmes, je découvre au fond de ce qui est ce qui ne peut pas ne pas être.

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