‹ L'idéeChapitre 9 sur 42 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Nature de ce» caractères.

Toute idée est le terme immanent d'une pensée; toute idée se rapporte essentiellement à un acte de conscience qui lui est adéquat ; et c'est ce rapport que l'on vient d'examiner.

En outre, toule idée, quel que soil d'ailleurs l'objet qu'elle représente, a certains traits qui la distinguent de l'image correspondante et qu'on peut appeler ses caractères généraux : toute idée est à la fois abstraite, universelle et nécessaire. D' 'où viennent ces caractères inaliénables? se rattachent-ils à la pensée ou à son objet? Jaillissent-ils, au contact de l'expérience, du tond même de l'entendement? ou bien l'esprit a-t-il le pouvoir de les extraire du

phénomène sensible? Faut-il les situer dans la l'idée 3

conscience ou dans l'idée? Telle est la question qui se pose maintenant ; et pour la résoudre avec bonheur, il importe en premier lieu d'en définir le mystérieux objet, de chercher en quoi consistent au juste l'abstrait, l'universel et le nécessaire.

Le caractère fondamental de l'idée est d'être abstrait ; et de ce fait psychologique tout le monde convient. Mais peut-être n'est-on pas d'accord sur la notion précise qu'il en faut avoir : il est bon d'en fixer le trait original.

M. l'abbé de Broglie remarque, dans son œuvre magistrale sur Le positivisme et la science expérimentale, que l'abstraction est tombée dans l'oubli depuis la révolution philosophique qui s'est produite au commencement du xvuc siècle. «La faculté d'abstraction, sous le nom ^intellect agent, était considérée, dit-il, par la philosophie scolastique. comme la principale des facultés supérieures de l'intelligence humaine. C'est à l'analyse des données expérimentales, opérée au moyen de cette faculté, que les sectateurs d'Aristolc attribuaient la formation de toutes les idées vulgairement nommées idées de raison.

La philosophie cartésienne, ayant imprudent-

ment compris la doctrine profonde et vraie d'Àristote surlaconnaissancc humaine parmi les préjugés qu'elle a mis de côté, a perdu de vue le rôle important de la faculté d'abstraction, et cet oubli a duré jusqu'à nos jours, à tel point que dans les livres élémentaires de la philosophie éclectique, l'abstraction est reléguée à un rang inférieur comme une des variétés de l'attention.

«Nous devons celte justice à &L Taine qu'il a deviné l'importance de l'abstraction et qu'il a rendu à celte faculté le rang qui lui appartenait. Il a essayé de s'en servir pour combler les immenses lacunes de la philosophie purement empirique de Stuart Mill. Malheureusement If. Taine n'a pas saisi le rapport intime entre la notion de substance et la faculté d'abstraction. A.USSÎ son abstraction, ne porlantquc sur des images mobiles ou des donn abstraites, ne pouvait pas avoir la fécondité et la puissance de celle qui décompose les êtres réels \ »

I Jette vue est à la fois juste et profonde; elle contient le secret des phases multiformes et tourmentées par lesquelles a passé la philosophie moderne. Si l'abstrait n'est pas dans les choses et que l'esprit manque par ailleurs du pouvoir de l'en tirer, il faut bien qu'il devienne une forme de la pensée ; et

l.T. I, p. i; 3-174, Paris, 1880.

l'abstrait une fois absorbé, il faut bien aussi que la pensée absorbe le concret à son tour ; car entre ces deux aspects de toute représentation il existe un rapport essentiel. L'innéisme, le kantisme qui n'est qu'un innéisme mutilé et bâtard, l'idéalisme et le monisme qui n'est que le corollaire métaphysique de ce dernier système, sont en germe dans toute philosophicd'oùl'onbannit la faculté d'abstraction. Le jour où Bacon est venu jeter le discrédit sur la théorie aristotélicienne et par là môme sur l'intellect actif qui en est la base principale, la philosophie s'est engagée dans une impasse dont elle ne devait plus sortir.

Essayons donc en premier lieu de préciser la notion fondamentale de l'abstrait; dégageons-la des phénomènes qui en approchent, mais qui pourtant ne sont pas elle ; rendons-lui son véritable sens, celui que lui ont donné les philosophes de l'Ecole.

On peut dire d'une certaine manière que les images ont quelque chose d'abstrait. L'ouïe, par exemple, ne perçoit que des sons dans un corps qui est d'ailleurs étendu, qui présente une forme déterminée, d'où peuvent sortir des ondulations lumineuses, des odeurs cl des saveurs. Chacun de nos sens ne saisit dans le faisceau de la réalité que ce qui lui revient; chacun de nos sens isole son ob-

jet du tout physique auquel il est inhérent pour le voir à part : chacun de nos sens est « une machine à abstractions ». Mais pour peu qu'on y regarde de près, on observe assez vite que l'abstrait de la sensibilité n'est pas celui de l'entendement. Les sens partent du concret pour aboutir au concret. L'entendement part du concret et arrive à un résultat d'un ordre tout différent, où le fait de l'existence ne compte plus, qui ne renferme plus qu'un groupe de propriétés prises à l'état nu, où l'on ne trouve comme résidu que des éléments logiques, une pure essence. J'ai sur ma table un presse-papier; cet objet, je le vois dans un moment et dans un lieu déterminés. 11 a de plus des propriétés qui lui sont inhérentes, indissolublement liées, qui n'existent et ne peuvent exister qu'en lui. C'est une sorte de disque ; ce disque est une branche d'olivier, qui mesure près de six centimètres de rayon. Il porte les armes de Jérusalem à sa surface supérieure; en dessous il a le brillant et le poli du cristal. Voilà bien des conditions du même phénomène. Or ces conditions, je les puis examiner l'une après l'autre sans tout supprimer par le fait. Je puis par une série d'opérations mentales séparer successivement du disque que je vois le temps et la portion de l'espace où je le vois, la couleur que j'y remarque, la matière dont il est formé, ce quelque chose de spé-

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cial et d'interne qui le fait être ce disque, non un autre; et ces soustractions achevées, tout n'a pas disparu par là môme. Il reste un élément fondamental, essentiel, multiple aussidansun certain sens. Je conçois encore ce qu'est le disque, dans le disque, ce qu'est le cylindre, dans le cylindre ce que sont le solide, le plan, la ligne, le point. Ces différentes notions, c'est ce qu'on appelle l'abstrait. L'abstrait n'est donc ni le concret ni une partie réelle du concret, ce n'est pas un objet dans sa totalité physique, mais la nature d'un objet considérée en tant qu'elle ne relève plus de tel ou tel individu, prise pour ainsi dire à l'état d'émancipation.

Essentiellement abstraite, l'idée est aussi et par là même essentiellement universelle.

Non seulement l'image est chose concrète, mais encore elle a un fond d'incommunicabilité : elle est clle-môme et ne peut ôtre une autre. Il en va tout autrement de l'idée. Par le fait qu'elle se dégage de sa cangue empirique, par le fait qu'elle passe à l'étal abstrait, l'idée peut, sans cesser d'être une, se rapporter à plusieurs individus ; ci ce rapport est ce qu'on entend par uni-

versalité. Mais ce mot lui-même a deux sens assez différents, qu'il faut déterminer.

Il y a d'abord ce qu'on appelle l'universalité scientifique. Si l'on compare entre eux les habitants de l'Afrique tropicale, on remarque, à travers leurs différences individuelles, un certain groupe de caractères communs : ils ont tous la peau noire, les cheveux crépus, le ne/ épaté, les dents implantées obliquement dans les mâchoires, les lèvres grosses et saillantes ; et ce groupe de caractères communs constitue ce qu'on appelle la race noire. On peut trouver par le même procédé deux autres groupes de caractères communs, dont l'un forme la race jaune, et l'autre la race blanche. Si, après avoir comparé les individus, on compare les races ellesmêmes, on découvre de nouvelles différences, mais aussi de nouvelles ressemblances: on obtient un autre reliquat de caractères communs plus pauvre, mais plus général, qui s'appelle l'espèce. La couleur de la peau, celle de la barbe el des yeux, la grandeur de la bouche, la grosseur des lèvres, l'implanlalion des dénis varient d'une race à l'autre. Mais L'attitude verticale du corps, le mode de locomotion à l'aide des membres postérieurs seulement, la conformation différente du pied et de la main, l'absence de queue, la proéminence du nez, le nombre et la forme des dents, sonl autant de traits de ressem-

blance qu'on trouve chez tous les habitants de la machine ronde. On peut comparer de la môme manière les animaux entre eux, les plantes entre elles, les minéraux entre eux, et l'on trouvera dans chacun de ces règnes des caractères d'une extension de plus en plus grande, d'une compréhension de plus en plus pauvre, à mesure qu'on s'élèvera de la famille à la race, de la race à l'espèce. Que l'on compare enfin l'homme à l'animal, l'animal à la plante, la plante à la matière brute, et l'on verra se former une hiérarchie nouvelle de caractères communs dont la compréhension va aussi diminuant à mesure que leur extension s'accroît. Cette extension des mêmes caractères à un nombre plus ou moins considérable d'individus, leur présence en plusieurs points de l'espace et du temps : voilà l'universalité scientifique.

11 y a de plus dans chaque idée ce qu'on peut appeler l'universalité logique. Je vois de ma fenêtre un mur blanc au delà duquel de grands arbres se balancent tristement au souffle d'un vent d'hiver. La blancheur de ce mur n'appartient qu'à lui : c'est un de ses modes. Elle n'existe et ne peut exister qu'en lui. Mais que cette propriété devienne l'objet de mon intelligence, que je la considère à part et l'isole mentalement de son sujet, immédiatement cl sans qu'on ait recours à aucune

comparaison, elle revêt un aspect tout nouveau, d'un ordre absolument différent. Elle n'est plus la blancheur de ce mur, mais simplement la blancheur; par là môme je la conçois comme réalisable en un nombre indéfini de murs et d'autres corps, en tous les temps et tous les lieux. De particulière qu'elle était d'abord, la blancheur du mur que je vois devient universelle, et cette universalité est sans bornes : elle égale l'infini, elle est absolue.

Mais, pour bien faire entendre la dilïérence de l'universalité scientifique et de l'universalité logique, il faut entrer dans quelques nouveaux détails.

L'universalité scientifique s'obtient par voie de comparaison, et cri le voie est difficile, comme celle du paradis ; on peut même dire qu'elle ne mène pas toujours au but , quelque soin qu'on mette à s'y bien conduire. Et de là vient qu'on n'aboutit qu'à des classifications provisoires. En 177G, Linné répari issait les animaux en six classes, qui étaient Les suivantes :

1° les mammifères ;

2° les oiseaux ;

3° les amphibies ;

4° les poissons ;

5° les insectes ;

C)° les vers J.

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