Almanach des Muses
Observons d'abord qu'antérieurement atout travail intellectuel, il n'y a pas d'abstrait dans les formes a priori de la sensibilité. Soit une portion déterminée de l'espace, par exemple, la surface d'une pièce de cinq francs. D'elle-même, avant que mon intelligence soil intervenue pour en dégager la notion, elle n'enferme rien d'universel et de nécessaire. Sa forme ronde, sa couleur d'argent, son poids et sa force de résistance existent et ne peuvent exister qu'en elle ; elle a déplus quelque chose d'intime et de spécial qui fait qu'elle est cette pièce et L'empêche essentiellement d'en être une autre: elle est incommunicable de tous points. Si, an lieu de la considérer dans sa réalité objective, je viens à me la figurer en moi-même, si je m'en fais une représentation vide de matière, une intuition pure, elle ne perd pas pour cela son caractère individuel et concret. Elle reste en mon imagination ce qu'elle était dans la nature; elle ne devient abstraite que SOUS le regard dissolvant de ma pensée rationnelle. Mais si l'une des portions de l'espace est intégralement concrète, toutes le sont au même titre, et l'espace a priori n'a rien d'abstrait. On peutraisonnerdemèmeà l'égard du temps. Taillons, si l'on veut, dans l'étoffe immense où la nature brode son œuvre; prenons la durée d'une heure s'écoulant sur le cadran d'une pendule. L'idée d'heure qui s'en
L'IDÉE i
dégage sous l'action de ma pensée, m'apparait bien comme abstraite. Mais le phénomène physique qui sert de substratum à cette idée, l'heure môme que marque le tic-tac du balancier et que mesure sous mes yeux le mouvement de l'aiguille, ne peut se reproduire ni dans une autre pendule, ni clans un autre temps, ni dans un autre lieu. Il le peut d'autant moins qu'il est. pour ainsi dire, encadré entre un terme initial et un terme iinal, donnés l'un après l'autre , et sans lesquels il ne se comprend plus. Chaque portion du temps est entièrement concrète, comme chaque portion de l'espace. Et partant, le temps lui-même, qu'on le suppose lini ou infini, l'est aussi. Le tout est de môme nature que ses parties.
Si Kant a cru voir de l'abstrait dans ce qu'il appelle les formes a priori de la sensibilité, c'est en vertu d'une équivoque : il a pris pour la réalité brute ce qui n'était que le produit de sa pensée; il a confondu le logique et le réel, suivant d'ailleurs en ce point, comme plus haut, une tradition séculaire de la philosophie allemande.
Absent de la double forme de l'espace et du temps, banni de la sensibilité, l'abstrait n'apparaît pas non plus dans l'entendement tel que Kant l'a compris. VA par là môme les concepts innés et
vides de la conscience rationnelle, ou, si l'on préfère, les catégories, ne peuvent être que des mots figés dans l'imagination d'un métaphysicien.
Non seulement j'aperçois l'abstrait dans le concret, mais encore je distingue le rapport intime qu'ils soutiennent entre eux. Et ce que je remarque, en étudiant ce rapport, c'est que l'idée, si élevée qu'elle soit, ne se peut séparer de son substratum sensible, comme on sépare dans le sang les globules et le plasma, c'est que l'idée et son substratum sensible ne sont pas même distincts l'un de l'autre à la manière de deux concepts qui s'enveloppent mutuellement, connue la cause et L'effet : ces deux choses ont entre elles une relation à part, qu'on ne rencontre ailleurs ni dans la nature ni dans la conscience. Quand je considère un objet donné, une orange, par exemple, impossible d'y découvrir les propriétés d'une part et de l'autre le l'ait d'existence, impossible d'isoler réellement ces deux faces de la réalité. Après comme avant mon acte intellectuel, elles ne font qu'une seule et môme chose : tout y est propriété, tout y existe, ('/est dans mon esprit seulement que les propriétés du concret s'isolent cl se livrent ; c'est dans mon esprit seulement que se l'ait la multiplicité, qu'il y a de l'abstrait. L'abstrait n'est donc qu'un aspect de la réalité concrète découvert et
délimité par la pensée rationnelle, qui apparaît et disparaît avec elle. Partant, supposer qu'il y a des concepts a priori, prêter des catégories à l'entendement, c'est mettre l'une avant l'autre deux choses essentiellement contemporaines, c'est placer le mode avant le sujet qui supporte.
Mais si l'abstrait ne se trouve a priori ni dans la conscience empirique, ni dans la conscience rationnelle, ne peut-on pas lui ménager une place entre ces deux pôles extrêmes de la pensée ? Kant l'a cru. L'idée n'est pas, dans son système, une combinaison de l'universalité et de la nécessité avec la donnée empirique. D'après lui, les catégories de l'entendement n'entrent pas dans la conscience en commerce immédiat avec le concret et l'individuel. Elles ne s'unissent pas à. l'expérience brute, mais à un objet d'un ordre plus élevé, à un objet qui, tout en se rapprochant de l'expérience, s'en distingue et la déborde. Entre l'entendement d'une part, et de l'autre l'intuition sensible, se place un élément spécial, une sorte d'esquisse qui n'est plus tel ou tel individu, ce qu'il appelle du nom de schème : et cela, c'est véritablement de l'abstrait. Mais d'où vient celle donnée d'un ordre supérieur à l'expérience? Comment se fait-il que, lorsque je m'observe en allant dll dedans au dehors, je rencontre un élément de
la connaissance qui ne trouve son explication totale ni dans la réalité, ni dans la constitution de la conscience? A cette question, Kant n'a pas de réponse. « Ce schématisme de l'entendement qui est relatif aux phénomènes, est, dit-il, un art caché dans les profondeurs de l'âme humaine, et dont il sera hien difficile d'arracher à la nature et de révéler le secret *. »
Kant n'explique pas plus le caractère abstrait des Bohèmes que celui de l'espace et du temps, que celui des catégories elles-mêmes. En outre, admettre ces représentations hybrides qui tiennent à la fois de l'entendement et de l'intuition sensible, c'est passer de l'innéisme des formes à celui lies idées, c'est revenir à Descartès. Car, en définitive, pourquoi Kant admet-il que l'universalité et la nécessité sont des formes de la conscience rationnelle? Parce que L'expérience ne contient pas ces caractères de nos idées. Mais l'expérience ne contient pas plus l'abstrait que l'universel et le net saire ; il n'y a pas de schèmes dans l'expérience. Les schèmes sont donc tout faits dans la pensée avant la pensée : ils sont a priori comme tout le reste, ils sont innés. A la suite de l'universalité et de la nécessité, à la suite du cortège desséché que