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Critique de la Raison pare, p. 307-308, édit. Barni

même qu'elles sont chose essentiellement inintelligible, vu qu'elles ont par délinition une date antérieure à la réalité ?

On pourra dire, pour défendre le kantisme en ses derniers retranchements, que l'entendement ne conçoit réellement les catégories qu'au contact de l'expérience, qu'avant toute donnée empirique elles ne sont qu'une sorte de préformation native de la pensée. Mais cette réponse ne lève pas la difficulté pour la rejeter dans l'inconscient. Que les catégories kantiennes, antérieurement à tout fait intellectuel, soient acte ou puissance, peu importe. Ce qui constitue leur inintelligibilité, c'est qu'existant avant les choses, elles ne peuvent avoir avec elles qu'un rapport fortuit, une union de circonstance. Or, cette condition demeure, de quelque manière qu'on entende l'état des catégories qui précède la connaissance

C'est la contradiction qui fait le fond de la Raiton pure, et les conséquences valent ce que vaut le principe. Si le kantisme est vrai, fermons nos livres, ne cherchons plus à pénétrer le mystère de la nature ; nous sommes condamnés par l'auteur de notre être ;i ne jamais sortir de notre pensée, h rouler éler-

nellement dans le môme cercle d'idées : la raison est une captive; et de sa prison, où s'agitent des ombresquinesontencorequ'elle-meme.elleneprendra jamais son essor.

En premier lieu, si Kanl a trouvé la solution définitive du problème de la connaissance, la métaphysique n'est plus qu'une terre promise qui ne sera jamais accordée. La métaphysique, en effet, n'est ni la science des faits ni celle des lois auxquelles obéissenties faits; la métaphysique a pour objet une réalité à la fois plus permanente, plus féconde et plus profonde : c'est la science de la substance. Or, d'après la théorie de Kant, la substance reste pour toujours inaccessible aux prises de notre pensée. Nous n'en avons pas l'intuition, nous ne la perce* vous pas directement et en elle même : elle n'e>t pas donnée dans les! représentations empiriques ; ni \o non-moi, ni leswt, tels qu'ils apparaissent à notre conscience, ne la contiennent dans leur réalité. L'expérience ne nous la révèle pas même de profil et comme au passage, à la façon dont Moïse put rn jour voir Jéhovah, Et l'entendement n'en atteint pas davantage la réelle el vivanteexistence.il n'en porte en lui-même qu'un symbole vide qui ne nous dit rien ni du fait ni delà nature de son original. D'autre part, nous n'avons pas de raison de conclure à <••• que nous ne voyons d'aucune manière, d'inférer Ce

que n'enveloppent ni les données des sens ni celles de l'intelligence. La seule planche sur laquelle nous pourrions nous risquer vers l'absolu, c'est le principe de causalité. Mais ce principe qui est une loi de notre pensée, n'est peut-ôtre pas une loi des choses. Il ne vaut peut-être que pour nous; c'est peut-ôtre une vérité exclusivement humaine. Toute voie vers la substance est donc barrée pour toujours. Le noumène que nous soupçonnons ne se laissera jamais saisir aux filets de notre pensée; et l'intuition et le raisonnement sont également impuissants à le découvrir : il déborde de toute manière l'étroite sphère de notre conscience.

Sans doute, et Kant se plaît à le répéter, les questions métaphysiques restent ouvertes et sollicitent sans cesse notre raison avide d'infini. Mais à quoi bon cette perpétuelle sollicitation, si elle ne doit jamais aboutir qu'à tourmenter notre àme? A quoi bon l'effort vers l'absolu, si cet effort est condamné à un éternel et radical insuccès? Un temple ouvert, niais où l'on ne peut môme pas plonger le regard pour en admirer les merveilles, vaut un temple fermé. Ne nous occupons plus, si Kant a raison, ni de l'origine ni de la nature de la matière, ni de l'essence de notre âme, ni de la cause première du monde. Ce sont là autant de problèmes qui n'ont plus d'intérèl pour nous, parce qu'ils ne versent plus

d'espérance au cœur. On ne s'acharne pas à polir un diamant avec un gâteau de cire. C'est d'ailleurs la conséquence que se sont empressés de tirer les chercheurs de notre siècle ; et de là l'immense fortune de Kant. Son système est venu à temps pour une génération que domine l'esprit scientifique et qui e renoncé à toute enquête sur l'absolu, parce qu'il ne se laisse ni loucher an scalpel ni découvrir à la

Loupe.

Les esprits froids, il est vrai, ceux chez lesquels

il ne fait que clair, qui remuent le- questions vitales de la Camille humaine avec le flegme que met un praticien à disséquer un céphalopode, te sont randu côté d'Auguste Comte, principalement soucieux de savoir, oublieux de la sainteté de l'action.

Mais les autres, préoccupés du problème moral autant que de l'avenir de la science elle-même, se sont épris d'admiration pour l'originale et puissante construction de Kant ; ils y ont vu une conciliation délinitive de la science et delà morale, parce que cette conciliation se t'ait ou du moins commence sur le domaine de l'expérience, et ils ont dit dans leur enthousiasme précipité : voilà celui qui nous révèle le pourquoi de nos pensées. Kl le xm* siècle B 'est l'ait kantien.

Mais cet enthousiasme, avons-nous dit, est un peu précipité, On s'est jeté- sur la théorie de Kant l'mii r»

il! L'IDEE

comme sur une bannie do sauvetage, et celle barque est fragile. Loin de concilier la science et la morale, comme on pourrait le croire, la théorie de Kant ne sauve ni la première ni la seconde. De l'une et de l'autre elle ébranle du môme coup les fondements éternels.

L'ambition du savant qui étudie la nature est de dépasser le domaine toujours étroit de l'expérience, de s'élever à des formules qui valent pour l'avenir comme pour le présent et le passé, qui embrassent tous les temps et tous les lieux. L'objet de la science expérimentale aussi bien que celui de la métaphysique,c'est l'absolu. El Kant lui-même l'a reconnu; c'est par là principalement qu'il diffère de D. Hume. Il n'est peut-être pas de philosophe qui ait marqué si fortement le caractère inconditionnel des lois scientifiques. Or tout cela disparait, tout cela se dissipe comme la brume du matin sous les rayons du soleil, si l'on en croit la solution qu'il donne luimôme au problème de la connaissance rationnelle. Son explication ne réussit qu'à dénaturer la chose qu'il s'agit d'expliquer. Tout est mobile, à son dire, tout est flottant dans le domaine de l'expérience; rien qui s'y soude d'une façon nécessaire. L'expérience ne contient que des agglutinations de faits e( partant ne suffil à fonder que des vérités de fait. La

question est donc de savoir si l'entendement, lors-

CARACTERES GENERAUX DE L'IDEE |*a

qu'il intervient, évoqué en quelque sorte par la voix de l'expérience, communique à ces vérités la nécessité qu'elles n'ont pas pur elles-mêmes. Or il n'en est rien. Une telle transformation ne peut avoir de réalité qu'au regard de l'imagination. La nécessité de l'entendement, de quelque manière qu'on la conçoive, est d'une autre origine que les données empiriques : elle tient à son essence et non au fond de la mystérieuse nature. Par conséquent, elle ne fait que s'ajouter d'une façon plus ou moins intime à ces données. Elle ne forme elle-même avec les ternies de ees données qu'une soudure de l'ait et

dont la durée est celle de L'acte de la connaissance, En outre, cette soudure reste distincte de celle qui

l'attache l'un à l'autre les éléments de L'expérience et n'en modilie nullement la nature.

Kanl, pour expliquer la nécessité des lois scientifiques, n'a donc fait qu'en doubler la contingence. Et

la raison de son insuccès, c'est que la nécessité des formes a priori est un monopole intellectuel <jui ne s'aliène pas. 11 n'a pas dompté la nature; ce n'est qu'en apparence qu'il l'a emprisonnée dans ses catégories. Apres, comme avant sa géniale tentative, elle continue à se dérouler suivant ses caprio 9, libre, chaotique, houleuse, insaisissable. StuartMill a osé dire que, dans les portions lointaines des régions s tell aires, où les phénomènes peuvent être

[■l't L'IDÉE

tout à fait différents de ceux que nous connaissons, ce serait folie d'affirmer le règne d'aucune loi générale ou spéciale, et que, si un homme habitué à l'abstraction et à l'analyse exerçait loyalement ses facultés à cet effet, < il n'aurait pas de difficulté, quand son imagination aurait pris le pli, à concevoir qu'à certains endroits, par exemple, dans un des firmaments dont l'astronomie stellaire compose à présent l'univers, lesévénemenls puissent se succéder au hasard, sans aucune loi fixe, aucune portion de notre expérience ou de notre constitution mentale ne nous fournissant une raison quelconque pour croire que cela n'a lieu nulle part ». Cette conclusion estaussi celle qui découle de la théorie kantienne. Impossible, d'après cette théorie, de dépasser par l'induction la frontière de l'observation. Si la cause et l'effet ne soutiennent entre eux qu'un rapport de fait, pourquoi les roues d'une locomotive ne se mettraient-elles pas en mouvement avant Le piston qui les commande? Pourquoi les astres ne commenceraient-ils pas tout d'un coup, et sans que rien autre soilchangé, à tourner en sens inverse?

Non seulement Kant enlève ;• la science expérimentale son caractère essentiel d'absolue universalité, mais encore il en pend l'objet à jamais el de tous points inaeeessible.

L'objet primordial el foncier de la science expé-

rimentale, ce sont les faits de la nature extérieure, de cette nature dont le principe d'action est à la fois indépendant et de notre pensée et de notre vouloir, qu'on la conçoive d'ailleurs comme métaphysique ment identique à notre être ou douée d'une existence radicalement distincte. Carie but de la science expérimentale, son unique force, c'est de prévoir les événements que cette môme nature doit produire dans son développement ultérieur. Or cette

prévision reste impossible aussi longtemps qu'on n'a

pas trouvé quelque moyen d'en atteindre 1rs ant ;'■- (('(lents réels. Ce moyen, d'après la doctrine de Rant, ne sera jamais trouvé] cette voie de la pensée vers la réalité modale des choses demeure fermée pour toujours. Si Kant a d'il vrai, le propre de la connaissance n'est pas de BOUS rapprocher desfaits mais de jeter entre eux et DOttl même! un manque

impénétrable. Le cortège déjà nombreux des catégories, la légion plus nombreux- dei scliènies, la double loi de l'espace ei du temps, voilà autant d'obi

taries qui se dressent entre la pensée et la réalité qu'il s'agit de percevoir ; et 008 obstacles, nOUi devons renoncer à tout espoir de les jamais aplanir, car ils tiennent à la constitution native de laeonscienee: l'effort que nous faisons pour les écarter n'aboutit .qu'à les évoquer derechef et tous àlafois. Elle 6Sl donc étrange, l'attitude «le Kant à l'égard de

cette vérité scientifique, qu'il a pourtant cherchée avec une si constante et si généreuse ardeur. Il suit à son égard l'attitude d'un général qui, pressé par un ennemi puissant, s'enfuirait à grandes journées, laissant derrière lui murailles, bastions et fossés, pour aller s'enfermer dans sa capitale.

C'est déjà trop de ce triple masque que Kant met à la réalité expérimentale ; mais de plus, ce masque ne lui va pas : ni les catégories ne s'accordent avec lès schèmes, ni les schèmes avec les données de l'intuition sensible.

En premier lien, tel scheme évoqué par l'expérience ne peut à son tour évoquer telle catégorie que s'il existe entre l'un et l'autre un rapport exclusif. Or ce rapport n'est pas toujours donné. La réalité, par exemple, n'est pas seulement homogène à la qualité, mais encore à la quantité, à la substance, à la modalité; car tout est réel. De même, la permanence n'est pas un trait distinctif de la substance. Toute substance contient, il est vrai, un principe permanent ; mais tout ce qui est permanent n'est pas une substance. L'étendue, la conscience que chacun de nous a de soi-môme, ont un certain degré de permanence : elles persistent toutes deux, l'une à travers le rythme du mouvement, l'autre sous le llnx des étals psyehologiqueft; et l'on ne peut y voir des êtres substantiels.

La succession, n'étant qu'un rapport de temps, ne mène pas nécessairement à la causalité, qui enveloppe de plus un rapport d'énergie. Quelle ressemblance entre la simultanéité et la réciprocité d'action, outre la nécessité' et l'existence d'un mémo objet dans tous les temps? Entre ces deux choses n'y a-t-il pas la différence du droit au fail, qui pour kant est irréductible?

De plus, supposons qu'entre chaque schéma et la catégorie correspondante il y ait véritablement un rapport exclusif et comme une voie unique: il Tant encore rendre compte de la manière dont ces deux conditions de la pensée s'appellent l'une l'autre pour concourir à la formation d'un seul et même objet. El ce mode d'évocation, Kant ne peut que très difficilement le déterminer. Il rejette à la fois L'occasionnalisme et l'harmonie préétablie; par conséquent il ne peut que se rabattre sur l'association par ressemblance. C'est à I). Hume qu'il emprunte son procédé d'explication. Mais alors on arrive à une conclusion bien inattendue. Une association par ressemblance ne se fait pas toute seule. Elle suppose «les traits communs entre les termes qui se ressemblent ; et ces traits communs, la réalité prise à l'état brut ne les contient pas. Imaginons deux boules d'ivoire, qui mesurenl exactement l'une et l'autre quatre centimètres de dia-

mètre. Par elles-mêmes, ces deux dimensions sont étrangères de tous points : chaque boule a la sienne en propre, qui n'est rien à la seconde. Le trait commun n'apparaît que lorsque L'intelligence se met de la partie. C'est l'activité de l'esprit qui le dégage des deux individualités qui l'enveloppent; c'est l'activité de l'esprit qui de deux qualités distinctes fait une seule et même notion. Mais, si telle est la nature de l'association par ressemblance, l'homogénéité du schème et de la catégorie corrélative ne conduit à rien par elle-même, (le sont là deux concepts qu i demeurent étrangers l'un à l'autre aussi longtemps que la force abstractive de l'intelligence ne les a pas fondus en un seul. Et pour Kant cette force ne compte pas. Tout son système croulerait comme un château de cartes, si l'on venait à y introduire ce facteur nouveau. On verrait alors, en effet, que la catégorie sort du schème qui lui correspond et tout l'échafaudage des formes a priori de l'entendement n'apparaîtrait que comme une gênante superfétation.

S'il est difficile à Kant de nous dire comment les catégories s'appliquent aux schèmes, il n'a pas moins de peine à nous faire voir l'accord dès Bchèmes eux-mêmes avec l'expérience, Quel est le rapport 'lu Dombre à tel nombre, de la réalité à ••ll<> réalité, de la permanence à telle sensation qui

présente ce caractère, de la succession constante à tel cas de causation? Chacun de ces schèmes est inné d'une certaine manière, façonné par l'esprit en dehors de toute donnée empirique ; d'autre part, c'est de l'expérience môme que procède la réalité sensible, individuelle et contingente qui lui correspond. Ici encore, nous le demandons, où est le principe d'harmonie entre les lois de la pensée et celles des choses? La seule réponse au problème es( celle que nOU8 avons donnée plus haut pour expliquer le rapport des catégories aux schèmes. Mais celte réponse, on l'a vu, De Buffil que si l'on accorde à la pensée une puissance d'élaboration que le système kantien ne comporte pas.

Kanta posé la question de l'accord de la pensée avec les choses de manière à doubler La difficulté qu'elle enveloppe. Pour 1rs vieux innéistes, il ne s'agissait quede savoir comment les idées si- rapportent aux représentations sensibles. Kant a du chercher en plus comment les catégories ne rapportent aux schèmes, qui ne sont autre chose que des idées. De là deux embarras pour un, deux lilets serrés dont il n'est pas sorti.

Mais si la théorie de Kant ne nous permet pas d'atteindre directement les faits, nous fournit-elle du moins des symboles psychologiques où nous puissions en reconnaître dans une certaine mesure

et la nature et l'ordre réel? Pas davantage. Et les formes de la sensibilité et les catégories de l'entendement pur sont autant de milieux réfringents où les rayons partis de l'empirique réalité dévient à chaque instant. Qu'est-ce à l'origine que le fait extérieur qui donne lieu au travail de la pensée? Problème insoluble, énigme indéchiffrable. Au moins la théorie cinétique de l'univers a-l-elle l'avantage de conserver en dehors de la conscience une réalité qui présente une forme déterminée, et de maintenir entre les états du dedans et ceux du dehors une certaine correspondance. Rien de pareil dans Kant: ce minimum d'objectivité disparaît avec tout le reste. Les faits de la nature extérieure sont une x comme la cause dont ils procèdent. On ne connail rien, on ne peut rien connaître ni de leurs caractères ni de leur évolution. Et cela, n'est-ce pas la négation radicale du savoir expérimental? N'estce pas le formel aveu que le savantlui-mème, pourtant si fier dans ses positions, n'est pas plus fortuné que le métaphysicien, qu'il est condamné, lui aussi, à ne jamais lutter qu'avec des ombres? Ainsi, le masque que Kant met à la vérité expérimentale n'a pas seulement l'inconvénienl de nous en dérober la face lumineuse, niais encore il n'en BUÎI pas les mobiles contours, il en dénature tous l<^ traits.

Pas de science expérimentale, si Kant a vu juste. Mais, de plus (et c'est une conséquence qui n'en est pas moins vraie pour être un peu surprenante), pas de morale au sens strict du mot, pas de morale absolue chez ce philosophe, qui a été le plus noble et le plus ardent défenseur de la morale.

Kant nous parle avec un 'enthousiasme contenu et d'au tan I plus communicatif de l'universalité, de la nécessité de la loi morale et i\^> postulats qu'elle entraîne. A ses yeux, la loi morale est indépendante de l'espace et du temps, Buprasensible, inconditionnelle, absolue en un mot. Mlle suppose, en outre, la liberté, Dieu, la vie future : la métaphysique y reparaît portée en quelque sorte sur les ailes du devoir. Kt Consent que, lorsque Kant nous tient ce hardi et noble langage, il noua livre le fond même de son aine. Or, le malheur veut que Bfl théorie de la Raison pure ébranle et renverse tout ce bel édifice. C'est un jugement synthétique que celui par lequel on passe du fait rationnel de la loi morale à la liberté. C'est un autre jugement synthétique que celui par lequel on s'élève de l'idée du souverain bien, soit à l'existence de Dieu, soit à l'immortalité de l'âme; et ce jugement est loin d'être simple, il est gros de propositions accessoires de même nature que lui. C'est àl'aide d'une série de jugements synthétiques que Kant déduit du

i;V2 L'IDÉE

devoir le code de nos devoirs, et cette déduction est pénible : l'on y sue et l'ony souffle comme l'attelage du coche. Bien plus, cette formule primordiale el immédiatement donnée à l'entendement pratique : « Tu dois », n'est elle-même qu'un jugement synthétique des mieux caractérisés. Pourquoi dois-je? Les philosophes répondaient autrefois : « parce que Dieu le veut »; ou bien encore : « parce que lu connais la sainteté naturelle des choses et que lu es libre ». Kant renonce à ces solutions d'ordre métaphysique. Entre le devoir et le sujet du devoir, il ne cherche plus une dérivation essentielle. 11 affirme l'absolue nécessité de la loi morale sans l'expliquer; et à ce signe, chacun reconnaît le jugement synthétique. La morale de Kant n'est donc d'un bout à l'autre qu'un tissu de jugements synlliéiiques. Mais tout jugement de oette nature esl inhérent à l'entendement* tient à sa constitution native el n'a de valeur que par là : c'est une loi relative à notre pensée, c'est une vérité tout humaine. Il se peut que, dans d'autres planètes, d'autres es prils, doués d'une manière différente de voir, aient une morale q u i soit le contre-pied de la nôtre. Kl

voilà ['impératif catéfetiquê assez gravement compromis* Rien ne serl d'ailleurs, pour échapper à celle

Conséquence, de recourir à lad i st i ne lion de la l'ai son

pure et de la raison pratique. Car, quelle que soit celle des deux consciences rationnelles à laquelle se rattachent les propositions morales, elles n'en restent pas moins synthétiques, et c'est de là que vient leur relativité. En outre, il n'y a qu'une raison en chacun de nous, et kant lui-même l'a dit de la maniera la plus formelle. Les distinctions qu'on essaie d'établir au sein de notre entendement, ne répondent qu'aux aspects logiques d'une seule et môme réalité.

Ce que nous venons de dire au sujet de la morale peut s'étendre aux mathématiques elle»mêmes; car c'est eu vain qu'on osaie de leur

attribuer une valeur à part Bllet se trouvent atteintes, comme les autre» branches du savoir» par le relativisme intellectuel de Kant Les vérités mathématiques sont des jugements synthétiques,

d'après sa théorie. Elles n'ont donc de nécessité que pour nous, et l'on peut concevoir un autre monde on ."> -j- 7 ne fassent plu» 1-, où l'espace ail plus ou moins de trois dimensions, où deux perpendiculaires élevées sur une même droite ne soient point rigoureusement parallèles. En l'ait, celle idée a été comprise par les penseurs qui ont cultivé la philosophie de Kant. Récemment encore s'élevait entre M. Lechalas et l'abbé de Broglie une ingénieuse et piquante discussion sur la possibilité

de constituer une géométrie essentiellement différente de celle à laquelle loul le monde croit.

Tout s'ébranle donc au contact de la théorie kantienne. Quelques années avant la Critique de la raison pure, Jean-Jacques Rousseau avait frappé un grand coup entre la religion positive et la religion naturelle, s'acharnant à démolir la première, défendant la seconde avec une ardente éloquence et une géniale vigueur. Et la religion naturelle a disparu, comme une Heur déracinée, avec sa compagne séculaire. Kant, à son tour, est venu mettre la hache entre la métaphysique et les autres ramifications du savoir humain, « n'en voulant qu'à cette antique matrone abandonnée et repoussée de tous ». Mais son effort de géant a porté plus loin : avec la métaphysique ont vacillé sur leurs bases, et la science expérimentale et la morale elle-même, pourtant si respectée, et les mathématiques. Tout est devenu relatif au mémo titre dans sa vaste théorie, parce que tout y dépend de la nature de notre pensée. Il n'y reste de certain que nos phénomènes, plus cette proposition A= A. Le dernier mot du Kantisme, c'est le Pyrrhonismc.

Tirons maintenant de cet examen critique les conclusions que nous en voulons dégager :

1° L'abstrait est le résultai de l'activité mentale.

2° L'universalité ne se situe pas dans la pensée, mais dans l'idée : elle s'y rattache d'une façon nécessaire, elle découle de son essence. Par exemple, il est de l'essence du cercle d'être universel.

'{" La nécessité interne n'esl qu'un corollaire de l'universalité. Dire qu'une idée est réalisable à l'infini dans tous les temps et tous les lieux, c'est affirmer du même coup qu'elle ne peut pas ne plus l'être.

4° La nécessité de rapport se situe également dans la région des idées, non dans celle de la conscience qui les saisit : elle se fonde sur une exigence essentielle par laquelle le sujet se rattache à son prédicat. Les choses sont liées et comme emboîtées : elles forment une sorte de hiérarchie logique et si serrée que les unes ne peuvent être que d'autres ne soient en même temps. Voilà les faits; et quand on essaie de les nier, quand on entreprend de rapporter à la pensée qui connaît ce qui dérive

de l'essence même des objets connus, on introduit dans l'esprit humain un principe qui mine jusqu'à sa base tout l'ordre admirable de la connaissance; on y glisse le venin d'un doute radical et par là même irrémédiable.

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