CHAPITRE PREMIER
Manière dont la conscience perçoit l'idée.
Il ne s'agit pas ici de la conscience morale. Il n'est pas question non plus de ce sens métaphysique qui est donné à tout homme de certaines vérités fondamentales, comme Dieu, le devoir, la vie future; sens mystérieux, mais d'une valeur primordiale, et dont Frédéric-Henri Jacobi fait à juste litre la base de la philosophie '. Nous donnons au terme de conscience une signification à la
fois plus expérimentale et plus large : nous voulons parler de ce regard intérieur qui enferme dans son champ à peu près tous les phénomènes de notre vie mentale, représentations, volitions, émotions, désirs, mouvements; nous voulons parler de la conscience psychologique.
Qu'est-ce que cette conscience ? Il est inutile de le définir; car chacun le sait par le fait même qu'il pense. On peut ajouter que la conscience échappe, par nature, à toute définition. Elle y échappe parce qu'elle est essentiellement simple; elle y échappe aussi pour cette raison plus spéciale qu'étant la source de toute connaissance, de la dernière des sensations comme de la plus haute idée, elle reste toujours ce qu'il y a de plus lumineux dans ce que nous pensons.
Mais, si la conscience ne se définit pas, on peut esquisser les formes qu'elle revêt ; et c'est ce qu'il importe de faire dès maintenant au point de vue où nous sommes placé.
Lorsque la conscience saisit une représentation qui surfit par elle-même du fond de notre être ou nous arrive comme une dernière ondulation du mouvement extérieur, on a ce qu'on peut appeler une perception.
Lorsque la conscience prend garde à Ja représentation déjà donnée, soit pour en pénétrer la nature, soit pour en mesurer les conséquent elle se nomme attention; et l'attention peut à son tour avoir deux caractères différents, suivant la cause qui la provoque. Ou bien elle tient à l'émotion, et, si l'on veut un terme plus général, à l'intérêt, comme il arrive d'un sanglier qui aperçoit subitement la carabine du chasseur; et tout le monde reconnaît à cet indice ['attention spontanée. Ou bien l'application de la conscience au phénomène perçu provient du vouloir proprement dit, non du désir; et c'est Y attention libre.
Enfin, quand la conscience se replie sur ellemême, ou pour étudier son essence, ou pour connaître les émotions qu'elle enveloppe d'ordinaire et qui sont ses propres modalités, elle porte le nom de réflexion ; et cette dernière forme de la conscience est le trait caractéristique de la personne humaine. L'homme seul ici-bas a le double pouvoir et de connaître et de se connaître, et par là même le privilège inappréciable de se posséder, d'être placé dans la main de son conseil.
Ces quelques notions détinies, entrons, sans autre préambule, dans le sujet qui nous occupe.
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La question est de savoir comment la conscience atteint l'idée. Mais cette question en suppose une autre qui est plus vaste : celle du rapport que la conscience soutient, en général, avec ses propres états. C'est donc ce rapport qu'il importe de déterminer; car, sa nature une fois connue, la solution cherchée en sortira comme l'un de ses corollaires.
Aux yeux de Kant, entre la conscience et notre Ame elle-même il y a toute une hiérarchie de formes innées : la double loi de la sensibilité, les catégories de l'entendement. C'est du sommet de celte hiérarchie que chacun s'aperçoit lui-môme, à peu près comme on voit l'Egypte du haut des Pyramides, quand ce pays se couvre de son voile de brume étineelante. Entre notre pensée et notre être s'interpose un milieu essentiellement réfringent. \>»n seulement nous ne nous possédons pas par la connaissance, mais encore nous n'y pouvons trouver de notre moi qu'une image profondément altérée. Kl celle théorie de Kant domine encore les philosophes contemporains, Si ces philosophes, en effet, ne croient plus aux catégories dont le penseur de Kœnigsbèrg a dressé le tableau, ils attribuent à la conscience une manière «le voir qui lui est inhé-
rente et lui dissimule parla môme la nature absolue des choses. A leur sens, l'effort qu'on fait pour saisir la vérité est aussi l'obstacle qui la masque. Ne peut-on pas sortir de cette étroite et désolante prison où la critique a enfermé la raison humaine? N'avons -nous donc un entendement que pour établir qu'il est à jamais frappé d'une impuissance radicale ? Ne peut-on pas montrer qu'il y a quelque moyen de remettre le pied dans l'absolu ; que, si l'homme ne se connaît pas tout entier, il a du moins de lui-même quelque réelle connaissance ? Le problème est difficile, complexe cl profond. Nombre de chercheurs d'élite l'ont remué avec autant de vigueur que de patience, sans en trouver la solution définitive. Mais il nous semble qu'on peut faire avancer la question, si l'on examine d'un point de vue nouveau la manière dont la conscience saisit ses propres états.
La critique, pour radicale qu'elle ;iil élé, n'a pas
détruit la règle fondamentale de la méthode cartésienne, puisque c'est sur cette règle qu'elle repose. Il reste vrai qu'on a le droit d'aHirmer tout fait, toute idée, toute liaison d'idées qui est évidente. Or, si l'on s'arme de ce principe et qu'on étudie à sa lumière le procédé natif de la con-
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science, on s'aperçoit bien vite qu'il n'y a pas lieu de renoncer à l'espérance d'atteindre toute réalité. Si loin qu'on étende le domaine du relativisme, on n'y peut toiit comprendre. Il reste toujours une barrière où il faut qu'on s'arrête : ce sont les phénomènes du moi. Supposons que le monde de nos représentations mentales n'ait ni prototype ni fondement dans la nature, qu'il ne nous révèle la réalité d'aucun au-delà. Supposons môme que ces représentations, considérées comme simples affections de notre être, ne soient pas d'une seule pièce, mais qu'elles enveloppent à la fois dans leur contenu les formes de l'esprit qui connaît et l'état ou l'acte connu. Imaginons que notre pensée soit telle de sa nalurc que nous ne puissions que nous apparaître. 11 n'est pas moins vrai qu il arrive un moment où loul acte de connaissance se sépare en deux termes 1res distincts: d'un côté ce qui perçoit, de l'autre ce qui est perçu. Qu'on multiplie autant qu'on voudra le nombre des formes que la conscience mêle à ce qu'elle appréhende ; il se trouve toujours un dernier site d'où elle ne fait plus que voir son objet, d'où elle le voit comme il est. En fin de compte, la parole de Bossue! reprend sa justesse : « Ce ne sont pas nos connaissances qui font leurs
objets, elles les supposent '. »
i. Conn, de Dieu et de totjmêmei éd. LefranCj IV. i. v, <•.
Je puis douter, à la rigueur, au moins pour un instant, si cette surface blanche et plane sur laquelle j'écris et que j'appelle du papier, existe réellement au dehors de moi, si môme elle a quelque part un corrélatif dans la nature. Peut ôtre ce phénomène s'éveille- t-il tout entier dans une région inconsciente de mon être et d'après une loi sur laquelle ma volonté n'a pas d'action, ne différant que par là de ces autres images que je fais naître, vivre et disparaître à peu prés à ma guise. Et dans ce cas, qui m'assure que ma feuille de papier était objectivement au débul oé qu'elle m'apparatl ? Ne m'est-il pas arrivé, en la connaissant . «l'en altérer les propriétés absolues? Mais de quelque source que vienne la double impression d'étendue et de blancheur produite en moi par l'objet où je trace ces lignes, que ce phénomène résulte ou non d'éléments divers, il est également certain que je vois une surface blanche et plan', qu'au moment où je la vois elle est bien telle que je la vois, que si je prends cet objet comme il est donné' à nia conscience, je n'y change rien, mais ne fais que le saisir ; et partant je puis en affirmer tous les caractères et toutes les relations que j'y rencontre.
On peut étendre cette remarque des représentations concrètes aux représentations logiques, des
impressions aux idées, et l'on constatera sans peine qu'elle garde la même valeur. Si l'on ne considère plus d'où sortent et comment se forment nos idées, qu'on les prenne pour ainsi dire toutes faites et comme à l'état brut, le rôle de la conscience n'est plus de leur imposer son mode, mais de les connaître.
Le rapport essentiel de la conscience et de la représentation nous révèle donc un fait à la fois primordial et indiscutable : c'est qu'il se produit un moment où la conscience convertit en objet jusqu'à ses propres formes et ne fait que percevoir. En d'autres termes, derrière le cortège des catégories, si catégories il y a, dans quelque région reculée de notre esprit agit une puissance mystérieuse dont le propre est de saisir les représentations sans les changer : l'être se révèle dans le phénomène l'absolu dans le relatif.
Cette première constatation nous autorise à faire un pas de plus: elle nous apprend, en effet, que le trait caractéristique do la conscience, considérée en elle-même, c'est de voir sans altérer ce qu'elle voit, de pénétrer son terme immanent sans en modifier la nature. El de là découlent trois vérités importantes : I" la perception, qui est la conscience à son étal le pins simple, ne change pas l'acte ou l'é-
tat qu'elle pénètre de sa mystérieuse clarté : elle en est témoin et c'est tout; 2° l'attention elle-même, qui n'est que la.conscience à un degré plus intense, peut rendre les données de la perception plus nettes et plus distinctes, mais elle en respecte la nature : son rôle consiste à les penser d'une façon plus exacte et plus détaillée; 3° la réflexion, qui n'est que la forme la plus élevée de la conscience, ne change pas son essence en se connaissant: elle se saisit telle qu'elle est. Par où l'on peut voir que, s'il y a des formes innées, elles ne sont point dans cette partie de nous-mômes qui connaît; elles tiennent à cette autre région de notre être qui est connue : elles dépendent de L'essence même de notre activité mentale, et de telle sorte que, si la pensée s'en pouvait séparer, elles seraient encore ce qu'elles sont. Ainsi c'est notre âme elle-même que nous saisissons bien que d'une manière inadéquate, et par la perception, et par l'attention et par la réflexion. L'hypothèse de Kant. qu'a inventée l«' besoin de Va priori, ne lient pas en face de l'expérience. La vérité, c'est que la conscience procède à la façon de la lumière qui traverse le cristal sans en modifier la structure ; la vérité, c'est que chacun de nous se saisit dans la mesure même où il agit.
Mais ne nous contentons pas d'infércrde la nature de la conscience à sa valeur, si directe que soit cette inférence. Employons à montrer le même fait une méthode un peu plus directe.
Tout d'abord, il faut bien, comme on l'a vu, que la perception se dégage à un moment donné du sein de la représentation, qu'elle se pose pour ainsi dire à l'état indépendant. De quelque manière que se forme son objet, il faut qu'à une certaine étape du phénomène elle ne fasse plus que voir; autrement il n'y aurait jamais de perception. Les données de la conscience directe sont donc telles qu'elle les perçoit. D'autre part, ces données elles-mêmes, voilà ce qui constitue la trame de mes propres états; ces images, ces idées, ces desseins, ces émotions et ces désirs dont elles se composent, voilà ce qui fait ma vie; ce sujet unique et permanent qu'elles enveloppent et qui se manifeste en elles et par elles, voilà ce que j'appelle mon moi, ma personnalilé. Qu'il y aitdcrriere ces états divers et changeants, derrière ce principe indivisible qui les supporte ou les produit, une réalité plus profonde, inaccessible à ma pensée et dont ils dépendent en dernière analyse, un autre mot dont le mien n'est que le sosie:
IDEE ET CONSCIENCE il
c'est chose qui m'importe peu et j'ai quelque droit de m'en désintéresser. Quels que soient la nature et le rôle de cet autre moi, je n'en suis pas moins ce que je suis.
La perception me donne à moi-même comme je suis ; et l'attention, à son tour, ne change rien aux données de laperception. Elles restent sous son regard scrutateur ce qu'elles étaient auparavant ; on le peut établir à la lumière des faits. Supposez que je parcoure pour la première fois les galeries du Louvre et que je me trouve tout à coup en face de la Vierge de Murillo. Au premier instant, je reçois un ensemble d'impressions où je me sens passif. Mai» l'originalité du chef-d'œuvre ne tarde pas à éveiller mon attention et j'en remarque les beautés avec une admiration croissante. Que se passe-t-il à ce moment? Kst-ce que l'objet de ma conscience varie? Nullement, el je m'en rend- eompte. Laperception par laquelle a commencé le phénomène n'a pas encore cessé, lorsque l'attention se met de la partir; elle persiste à travers cette opération nouvelle, de telle sorte que je puis savoir ce qu'elle devient. Or ce que je remarque, c'est qu'elle ne change pas. Je vois encore ce que je voyais; toute la différence entre mon état actuel et le précédent, c'est que je le vois mieux. Mon attention n'est que ma perception elle même portée à un degré plus haut d'intensité.
Enfin, il existe aussi une certaine manière de montrer que la réflexion ne change rien à la perception, lorsqu'elle la saisit ; en d'autres termes, il est possible de prouver que la pensée d'un objet donné ne se modifie pas quand on la pense.
Pour tirer au clair cette question délicate, qui a l'air d'une vaine subtilité, mais qui tient de fait aux racines de la psychologie, il est bon de distinguer deux ordres de cas.
11 se peut d'abord que le sujet conscient s'absorbe dans son objet au point de s'y oublier soimême. Tel est l'état mental d'une personne qu'enchante une scène dramatique, un morceau de musique, la recherche d'un problème ; tel est surtout l'effet de toute extase. Dans ces circonstances on ne s'appartient plus, on se perd de vue pour ne plus voir que ce qui s'oppose à la conscience. On pense un objet sans penser par là môme la pensée qu'on en a; ou, si cette pensée existe, elle a si peu d'importance qu'il n'est pas possible d'en affirmer la réalité. Quand la partie représentative de la connaissance prend cette place dominante, quand elle s'étend au point de tout accaparer, on n'a aucun moyen direct de déterminer les modifications que peut introduire dans la conscience le concours de la réflexion. Il faut alors faire appel au raisonnement. On sait déjà par l'analyse précédente qu'un
objet donné à la conscience directe ne change point par l'intervention de la conscience indirecte. Mais, si l'objet ne change point, la pensée ne change pas non plus; car au môme objet correspond nécessairement la même pensée. Le terme de la pensée restant le même, la pensée ne peut varier quren intensité. Prise en elle-même, elle reste ce qu'elle est. Le problème devient plus facile, lorsque l'objet de la pensée a moins d'importance et tient par là môme moins de place, lorsqu'il existe une sorte d'égalité entre ce qu'on connaît et l'acte par lequel on cmnaîl. Dans ce cas, en effet, il arrive que la conscience ne passe pas tout entière à Bon objet ; dans ce cas, de beaucoup le plus fréquent, ilya toujours dans la connaissance un commencement de réflexion : on pense à la fois l'objet et sa propre pensée. D ta lors il n'y a entre la connaissance directe el la conscience réfléchie qu'une différence de degré. Quand on essaie, en se repliant sur soi -même, de penser sa pensée, on ne fait qu'accroître l'activité du phénomène donné: on prend une vue plus claire (h qu'on savait déjà. Le point culminant delà conscience se trouvait tout à l'heure au sein de l'objet ; il est maintenant dans le sujet.
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Ainsi, quelque forme que révèle la conscience, qu'elle s'appelle perception, attention ou réflexion, c'est toujours la réalité vivante et agissante de notre être qu'elle nous révèle à nous-mêmes et sans en altérer la nature absolue; non peut-être qu'elle lui soit adéquate, comme l'a voulu Descartes. Mais ce qu'elle nous en manifeste, elle ne le change pas. C'est là un fait qu'on ne peut révoquer en doute. Et de ce fait découlent des conclusions de la plus haute importance.
1° D'après Mansel, la pensée n'atteint rien qu'elle ne modilie du même coup. Par là-môme, ce que nous appréhendons de notre vie mentale, n'est point tel que nous l'appréhendons. L'absolu nous échappe, même quand cet absolu est dans notre àmc. « Les objets se logent en nous à notre guise », disait Montaigne, en parlant du monde extérieur. Le philosophe anglais renchérit sur cette parole déjà passablemeut décevante et l'élcnd jusqu'aux états du sujet pensant1. C'est là aussi ce que fait H. Spencer, comme on peut le voir par les Première Principes. Au second chapitre de