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I . Le jardin (FEpicwrc, p. "2o

Les preuves ne font donc pas défaut à notre sentiment : psychologie, pathologie, embryogénie et géologie concourent à le mettre en lumière : non seulement l'être, comme on l'a vu plus haut, déborde la pensée, mais encore il en est séparable : il peut exister en dehors d'elle. Et cet être n'est pas une simple « possibilité de sensations », comme l'a imaginé Stuart Mill; c'est une force réelle, une cause concrète, un principe immense d'activité. C'est de cet être en effet, ou de cette partie de l'être située en dehors de ma pensée, non de mes images ou de mes conceptions, qu'est sorti cet ensemble prodigieux de phénomènes qui constitue le monde actuel. Or comment ces phénomènes en seraient-ils sortis, si sa causalité n'était autre que celle d'une possibilité logique? C'est de cet être ou de ce fond d'être que me viennent à chaque instant ces sensations vives et par contre -coup ces états faibles qui forment la trame de ma vie. Or, comment ce (I ('ploiement perpétuel de faits réels au sein de ma conscience, si la source dont ils s'écoulent n'est qu'une abstraction? Pour expliquer le réel, il faut plus qu'un « éternel théorème »; pour expliquer le nVl, il faut du réel. 11 existedonc cet être qui déborde ma pensée, puisqu'il agit sans trêve; et ma pensée n'entre pour lien dans le fait de son existence : il n'en dépend pas.

IDEE ET ÊTRE :tl

Toutefois, nous n'en avons pas fini avec l'idéalisme. Ce système est un Protée : il a des formes variées; et, quand on le chasse sous l'une d'entre elles, il renaît sous une autre. Les considérations que nous venons de faire, portent pleinement contre cet idéalisme d'origine anglaise d'après lequel l'être est d'être perçu et qu'on appelle idéalisme subjectif; mais elles n'atteignent pas cette autre façon d'identifier la pensée et les choses qui se nomme l'idéalisme objectif.

Voici d'abord le principe de [ce dernier système. L'intelligibilité de L'être égale l'être; tout est connaissable. Mais quel moyen de connaître l'être? .Nul autre que celui de devenir quelque chose de lui-même, nul autre que celui de devenir d'une certaine façon son mode pensant. Je suis la perception immanente de chaque objet dans la mesure où je le connais. Ma conscience s'éveille en lui quand je le pense, et c'est par là seulement que je le puis penser. Si j'entends un carillon lointain ou le bruit sourd d'une canonnade, il faut que nia conscience, plus rapide que l'éclair, plus subtile que l'électricité, se soit transportée à travers l'espace jusqu'au point où commencent les vibrations

sonores ; si je vois l'immensité du ciel, on n'en peut fournir qu'une explication : je l'emplis de l'immensité de mon activité consciente. La pensée que j'acquiers des choses et qui est le point où coïncident leur être et le mien, n'y est pas toujours actuelle; mais elle y dort en quelque sorte, et c'est son réveil qui constitue mes états conscients : je connais le monde dans la mesure où j'y suis. Un astronome voyageait un jour avec un grand philosophe de notre siècle et ne tarissait pas sur les merveilleuses découvertes de la science à laquelle il a consacré son talent. «Eh bien ! dit le sage, comment pouvez-vous connaître ces étoiles lointaines dont vous me parlez et que vous apercevez, au bout de votre télescope, comme perdues dans les profondeurs du ciel? » L'astronome n'avait jamais songea cette question d'inspiration socratique et ne put donner de réponse. « C'est que vous y Mes de quelque manière, » dit le philosophe.

Voilà de fait la vraie devise de l'idéaliste objectif : chacune de ses pensées est à ses yeux un mode de la chose qu'il pense.

Celle hypothèse est d'une grandeur captivante; mais elle n'a pas de preuves à son appui. Elle se Fonde tout entière sur <•' principe tant de l'ois formulé que la conscience n'a pas de fenêtres ouvertes -m- le dehors, qu'elle est un sanctuaire absolument

clos, que penser autre chose que soi-même c'est sauter sur son ombre. Or ce principe n'est qu'un postulat : on l'a toujours affirmé, on ne l'a jamais établi. Hien n'empêche au fond que la conscience n'entre en contact avec des objets qui se distinguent d'elle et n'en ait par là même une certaine connaissance.

Tout être a un dedans et un dehors : tout être est doué d'une activité immanente qui s'exerce en luimême, mais aussi d'une activité transitive par laquelle il se met en rapport avec le milieu ambiant. Le monde ne se compose pas d'éléments isolés; c'est la continuité qui en est la loi fondamentale. Chacune des parties qui concourent à le constituer est en relation avec toutes les autres, influe directement sur ses voisines cl en Bllbil l'ii'illuence : le monde est un vaste système où tout agit et réagit. Or cette dynamique mutuelle ne se comprend que si l'activité interne de chaque être se prolonge en activité transitive. L'àme humaine a donc aussi son activité transitive; et, puisque cette activité est compénélrée de conscience, quel obstacle voiton a ce que cette conscience aille aussi loin qu'elle et se termine comme elle aux objets extérieurs? Quand je presse un corps dur, par exemple le manteau de ma cheminée, pourquoi ma conscience déployée dans mes organes ne s'étendrait-elle pas

jusqu'à ce corps? Pourquoi ne pourrait-elle pas en atteindre les différentes parties? On dira sans doute que le simple n'agit pas sur le compose. Mais cette objection, vieille comme le monde, n'a pas de portée ; elle est le résultat d'une métaphysique que l'observation n'a pas encore corrigée. Il faut bien, en fin de compte, que le simple ait sa manière de communier au composé, puisque nos perceptions sont par essence des actes simples et que pourtant nous percevons l'étendue.

Il y a donc, à côté de l'explication de la connaissance qui se fonde sur Xutdtè du sujet et de l'objet, une autre explication également plausible, plus plausible encore, qui se fonde sur l'union de ces deux termes. Kl dés lors les idéalistes n'ont nul droit d'ériger leur théorie en dogme. Devoir leur incombe de fournir d'abord de solides preuves; et ce devoir est d'autant plus pressant que leur doctrine enveloppe des conséquences religieuses et morales qu'on ne peut nullement accepter sous bénéfice d'inventaire.

Fondé sur un principe gratuit, l'idéalisme a de plus l'inconvénient d'être eu désaccord avec certaines données île l'expérience. Si je suis la perception des objets extérieurs, d'où vient que plusieurs personnes, placées au même endroit eri face du même objet, n\ voient pas les mêmes couleurs?

D'où vient qu'il y a autant de goûts et d'odorats que de gens? Gomment expliquer surtout que nous ayons une vue si confuse des faits matériels? Nous percevons le continu où le microscope nous découvre des millions de parties et d'interstices. Nos sens constatent l'inertie où la science nous révèle tout un ensemble complexe de mouvements atomiques. L'activité de nos facultés représentatives csl de beaucoup plus lente que l'activité de la nature physique elle-même, comme le prouve l'expérience du charbon ardent dont le mouvement circulaire produit un cercle de feu. D'où peuvent procéder de telles différences entre nos images et les faits réels, si ces Images sont ces faits eux-mêmes, si entre noire pensée et leurs caractères absolus ne s'interpose aucun terme? Le propre de la pensée n'étant pas de changer ce qu'elle perçoit, mais de le percevoir, toutes ces modifications de la réalité

connue se dressent sous le regard de la réllexion comme autant d'insondables antinomies.

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