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CHAPITRE II

Dualité de la conscience et de l'idée.

La conscience, nous venons de le voir, ne peut percevoir son objet qu'à condition de se l'opposer de quelque manière el par là même de s'en distinguer dans une certaine mesure. Il y a donc deux termes en toute idée : la chose perçue et l'acte qui la saisit, la représentation ou l'idée proprement dite et la pensée qui la pénètre. Quels ^>nt les caractères respectifs de ces deux termes ?

On est tenté, à première vue, de croire que les différences qu'ils présentent ne sont qu'apparentes; et c'est là ce qui se dit assez souvent. Mais à mesure qu'on y regarde de plus près, on se sent contraint de changer d'avis.

La conscience que nous avons d'une idée ou d'un groupe d'idées est chose absolument indivisible : on n'y conçoit ni tiers ni moitié. Sans doute, et

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c'est Kant qui le fait observer, si la conscience n'a pas de « quantité extensive », on ne saurait lui refuser une sorte de «quantité intensive»: nous pensons plus ou moins fortement; notre conscience a des degrés'. Mais ce fait incontestable ne nous autorise nullement à conclure que la conscience, a la façon du silex, peut se réduire en fragments. Les degrés de réalité qui forment son quantum sont métaphysiquement inséparables. Si forte et si vive que soit une pensée donnée, la réflexion nous révèle toujours avec la môme clarté qu'on n'a point des parties de pensée. Or le témoignage de la réflexion sur ce point est irrécusable: l'apparaître, pour elle, c'est aussi l'être. La conscience se développe donc, mais ne se scinde pas; elle est toujours tout ce qu'elle est ou n'est rien du tout. Autre est cet aspect de l'idée qui s'appelle représentation. Considérée au point de vue objectif, l'idée enveloppe le plus souvent une certaine multiplicité; et cette multiplicité ne s'arrête pas toujours à la surface de la chose connue, comme il en est de l'idée de l'infini, où tout se ramène de quelque manière à l'absolue unité : cette multiplicité est parfois réelle et probablement radicale. Que je comprenne une surface donnée ou que je l'imagine, «'lie n'en contient pas moins des plans, des

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lignes, des points, et par là môme des parties. Ces parties, mon intelligence ne les saisit pas dans leur réalité concrète; elle les considère sous son angle ù elle; elle ne les voit qu'en tant qu'elles ont telles ou telles propriétés : et voilà toule la différence. 11 y a nécessairement du multiple dans l'idée quand il yen a dans l'image elle-même; et c'est là un fait que Kant a aussi l'honneur d'avoir mis en lumière.

( >n peut faire entre la conscience et l'idée une autre distinction qui n'est pas moins nette : la conscience est essentiellement active. Complètement passif, dépourvu de tout pouvoir de réagir, je ne recevrais aucune représentation, ou du moins je n'en percevrais aucune. La pensée est « un acte vital », comme l'ont dit les philosophes de l'École. Toute idée suppose une réplique consciente du sujet qui la saisit. En outre, il se fait dans ce sujet une réaction intellectuelle du dedans sur le dehors, il s'y opère un phénomène d'attention. Supposez une mère qui apprend tout d'un coup la mort de son fils : son amour subitement désolé peut lui donner de son malheur une vue assez vive et assez claire pour la faire mourir sur-le-champ. Enfin, l'esprit, une fois maître d'une idée, se replie sur lui-même, analyse, pèse, calcule, prévoit avec une précision de plus en plus grande : «'est le travail de la

réflexion. Toute idée donnée suscite, ou du moins peut susciter dans la conscience une triple réponse, et cette triple réponse n'est qu'un seul et môme acte qui gagne progressivement en intensité, dont l'énergie s'accuse par un eiïort de plus en plus grand. Et c'est assez d'une remarque de cette nature pour faire crouler la théorie des idées-reflets qui tient une si large place dans la philosophie contemporaine.

L'idée présente un caractère tout différent : elle peut être active; mais aussi elle peut ne pas l'être. Pour tirer la question au clair, distinguons le contenu de l'idée et sa tendance à produire du mouvement.

Considérée en son contenu, l'idée est tantôt active, tantôt passive suivant la nature de la chose qu'elle symbolise. On conçoit un feu d'artifice comme un phénomène qui tourbillonne, étincelle, pétille, jette feu et flamme tout en dessinant différentes figures. Au contraire, l'idée de la lune qui, par une belle nuit, emplit la nature de sa douce et sereine clarté, nous apparaît en elle-même comme une chose purement statique On constate une différence analogue si, prenant l'idée sous un autre aspect, <>n l'examine comme tendant h se tra-

(luire en mouvement. On adit.il est vrai, que cette tendance lui est essentielle ; on l'a soutenu avec persévérance et dans nombre d'articles et d'ouvrages qui honorent la pensée philosophique. Mais, quand on étudie les faits sans parti pris, on sent le besoin de se rattacher à une opinion moins absolue.

« La nature en tous sens a varié ses dons ».

Il existe en premier lieu des idées qu'on peut appeler cinétiques, parce qu'elles se réalisent d'ellesmêmes. Et à cette première catégorie se rapportent d'abord celles qui sont une copie mentale du mouvement.

Qu'on place un hypnotisé en face d'un malade atteint de la danse de Saint-Guy: il ne tarde pas à remuer le bras, puis la jambe, enfin tout le corps; et le spectateur gesticule à l'unisson avec l'acteur. « Au lieu de toucher le sujet, dit M. P. Janet, mettons-nous en face de lui. dans la direction de son regard, et faisons nous-même un mouvement, au lieu de déplacer les membres. Lentement Léonie va se mouvoir, et mettre son bras, puis tout son corps exactement dans la même position que nous avons prise \ » Marc a trouvé dans une maison de santé de Paris une demoiselle qui s'amusait à découper en petits morceaux ses vêtements et ses

i. Automatisme psyt-h., p. 18.

hardes. Interrogée sur la cause de cette singulière façon d'occuper ses loisirs, elle répond : « Je ne puis m'en empêcher, c'est plus fort que moi1. » Evidemment, il y avait là l'effet fatal et tout automatique d'une obsession. Bail dit avoir vu, dans le service du Dr Mesnet, un alcoolique héréditaire, chez qui les hallucinations étaient exclusivement auditives... Il apppréciait parfaitement la nature de ses fausses perceptions, et ne croyait nullement à leur réalité : elles exerçaient cependant un empire irrésistible sur lui. Lorsqu'au milieu de la rue, il s'entendait appeler par son nom, il se retournait presque toujours; lorsque les voix lui intimaient un commandement, il obéissait presque invariablement. Un jour, passant sur les quais, il entend une voix qui lui commandait de jeter dans la Seine les deux pièces de cinq francs qu'il avait dans sa poche; il obéit machinalement, et à peine î'avait-il fait qu'il aurait voulu se jeter lui-même à l'eau; car, disait-il, nous n'avions pas en ce moment vingt francs à la maison2. On sait aussi que le récit d'un événement se traduit naturellement par dis gestes, que l'idée du bâillement le provoque, que la vue d'un précipice suffit à donner parfois la

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