‹ L'idée d'évolution dans la nature et l'histoireChapitre 10 sur 95 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Si la notion de Tévolulion est identique à celle de développement, de devenir ou de processus, elle désigne non pas un principe d'explication, mais un ensemble de données concrètes à expliquer. L'esprit scientifique exige que les lois propres à chaque processus soient recherchées et de là résultent les sciences concrètes ou empiriques (sciences ayant pour objels les agrégats, pour employer la langue de Spencer). Mais Tesprit philosophique conçoit Tunilé de ces sciences ; il ne la trouve pas suffisamment dans Félude abstraite des phénomènes, dans les sciences diles abstraitesconcrètes par Spencer; les sciences abstraites des rapports, les mathématiques la lui refusent également. Est-il légitime qu'il la demande à une élaboration nouvelle du concept de développement, de devenir ou de processus et qu'il donne au résultat de cette élaboration le nom de loi (dévolution ?

Si vous lisez avec quelque attention Tœuvre de Spencer, vous le surprendrez professant tour à tour Tunité et la pluralité des processus. Dans les Premiers principes il formule une loi d'évolution universelle qui s'applique, toujours iden-

tique à elle-même, à des phénomènes que les manifestations de rinconnaissable compliquent toujours davantage. Mais au début des Principes de sociologie il reconnaît nettement trois processus distincts : l'inorganique, Torganique, le superorganique. L'apparition de chacun d'eux est soumise à la loi d'évolution ; il en est de même de son développement. Cependant Tun de ces processus n'est pas la répétition des autres ; c*est ainsi que le développement des sociétés se fait en un tout autre sens que le développement des organismes. Il y a donc là deux conceptions bien opposées, dont Tune est déduite de la physique générale et l'autre induite des sciences concrètes.

La loi d'évolution ne peut correspondre qu'à l'ensemble des conditions de tout processus étudiées abstraitement*. En ce sens seulement, on pourrait la considérer comme une loi rationnelle des phénomènes décrits, classés et expliqués relativement par les sciences concrètes.

Mais la difficulté subsiste. L'étude des processus et de leurs différents moments, et plus encore, l'étude de la succession irréversible des processus constituent le domaine de la théorie dynamique de l'univers. Mais la théorie des conditions communes à tous les processus ne se confondelle pas précisément avec la connaissance statique des choses? Le principe même de la conservation de l'énergie, inséparable du principe de la conservation de la matière, ne consiste-t-il pas à envisager les rapports des phénomènes sub specie œtemitatis?

Incapable de saisir le devenir éternel des phénomènes autrement que comme l'inexplicable, comme l'énigme pure, l'esprit humain semble s'être résigné à une division du travail d'où sont résultées d'un côté la théorie statique de l'univers, c'est-à-dire la mécanique ou mathématique universelle, et de l'autre la théorie dynamique ou phénoménologie.

i. Premiers principes, %9S, eiXlll (Paris, F. Alcan).

La première donne une satisfaction complète aux tendances analytiques de l'esprit; en revanche, elle est une simple construction du possible, non un tableau du réel ; elle n'épuise Texplication d'aucun phénomène, si simple qu'il soit. La seconde est un tableau exact de la réalité concrète ; mais elle se subdivise en connaissances qui ne se laissent pas réduire à l'unité et elle constate le fait sans en montrer jamais la raison d'être.

Or il n'est pas douteux que l'école évolutionniste ait cru possible de faire progresser la théorie dynamique de l'Univers à un point tel qu'elle pût rivaliser de clarté et de simplicité avec la théorie statique. De là l'hypothèse d'une loi d'évolution universelle. Le péril était de la rattacher si étroitement à la Mécanique universelle que le Phénomène, le Devenir, le Changement, ne fût plus qu'un aspect illusoire de la Conservation,

Spencer a cru éviter cette difflculté capitale en distinguant l'évolution simple de l'évolution composée. [Premiers principes, § 98.)

a Lorsque les seules forces en jeu sont celles qui tendent directement à produire l'agrégation ou la diffusion, l'histoire entière d'un agrégat ne comprend rien de plus que les mouvements qui rapprochent ses composants du centre commun et ceux qui les en écartent. L'opération de l'évolution ne comprenant rien de plus que ce qui a été dit au commencement du dernier chapitre (le passage de l'imperceptible au perceptible) sera simple. »

«... Mais au contraire quand l'intégration est lente, soit parce que le mouvement contenu par l'agrégat est relativement grand, soit parce que, malgré la faiblesse relative de la quantité de mouvement de chacune des parties de l'agrégat, songrandvolumeempôche ce mouvement de se dissiper aisément, soit parce que le mouvement s'y perd plus vile qu'il ne s'y absorbe, les autres forces produiront dans l'agrégat des modifications appréciables. A côté du change-

ment constituant Tintégralion, il y aura des changements supplémentaires. L'évolution au lieu d'être simple sera composée. » {Premiers principes § 98).

L'évolution simple est une intégration de matière et une dissipation de mouvement ; l'évolution est composée quand, l'intégration de la matière et la dissipation du mouvement étant'plus lentes, d'autres forces produisent des changements supplémentaires. Si nous nous souvenions que la critique de Spencer a tenté de mettre en évidence que les forces sont des manifestations de l'inconnaissable, nous sommes amenés à penser que l'évolution est complexe quand des phénomènes irréductibles aux lois de la force et du mouvement viennent s'y manifester.

Mais cette interprétation n'est-elle pas fautive? La distinction du processus organique et du processus inorganique correspond assez exactement à celle de l'évolution complexe et de l'évolution simple*. Si donc Spencer reconnaissait que la vie manifeste l'Inconnaissable autrement que la matière brute, l'interprétation que nous venons de proposer serait plausible. Mais rien ne répugne plus à l'esprit de la doctrine évolutionniste que la reconnaissance de cet hiatus entre l'organique et l'inorganique. L'efTort de l'école tend à le réduire à la différence entre l'état crislalloïde et l'état colloïde de la matière \ La diversité des manifestations possibles de l'Inconnaissable doit dès lors être laissée de côté. L'Inconnaissable se serait manifestée objectivement une fois pour toutes par la force, la matière et le mouvement.

11 devient dès lors aisé de démontrer qu'il n'a pas suffi à Spencer de distinguer l'évolution complexe de l'évolution simple pour empêcher sa cosmogonie d'être absorbée par la théorie statique de l'univers. Il était impossible qu'il en fût autrement. La formule de l'évolution simple est en effet au plus haut point équivoque. Ou elle désigne une évolution

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