‹ L'idée d'évolution dans la nature et l'histoireChapitre 11 sur 95 · Principes de biologie^ chap. x (Paris, F. Alcan · texte numérisé non relu

Principes de biologie^ chap. x (Paris, F. Alcan

entièrement indéterminée et étrangère à toute espèce de loi, ou elle désigne la simplification des processus par les procédés logiques de la pensée scientifique.

Dans le premier cas Ton revient à une conception de la nature que l'esprit a lentement exorcisée en constituant les sciences statiques et abstraites; dans le second cas Ton se contente de la seule conception de la nature que puissent donner les méthodes des sciences statiques et abstraites. Mais dans un cas comme dans l'autre, on renonce à l'application des méthodes qui seules pourraient nous donner une connaissance dynamique (ou génétique) de Tunivers.

En effet, la notion d'une évolution indéterminée n'est pas autre chose que cette idée de la métamorphose universelle que l'on constate à Torigine de toutes les philosophies : c'est elle que l'esprit découvre en effet dès qu'il réfléchit sur le contenu des mythes, sur Tanalogie universelle des choses. La roue des bouddhistes en est un bel emblème. C'est sous l'aspect de la métamorphose que l'histoire des choses peut s'écrire en quelques lignes, en quelques vers. Mais, comme l'a montré Gœthe, elle est l'abîme de la pensée scientifique *. Elle est l'excitant le plus énergique de cette forme de l'imagination que M. Ribot a heureusement nommée « diffliiente » l'imagination des théologiens de l'Inde.

Quoi qu'on ait pu dire, il est évident que Spencer, en parlant du passage de l'homogène à l'hétérogène n'a pas en vue V Indéterminé à^% premiers philosophes ioniens. L'homogène est chez lui bien nettement distinct de l'Inconnaissable. Mais il n'en est que moins discernable de l'élément mesurable des phénomènes, c'est-à-dire de l'étendue géométrique.

1. « Die Idée Métamorphose ist eine hôchst ehrwûrdige, aber zugleich hôchst gefâhrliche Gabe von oben. Sie fûhrt in's Formlose, zerslOrt das Wissen, lôst es aitf. Sie ist gleich der vis centnfuga und Wurde sich in's L'nendliche verlieren, wiire ihr nichtein Gegengewicht zugeben; ich ineine den Specificationslrieb, das zâhe Beharrlichkeitsvermôgen dessen was ein mal zur Wirklichkeit gekommen; Eine ris cenlripeta welcher in ihrem tiefsten Grunde keine Aeusserliegkeit etwas anhaben kann. » (Gœthe. Zur Naturwissenschaft. Problem und Erwiderung).

L'école évolutionnîste ne veut pas se priver des résultats dus à l'analyse mathématique de l'univers : c'est sur ce sol inébranlable qu*elle veut construire la connaissance dynamique de la nature. Mais par là même elle se condamne à voir l'aspect dynamique des choses du même biais que les mathématiciens. La dynamique universelle n'est qu'un corollaire de la statique, et le développement universel n'est plus qu'une conséquence des transformations de la force, une transformation du potentiel en actuel.

A l'étude de la métamorphose universelle, aucune méthode n'est applicable ; à Tétude des conditions statiques, universelles et permanentes des processus, on ne saurait appliquer la méthode que nous avons nommée génétique. Cette méthode est en effet essentiellement comparative. Son objet est de découvrir les conditions d'un développement ou d'une transformation dans les limites mêmes du processus ; elle consiste à chercher parmi les phénomènes qui ont précédé un certain état défini du processus celui qui a conditionné l'apparition de cet état. La comparaison de processus définis et bien décrits peut seule conduire à ce résultat. L'embryologie contemporaine nous en offre un bel exemple. On sait qu'elle est fondée tout entière sur le rapprochement du développement larvaire et du développement fœtal et qu'elle tend à conclure que le développement larvaire ou dilaté h précédé dans tous les embranchements le développement fœial ou abrégé. Or ce qui autorise cette conclusion est la comparaison des œufs d'où sortent par voie de segmentation les divers types d'embryons. Les œufs qui donnent lieu au développement abrégé ou fœtal sont plus riches en vitellus nutritif que les œufs d'oîi sortent les larves. Le procédé comparatif pouvait seul conduire à une conclusion de cette importance, mais le problème de la genèse des organismes complexes pouvait seul provoquer l'application de la méthode comparative aux œufs et aux embryons des organismes.

Or le savant qui croit avoir déjà déduit de la connaissance des lois statiques de lunivers la marche générale des processus jugera superflu de se livrer à de laborieuses comparaisons sur les différents aspects que peut présenter k ses yeux une forme de développement défini. Le théoricien de révolution universelle s'attachera à démontrer que les organismes simples et primitifs ont pu résulter de l'état colloïde de la matière inorganique, à justifier la generatio œquivoca etc., mais jamais il ne se livrera à une recherche embryologique. De même, il déduira de la loi d'évolution l'analogie profonde entre les sociétés et les organismes ; il se consumera en efforts pour prouver que les lois de l'adaptation au milieu et de la sélection naturelle ont régi les transformations économiques, morales et politiques des peuples, mais il sera souverainement dédaigneux de l'histoire et en usera très librement avec les faits. C'est que pour lui la formation de chaque processus est astreinte a priori à répéter un certain ordre, à obéir k une loi nécessaire.

La méthode génétique est (qu'on nous passe la trivialité de ce terme) escamotée et remplacée par une méthode toute autre, la méthode des limites. Si le géomètre veut mesurer une circonférence, il multipliera successivement et indéfiniment les côtés d'un polygone ; puis il passera à la limite. Mais s'il a substitué une grandeur mesurable à une grandeur qui ne Tétait pas, il ne pense pas qu'il ait réellement créé une circonférence en multipliant les côtés d'un polygone. La ligne courbe reste qualitativement irréductible à la ligne droite. U en résulte que si la méthode des limites est applicable k l'analyse quantitative de l'univers, elle est entièrement fallacieuse quand on lui demande de rendre compte de la genèse des processus. En appliquant rigoureusement le principe de continuité on supprimerait précisément le devenir, c'est-à-dire l'apparition d'existences, de qualités nouvelles. Veut-on par exemple rendre compte de l'apparition des organismes? Non seulement on négligera toute différence entre

les organismes simples elles organismes complexes, mais on réduira à une simple différence de complexité la distinction de la matière inorganique et de la matière vivante. On considérera la synthèse chimique la plus complexe, et par la pensée on lui donnera l'organisation vivante comme une limite vers laquelle elle tend. C'est ainsi que Tètre vivant sera assimilé à l'explosif. Qui ne voit cependant qu'ici c'est le phénomène vital, le renouvellement de l'individu et de l'espèce qui est traité comme une quantité négligeable ?

Sans doute, dans la pratique on n'a pas rejeté systématiquement l'emploi de la méthode génétique ; on a mémo cherché à illustrer par des emprunts faits à ses résultats l'exposition des théorèmes tirés de la loi de l'évolution simple et nécessaire. La raison en est aisée à découvrir. Ce n'est pas autre chose que la pénétration des méthodes expérimentales dans la raison publique moderne et dans la conscience scientifique.

Si les géologues n'avalent pas, en classant les roches, en analysant les terrains, cherché et réussi à retracer les origines et la formation de la croûte terrestre ; si les embryologistes n'avaient pas suivi pas à pas la transformation de l'œuf en feuillets blastodermiques et celle des feuillets en appareils organiques ; si les paléontologistes n'avaient pas suivi de même, jour par jour, la succession des formes de la vie organique et animale ; si les palethnographes n'avaient pas recueilli les indices qui nous montrent les races primitives de l'humanité créant peu à peu les éléments d'une industrie et d'un art ; si les philologues n'avaient pas découvert une loi de passage des thèmes indéterminés aux parties du discours et aux flexions verbales ; si les historiens n'avaient pas étudié les anciennes formes de la discipline sociale et leurs relations avec les degrés de la civilisation, jamais on n'aurait discuté sur l'évolution universelle ; jamais la philosophie d'Herbert Spencer, de ses précurseurs et de ses disciples n'aurait obtenu la moindre popularité.

Néanmoins, la théorie de Tévolulion simple el universelle est jugée par l'école d'essence supérieure aux résultats de la méthode génétique. 11 est permis à celle-ci de la confirmer mais non pas d'ébranler la conception cosmologique d'où elle est déduite.

Or cette conception est celle de la mathématique universelle, c'est-à-dire celle des sciences statiques ; c'est celle qui conduisait Voltaire et les newtoniens du xviu* siècle à dénier toute valeur à la géologie car cette étude paraissait devoir ébranler la confiance de la raison humaine en la fixité des lois de la nature. 11 faut donc choisir entre Thypothèse mathématique d'où se déduit le principe de révolution simple et la conception dynamique qui préside à Tapplication de la méthode génétique.

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