‹ L'idée d'évolution dans la nature et l'histoireChapitre 73 sur 95 · IbiiL, III · texte numérisé non relu

IbiiL, III

Quelques mois peuvent résumer cet exposé.

La connaissance expérimentale a une sphère beaucoup plus large que celle de l'expérimentation directe. Elle a pour objet l'étude des rapports de succession et par suite la généalogie des processus qui constituent la nature. La preuve est ici demandée à l'expérimentation indirecte plus souvent qu'à l'expérimentation directe, à l'observation active plus souvent qu'à l'expérimentation, à la comparaison analogique, aidée par le témoignage aussi souvent qu'à l'observalion directe.

La connaissance expérimentale met en œuvre une méthode génétique qui retrace l'unité de chaque processus et la succession des processus dans la nature. Mais à toute méthode il faut un concept directeur qui l'oriente, un principe heuristique qui la féconde.

En apparence seulement ce concept est l'idée d'évolution, c'est-à-dire Tidée d'une métamorphose continue se poursuivant à l'infini : celte idée, selon le mot de Gœthe, détruirait jusqu'à la notion d'une explication scientifique.

Lldée directrice de la méthode scientifique est celle du cosmos ou de Tordre progressif, unité de phénomènes contingents, reliés par des lois contingentes elles-mêmes.

La notion du cosmos qui subordonne à Tordre le devenir et le développement implique Timmanence de la pensée ou de la conscience à la nature, Timmanence d'une conscience qui est Taspect subjectif et formel de la vie.

Ui vie en son fond est la spontanéité créatrice : elle

exclut toute nécessité, interne ou externe. C'est une source indéfinie de créations indéfiniment variées.

La négation de la création n'est donc pas la notion directrice de la méthode génétique. Cette méthode est incompatible avec ridée de création arbitraire, non avec l'idée d'un plan qui s'achève comme une création plastique ou poétique. Si nous consentons à dépasser le savoir purement relatif, nous placerons à Tintérieur même du monde cette puissance créatrice, dont la nature est la manifestation régulière. Cette puissance créatrice sera pour nous une pensée qui sort peu à peu du rêve pour se concentrer dans la réflexion personnelle, et la série des actes créateurs a pour termes la volition réfléchie d'un agent moral.

L'idée d'évolution ne peut donc jouer dans la science et la philosophie qu'un rôle négatif; elle résulte d'une synthèse arbitraire des idées de développement et d'équilibre. Parlàméme elle provoque une critique des conceptions qui identifient l'ordre cosmique et l'équilibre mécanique. Une telle notion de l'ordre ne repose que sur des relations de coexistence et les représente insuffisamment, précisément parce que les rapports quantitatifs sont seuls retenus. L'ordre cosmique doit comprendre des relations de succession et par conséquent l'idée de Tordre implique l'idée de développement. Mais en dépit des analogies verbales, l'idée de l'ordre progressif ne doit nullement être confondue par la science et la philosophie critique avec l'idée de l'évolution, car elle est étrangère aux idées de métamorphose et de continuité, sur lesquelles la cosmologie évolutionniste est assise.

En effet, si nous ne sommes pas grossièrement trompé, l'étude des origines et de la formation des processus dont la série correspond à ce que l'école évolutionniste nomme l'évolution complexe, montre combien il est impossible à la phénoménologie de considérer la conscience comme un simple épiphénomène et de ramener la diversité qualitative à Thomogène, c'est-à-dire à la quantité.

Le système évolutionniste est donc amené à Talternative ou de récuser le témoignage de la méthode des sciences concrètes, la méthode que Ton a appelée tourà tour génétique, évolutive ou, plus simplement comparative, ou d'abandonner entièrement la formule de la loi d'évolution universelle en reconnaissant qu'il n'y aurait pas de devenir sans la diversité qualitative et de principe de diversité sans la spontanéité vivante et la conscience.

Or, récuser les conclusions de la méthode génétique, c'est présenter la loi d'évolution comme une simple formule de la mécanique universelle et avouer qu'elle tire d'elle toute sa certitude. — Mais d'un autre côté, abandonner la formule célèbre, qui nous montre partout le passage de Thomogène à l'hétérogène, c'est abandonner l'espoir d'une synthèse totale de l'expérience; c'est renoncer en effet à déduire d'un principe unique la série indéflnie des lois empiriques qui résument l'état de la science concrète sur le devenir et l'origine de chacun des processus réels.

On sait que Técole évolutionniste n'hésite pas à choisir le premier terme de ralternative. Malheur à l'expérience si en biologie, en psychologie, en sociologie elle dément les conclusions de la mécanique universelle ! Elle est dénoncée comme complice de formes inférieures de la pensée et de la croyance et flétrie du nom quasi infamant d'empirisme! Tentons cependant de montrer pourquoi celle solution est inadmissible au simple point de vue de la véritable uniflcation du savoir.

L'ambition des auteurs de la théorie évolutionniste, c'est, avons-nous dit, de faire une synthèse de l'expérience. L'expérience porte sur le changement, le devenir, le phénomène. Aussi le savoir unifié auquel ils aspirent doit-il être, non pas la notion d'un être ou d'une substance, mais celle d'un rapport ou d'une loi ; non la formule d'un rapport fixe ou éternel, d'une loi statique, mais celle d'une loi dynamique, d une loi de développement. Bref) l'école évolutionniste a prétendu

constituer une phénoménologie synthétique susceptible d'être tirée tout entière d'une loi unique qui fût la loi universelle des phénomènes.

Or c'est ici qu'éclate la contradiction fondamentale inhérente au système : cette loi dynamique universelle, l'école évolutionniste la demande à la conception statique du monde et aux méthodes qui ont conduit l'esprit humain à cette conception; elle doit récuser la méthode par excellence de la phénoménologie concrète, la seule méthode qui ait accès au deveûir des processus.

L'histoire des sciences et de la philosophie nous montre que l'esprit humain a dû scinder la constitution du savoir en deux moments. Le devenir des phénomènes s'était offert d*abord à lui comme l'objet suprême de la connaissance, mais il n'y trouva qu'une métamorphose incessante et insaisissable des choses, métamorphose dont la contemplation risquait de le ramener à la mythologie. Il ajourna l'étude de la succession des phénomènes ou la négligea pour celle des rapports de coexistence. Le progrès delà philosophie et de la science depuis les Pythagoriciens, jusqu'aux savants d'Alexandrie, consista donc exclusivement à chasser toujours davantage les préoccupations des physiciens d'Ionie, la recherche de la genèse des choses, pour celle des rapports fixes entre des corps coexistants.

Or l'étude des rapports de coexistence rendait applicables d'un côté les concepts mathématiques de l'espace et du nombre, de l'autre celle des lois pures de la logique. De là une double conséquence ; la cosmologie statique consiste en rapports quantitatifs et en lois nécessaires. Elle dut être une mathématique universelle, énonçant entre les éléments de l'univers des rapports fixes et nécessaires.

La philosophie dite scolastique n'apporte aucune modification à cette conception del'univers qu^elIe surcharge toutefoisde contradictions morales etthéologiques. La cosmologie statique des Grecs due au concours des Pythagoriciens, des

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atomistes, de Platon et d'Aristote devint, grftce aux progrès de lanalyse mathématique et de Tastronomie planétaire, le mécanisme des modernes.

Descartes, héritier des mathématiciens d'Alexandrie, en donna la formule, mais ce n'est pas sans raison qu'indifférent à son dualisme, M. Alfred Fouillée a montré en lui un ancêtre de la doctrine évolutionniste. La gloire de Descartes est en effet d'avoir compris que la connaissance statique de l'univers est purement provisoire, qu'à l'analyse quantitative des phénomènes, la synthèse doit faire suite et que cette synthèse doit rendre compte de la formation des différents processus dont la nature résulte.

Mais Descartes crut que la méthode à. laquelle étaient dus les progrès de la connaissance statique était propre à fonder également la connaissance dynamique. Identifiant les conditions de la certitude scientifique avec celles de la précision, il récusa l'observation et se fia seulement, sauf en quelques cas exceptionnels, au raisonnement déductif. 11 travailla donc k remplacer la phénoménologie concrète, l'histoire du monde, par une dynamique quantitative consistant exclusivement dans la série des corollaires tirés d'un théorème unique, le principe de la conservation du mouvement.

Descartes réussit à inculquer à la pensée scientifique moderne l'idée maîtresse qui constitue l'héritage du mécanisme statique : il n'y a science que des relations quantitatives, mais il ne put éluder le problème de la nécessité des lois et le soustraire à la critique de Leibnitz.

La déduction mathématique n'a pour objet qu'un monde possible. La science pure qui aspire à la connaissance du nécessaire n'est pas même certaine d'atteindre le réel. Le phénomène, le détail du changement, est contingent ; il est, mais il pourrait ne pas être. Or des relations entre faits contingents peuvent-elles être nécessaires ?

Leibnitz, créateur du calcul intégral, ne jugeait pas Texpérience susceptible de conduire à la certitude et par suite

à la science : aussi n'osa-t-îl pas fonder la science sur la théorie de la contingence universelle; il usa d'un détour; il opposa à l'absolue nécessité logique et à la pure contingence empirique la nécessité hypothétique qui est à la base des études du géomètre et du physicien. C'est ainsi qu'il put formuler une transaction.

La métaphysique, à laquelle appartient de dire le dernier mot sur le fond des choses, professe l'universelle contingence limitée seulement par Tuniverselle finalité \ Mais la connaissance de Técorce des phénomènes, des relations quantitatives entre mouvements appartient à la mécanique et il lui est permis de concevoir une nécessité hypothétique.

Mais avec la réhabilitation de Texpérience, l'idée de contingence devait pénétrer au cœur des sciences de la nature, et jusque dans la notion de loi naturelle. Ce fut l'œuvre delà philosophie critique et de la biologie, la psychologie tenant lieu d'anneau.

La métaphysique du xvii** siècle tient tout entière dans l'antithèse de Spinoza et de Leibnîtz; en d'autres termes c'est le problème de la nécessité universelle qui en est le principal objet. Descartes, Hobbes, Gassendi, Spinoza, Malebranche, Leibnitz croient également à la possibilité d'une synthèse totale du savoir. Mais cette unification de la connaissance est-elle le résultat d'une application des lois logiques de l'entendement ou doit-elle prendre pour point de départ la donnée immédiate de la conscience, la conscience d'une existence active? Descartes laisse le problème sans solution ; ses théories opposées sur la substance et la liberté intérieure de l'âme montrent qu'il penche tour à tour vers la nécessité et vers la contingence. Mais Spinoza sacrifie entièrement toute donnée de l'expérience interne et externe à la nécessité logique, car ce qu'il appelle la substance n'est pas autre chose que la notion formelle de l'identité absolue. Leibnitz

i. Leibnitz. De liberlate. Erdmann, LXXVI.

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montre au contraire que la substance ne peut différer de Tétre, que Têtre ne peut être opposé à la vie et à la tendance, lesquelles sont incompatibles avec le règne de l'absolue nécessité.

Mais la constatation de cette antinomie fondamentale rendait nécessaire une critique de la connaissance qui fut d'abord ToBUvre de l'école anglaise. Locke, Berkeley, Hume examinent successivement les idées de substance, de matière et de cause, et en prouvent la relativité; le dernier conclut que rien ne justifie Tidée de rapport nécessaire entre l'antécédent et le conséquent. La loi naturelle devient une relation contingente exprimant seulement une succession régulière entre états de conscience ou phénomènes naturels.

L'édification de la biologie conduisait au xviii* siècle la majorité des esprits à accepter ces conclusions.

Ce corollaire du mécanisme universel, la biologie cartésienne qui reposait sur la chimie du moyen âge, était incompatible avec toute analyse objective de l'organisme. La cytologie contemporaine peut légitimement se poser le problème des rapports de l'organique et de l'inorganique, mais on ne pouvait passer de la physiologie humaine à la cytologie que par l'intermédiaire de l'histologie, science qui devait être le fruit d'une méthode biologique en désaccord absolu avec l'esprit cartésien.

Dès la fin du xvii*" siècle, Swammerdam, Malpighi et Leuwenhœck portent des coups décisifs h la biologie cartésienne. On entrevoit dès ce moment deux vérités fondamentales : la première est que Torganisme supérieur est composé d'une multitude d'organismes élémentaires, la seconde est qu'il y a une analogie au moins lointaine entre les éléments de l'organisme et les germes d'où sortent les animaux. Une véritable classification généalogique des animaux et des plantes pouvait seule vérifier cette double hypothèse, et il fallait plus que l'observation des faunes et des flores actuelles pour rendre cette généalogie possible.

Aussi assiste-t-on au xviii* siècle à une double élaboration scientifique. D'un côté les expériences de Trembley préludent à rhislologie ; de l'autre, des hypothèses telles que celle de Bonnet, habituent les esprits à la notion d'une série organique naturelle allant du simple au complexe. Dès lors l'objection newtonnienne et voltairienne [Natiira est sibi ipsi consona) cessait de peser sur la science : on ne craignait plus d'ébranler la notion des lois fixes et éternelles de la nature en découvrant en elle des processus dont chacun présente des phases de développement.

Cette biologie nouvelle reconnaissait l'impossibilité de mesurer les phénomènes par cela même qu elle va plus loin que la simple recherche des rapports de coexistence et qu'elle ne peut faire abstraction de leur instabilité : elle se contente donc de connaître avec certitude des rapports de succession. Ces lois empiriques sont découvertes par l'expérience.

Les relations ainsi connues sont donc toujours contingentes : elles sont vraies dans les limites de l'expérience, mais rien ne prouve que les phénomènes ne pourraient pas se présenter autrement.

La critique qui chassait de la connaissance l'idée de nécessité recevait donc l'appui tout puissant de la biologie, bientôt complétée par les sciences psychologiques et sociales.

Le moment était donc venu où l'esprit humain cesserait de s'interdire 1 étude de Taspect dynamique de l'univers, mais il n'allait pas néanmoins oublier son acquis séculaire et revenir à la cosmologie confuse des Ioniens.

Expliquer, ce n'est plus désormais ramener les faits aux rapports quantitatifs en faisant abstraction de toute diversité qualitative : c'est retrouver la place d'un phénomène dans une série naturelle, et peut-être aussi, la place d'une série dans un système où les séries sont solidaires et réagissent réciproquement. Cette définition convient à la physiologie et à la psychologie tout comme à la physique et à l'astronomie : elle s'appliquera merveilleusement à la science

sociale, où la relation se trouve ainsi distinguée de la quantité- La Critique de la raison pure exprime à l'avance la pensée durable de la philosophie positive fondée par Comte : c'est que l'absorpLion de toutes les sciences des phénomènes complexes dans la mathématique est l'indice d'un état inférieur et imparfait de la pensée scientifique et que le matérialisme ou brutisme, qui supprime tout rapport entre la science et l'action morale, est le fruit naturel de cette conception du savoir et de Texplication.

Maïs il est aisé de voir pourquoi cette philosophie des sciences qui n accepte qu'un type d'explication, la réduction à la quanlilé, caractérise un état inférieur de la pensée scientifique : c'est qu'elle répond exclusivement aux exigences dune élude statique du monde. Cette étude, négligeant toute relation causale réelle, se borne à mesurer des rapports de coexistence et se donne à elle-même l'illusion de saisir des vérités nécessaires. De là une théorie étroite de la certitude, coDlondue avec l'exactitude du calcul et la précision dans les procédés de mensuration. Mais contre cette théorie de la certitude et de la loi s'est élevée toute la critique moderne en môme temps que les sciences des corps vivants et la physique expérimentale qui y prépare brisaient le cadre étroit du savoir statique.

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