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LA SCIENCE ET LA CRITIQUE HISTORIQUE D'APRÈS L'ÉCOLE CRITICISTE

En faisant de la crilique historique un procédé auxiliaire de la psychologie sociale, nous nous écartons des conceptions d'une école dont nous avons cependant accepté les vues essentielles. L'école criticisle a pris position au nom de l'histoire contre la notion même de la sociologie. Elle y a vu un fruit de cet esprit positiviste, qui, sans leoir compte des différences entre les méthodes, classe les sciences selon une complexité croissante et une généralité décroissante. La sociologie, qui serait l'objet même de l'histoire, ne peut être absorbée dans la science parce que sa méthode purement critique n'a rien de commun avec celle de la science. La science mathématique, la science expérimentale, l'histoire naturelle, la crilique historique, tels seraient donc, d'après M. Charles Renouvier, les moments essentiels dans la constitution du savoir. Ils correspondraient à ce que l'on pourrai l appeler une spontanéité croissante et un déterminisme décroissant^.

Nous aurions trop présumé de nos forces si nous avions entrepris de réfuter les conclusions d'une philosophie aussi profonde. Nous avons seulement cherché à justifier une classification des connaissances un peu différente qui, selon nous, permet de combiner, avec la théorie criticiste du phénomène, la part de vérité contenue dans la hiérarchie positiviste.

Nous avons dit dans notre introduction pourquoi la notion critique du phénomène ne permet pas d'opposer l'histoire naturelle à la science expérimentale. Cette antithèse n'est pas plus légitime au point de vue logique qu'au point de vue métaphysique. Si l'observation est la méthode du naturaliste, elle est aussi celle de l'astronome. Attribuer à la preuve expérimentale plus de dignité et plus de certitude qu'à l'observation est inadmissible. En écrivant V Introduction à tètude de la médecine expérimentale, Claude Bernard a fait justice de cette vieille

1. Essais de critique générale. On sait qu'en appliquant ses principes, l'auteur a constitué une véritable philosophie de l'histoire religieuse ot juridique.

Richard. — L'évolution. 24

antithèse. La méthode expérimentale est-elle une investigation dont le raisonnement est l'opération essentielle? le naturaliste peut raisonner tout comme le physicien ou le physiologiste. S'agit-il de contrôler, de vérifier une hypothèse, un raisonnement expérimental? L'observation active et comparative ainsi que Texpérimentation indirecte ont la même valeur que Texpérimentation du laboratoire. Personne n'oserait dire que la morphologie et l'embryologie ont moins de certitude que la physiologie.

Si nous faisons tomber toute barrière artificielle entre l'histoire naturelle et la science expérimentale, nous sommes conduits à rejeter l'antithèse de la science et de la critique historique.

Il n y a pas de science sans esprit critique. La critique examine les fondements de la connaissance ; elle éprouve la validité des méthodes; enfin elle contrôle les grandes hypothèses soumises à la vérification approchée de l'expérience.

11 en résulte qu'il n'y a pas lieu de considérer une part des phénomènes, les phénomènes humains et sociaux, comme soustraits à la science et réservés à la critique. L'attitude de Kant nous semble ici préférable à celle de M. Charles Renouvier, de Kant qui n'a pas hésité à soumettre les faits humains au déterminisme et à professer la légitimité d'une anthropologie, d'une préhistoire et d'une histoire universelle et qui a pu légitimer ainsi les conceptions les plus élevées sur le droit et la religion.

La critique historique s'applique non aux faits mais aux documents et aux monuments qui nous permettent de les appréhender dans la durée. Une fois accomplie l'œuvre de la critique philologique et archéologique, le témoignage selon la logique de Kant a la même certitude qu'une observation directe. Mais dès lors les phénomènes humains ne doivent-ils pas être classés et expliqués comme les phénomènes de la nature qui ne sont pas moins qu'eux contingents et hétérogènes à leurs conditions?

Pour répondre négativement, il faudrait reprendre les vues les plus surannées sur l'accident historique et écarter la notion de la solidarité morale entre les générations. Or aucune école n'a plus contribué que celle des criticistes à introduire cette notion au cœur même des sciences morales.

APPEiNDlCE E L'HISTOIRE DES SECTES ET LA PSYCHOLOGIE SOCIALE

L'école criliciste a souvent distingue entre la société fatale, soumise à la loi de solidarité historique et les sociétés libres qui, constituées par un contrat délibéré et volontaire, peuvent s'affranchir progressivement de cette loi et modifier le devenir de l'humanité. Le grand reproche fait par les criticistes h la sociologie issue du positivisme est d'avoir méconnu cette distinction et de n'avoir étudié que des familles et des états soumis à TinQuence du milieu physique. Il faut convenir que les sociologues évolutionnistes n'ont rien fait pour cesser de mériter ce reproche.

Sans doute si des associations sans rapport avec le milieu historique pouvaient spontanément se constituer dans ce milieu et le modifier graduellement, la possibilité d'une sociologie deviendrait fort douteuse. Mais comme aucun historien ne peut nier la réalité des associations et l'étendue de l'action exercée par elles sur la vie de l'Etal, surtout & dater du monothéisme et en général des grandes religions éthiques, le sociologue ne doit pas éluder le problème.

D'accord avec plusieurs sociologues contemporains, notamment MM. Sighele, Tarde, Bougie, nous pensons que la psychologie sociale doit commencer par l'étude des associations sans base héréditaire ou territoriale. Après avoir ainsi étudié les liens sociaux qui les tiennent assemblées, l'on verra combien le lien social est fortifié, dans le clan et la famille, par l'hérédité physiologique, dans l'État par la division du travail et l'action prolongée du territoire national sur le travail divisé.

La comparaison des associations interpersonnelles aux foules, aux sociétés domestiques et aux Etats, si elle ne conflrme pas entièrement les vues de l'école criticiste, a au moins pour effet de bien mettre en lumière les facteurs psychologiques du 'lien social et de montrer la distance qui le sépare du lien organique. Par contre, celte psychologie sociale comparée aurait pour résultat de montrer que les forces qui dirigent le développement de l'Etal sont inhérentes à l'association dite volontaire.

Formulons rapidement les conclusions dues aux travaux de Sighele, de Tarde, de Ralzel complétées par quelques observations que nous empruntons à Thistoire religieuse.

1^ Le lien qui tient unis les membres d'une association n'est que l'épanouissement de celui que nous observons dans les relations interpersonnelles. 11 est rare qu'il y ait véritablement égalité entre les associés si Ton entend par là. que tous agissent ou réagissent également les uns sur les autres. En réalité il y a dans toute association des chefs et des séides. Le rapport du chef au séide est, sinon comme Fa pensé M. Tarde, celui de l'hypnotiseur à l'hypnotisé, tout au moins celui de l'auteur au lecteur. La relation est fondée sur ce que Maiebranche nommait « la communication contagieuse d'une imagination forte. » Le chef est reconnu tel et suivi parce qu'il est obsédé davantage par l'idée et les sentiments communs à tous les associés et parce qu'il l'exprime plus fortement.

 cet égard la différence est toute relative entre l'association et la foule. Un meeting, pourvu qu'il soit dominé par un orateur entraînant, se comporte comme une secte et se compose de séides, dociles à un « suggestionneur ». — L'histoire des clubs modernes, celui des Jacobins par exemple, présenterait une transition entre l'association et la foule. On y verrait l'esprit de l'association se communiquer à la foule et la foule s'organiser en association.

2° Entre la fouie et l'association, la différence est évidemment que le lien qui tient unie la première est beaucoup plus fragile et évanescent que celui de l'association. Mais cette différence est très relative. En réalité quiconque a quelque peu l'expérience des associations sait qu'elles succombent bien facilement à un mal intérieur qui est l'indifférence des sociétaires. Quand elles n'ont pas l'un de ces trois ciments, la conviction religieuse, l'intérêt économique, l'intérêt esthétique ou intellectuel, elles sont sans cesse en voie de dissolution. — Ceci nous montre quel concours l'hérédité physiologique et l'influence du territoire exercent sur la durée, la cohésion des sociétés domestiques et des États. Nous serions conduits par là à penser que dans la lutte entre l'association et l'Etat la première est toujours vouée à la défaite si l'association devenue corporation, église ou école ne pouvait agir sur les citoyens par l'intermédiaire du travail, de la religion ou de la culture intellectuelle.

3° La crainte de la dissolution est un sentiment qui travaille en général la partie consciente, le gouvernement de l'association. C'est un mobile qui le porte à renforcer son action sur les intérêts, les sentiments, les habitudes, les idées des associés. En d'autre termes l'association tend à constituer une discipline et une éducation. On sait quels sont les règlements draconiens des associations de malfaiteurs et combien elles châtient sévèrement l'indépendance où elles voient une défection et une trahison. Les associations religieuses qui en

diffèrent à tous les autres points de vue leur ressemblent à celui-là. Bref Tassociation dite volontaire tend à substituer sa volonté coHective, en d'autres termes la perpétuité de se^ fins propres, à la volonté mobile de l'individu ; nouveau trait qui la rapproche de la foule, de la famille et de TEtat. L'association la plus volontaire en apparence tend donc à devenir une force politique.

4<» De là une dernière conséquence : c'est que Tassocialion tend, en vertu d'une véritable loi, à approprier à ses fins un territoire et à se transformer en Etat. C'est une véritable loi de sociologie objective dont l'histoire offre des exemples nombreux et probants. La Ligue hanséaiique et la Compagnie anglaise des Indes orientales ont été toutes deux, Tune au moyen âge, l'autre au xviii® et au xix<» siècle, dans des conditions bien différentes, deux puissantes associations de commerçants. Il subsiste de la première trois républiques municipales, tardivement intégrées dans l'empire allemand, de la seconde une des plus grandes et des plus surprenantes créations politiques que l'histoire ait observées, l'empire anglo-indien. Cette différence des destinées tient évidemment k ce que la Ligue hanséaiique, si puissante qu'elle ait été au temps où elle confédérait 89 villes, de Londres à Novgorod et de Francfort sur Oder à Bergen, fut toujours une puissance exclusivement maritime, sans base territoriale propre. Au contraire la Compagnie des Indes put de bonne heure prendre pied au Bengale et y exercer les droits de la souveraineté.

L'histoire religieuse est encore plus instructive que l'histoire du commerce. Nombreux ont été les Etats Ihéocratiques. Ils ont toujours dû leur origine à ce qu'un ordre religieux ou une secte a pu se saisir ou d'un territoire désert ou d'une région dont les habitants ne s'étaient pas élevés au-dessus du type de la tribu. Citons dans l'histoire du christianisme les Chevaliers teutoniques en Prusse, les Porte-Glaives en Livonie, les Indépendants au Rhodes-Island, les Quaker en Pensylvanic, les Jésuites au Paraguay et plus obscurs les Nestoriensdans le Kurdistan; dans l'histoire de l'Islam les Kharidjites dans les oasis de M'zab ; dans l'histoire du bouddhisme la théocratie des lamas au Thibel.

Mais c'est aussi une loi que l'association religieuse ou commerciale qui a acquis la souveraineté territoriale ne puisse faire coexister en elle le caractère de l'Etat et celui de l'association. Il y a là un phénomène de transformation très propre à exciter la curiosité et cependant négligé des bio-sociologistes. L'Ordre teutonique a dû, au prix d'une révolution religieuse, devenir un duché héréditaire; la ligue hanséatique a dû, pour subsister, se résoudre en trois républiques municipales; la Compagnie des Indes est devenue un ministère britannique. La théocratie romaine, faute d'avoir pu ou voulu organiser en 1848 la nation italienne, a dû faire place à l'État italo-piémontais.

Un fait général nous monlre que nous sommes réellement en présence d*une loi, c*est que rassociation devenue souveraine adopte, non pas un type politique uniforme (comme le voudrait la théorie du pacte social) mais précisément le type d'état qui correspond à [^étendue aux ressources et aux besoins politiques du territoire dont elle dispose. La Compagnie des Indes est devenue Tempire anglo-indien ; • l'Etat formé parles Teutoniques est devenu le duché, puis le royaume de Prusse. Ces deux communautés disposaient de territoires étendus ; elles ont enfanté de grands états du type moderne. La ligue hanséatique au contraire a dû se résoudre en républiques municipales, en communes du type médiéval quoiqu'au moyen âge on eût cru permis de lui promettre des destinées bien plus brillantes que celles des Ghe> valiers teutoniques.

Si nous pouvons maintenant constater que dans des régions déshéritées, des églises en décadence ont enfanté des tribus ou des confédérations tribales, la valeur générale de la loi sera mise hors de doute. Or nous en connaissons deux exemples au moins. Le moins inconnu est celui que présente la fédération des Ksours établis dans un oasis du Sahara algérien par les BeniMzab, modestes descendants de la puissante secte des Kharidjites. Leur attachante histoire a été racontée par Emile Masqueray au' livre duquel nous renvoyons le lecteur*. L'autre est offert par les tribus nestoriennes qui, sous la suzeraineté nominale du Sultan, jouissent d'une réelle autonomie au milieu des rochers du Kurdistan.

On sait qu'une partie des Nestoriens s'est ralliée à l'Eglise catholique romaine et a formé l'Eglise des Ghaldéens-Unis dont le patriarche réside à Mossoul. Les autres Nestoriens ont conservé leurs doctrines, leurs rites, leur organisation ecclésiastique. « Ils habitent, nous dit Vital Guinet, au nombre de 50.000 environ les montagnes du Sandjak de Hekkiari (vilayet de Van) au pied desquelles coule le grand Zab affluent du Tigre. Depuis le xvin^* siècle, ils vivent là, groupés en tribus, sans mélange et s'administrent eux-mêmes suivant un régime accepté jusqu'à ce jour par le gouvernement turc qui se contente de leur imposer un tribut annuel en témoignage de vassalité. — Les deux pouvoirs, religieux et civil, sont réunis entre les mains du patriarche, chef suprême de cette communauté. Après lui viennent les évêques, qui prennent part à sa double autorité ; puis les melek ou chef de tribus, dont la charge consiste à prélever les redevances communes, à choisir et à commander les hommes destinés à combattre au besoin. Ils conservent les lois de l'église primitive et leurs coutumes sont celles de leurs ancêtres. »

« Ge petit peuple est composé de cinq tribus qui prennent les noms

1. Formation des cités chez les populations sédentaires de fAlgéne, IV. 1 vol. Lerou.K. éditeur.

de leurs vallées et de leurs montagnes. Les hommes de la tribu de Dez ont le privilège de former la garde du patriarche... Pour maintenir réquilibre entre elles, les tribus nestoriennes se sont partagées en deux camps de forces à peu près égales *. »

Ce singulier état tribal et théocratique a une constitution eu rapport avec* le territoire dont a pu s'emparer le débris de l'ancienne Eglise nestorienne qui couvrit au v° siècle TAsie occidentale, TAsie centrale et l'Inde de ses ramifications civilisatrices, a Tout le pays occupé par les Nestoriens autonomes n'est qu'un vaste massif de hautes montagnes rocheuses entrecoupé d'étroites vallées profondément encaissées. Plusieurs sommets sont perpétuellement couverts de neige. C'est à l'abri de ces pentes abruptes, fortifications naturelles, que les tribus nestoriennes ont pu conserver leur existence ; mais la pauvreté du pays leur impose une vie des plus dures ^ ».

Le territoire agit sur la communauté plus que sur l'individu et sur la communauté qui se reproduit par la génération plus que sur toute autre. De là la différence entre la discipline politique et celle d'une simple association. Toute association tend à neutraliser les tendances centrifuges de ses membres, mais par là- même qu'elle n'est pas implantée dans le sol, l'individu peut lui échapper s'il n'a pas un caractère dépourvu de toute énergie. Il n'en est pas ainsi de l'État. Maître du territoire, il exerce sur ses membres une action cofercitive à peu près inéluctable, action qui au fond est la mise en œuvre des conditions de l'existence sur l'organisme humain.

Si l'examen des faits sociaux ne nous autorise pas à accepter toute la thèse criticiste, il ne nous permet pas de nier qu'il y ait plus de chance d'implanter les idées morales dans l'organisation sociale et politique par l'intermédiaire des associations, voire des sectes, que par une action directe des esprits sur les pouvoirs de l'Etat. L'Etat est l'agent du droit; il en est l'unique agent possible, mais parla même que l'Etat est solidaire d'un territoire, il subit à un haut degré l'action des choses; il est subordonné au milieu physique beaucoup plus que ne l'est l'individu.

De plus il tend à s'enraciner dans son territoire, à l'agrandir, à y voir une puissance inconsciente qui le détournerait de sa fin juridique et morale s'il n'y était ramené par l'opinion, mais par l'opinion organisée en écoles, en associations ou môme en partis.

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