Coutarat. De l'infini malhématique, II* partie. Livre I
elle présuppose par suite une réduction préalable des données de Texpérience. — Cette réduction a dépouillé, en quelque sorte, les phénomènes de toute diversité sensible, de tout caractère spécifique et qualitatif. Dès lors ce n'est plus la série des phénomènes sensibles, effectivement présentés à Texpérience, que Tévolutionniste réussit à tirer de Thomogène, ou, comme aurait dit Platon, du récipient, c'est la série de leurs symboles, de leurs substituts mathématiques.
L'évolutionnisme se confond donc avec le mécanisme ; ce n'en est qu'une version nouvelle ou même, si l'expression ne trahit pas notre pensée, une vulgarisation.
Il découle de là une conception de la science expérimentale, familière sans doute aux hommes du xvu* siècle, mais contre laquelle la philosophie critique et la philosophie positive se sont également élevées, j'allais dire insurgées.
Pour l'adepte du mécanisme, expliquer c'est mesurer avec une exactitude approchée. Ne nous faisons pas en effet d'illusion sur la valeur des formules les plus ambitieuses. Réduire la qualité à la quantité signifie seulement : substituer au phénomène considéré, ou à une relation empirique une grandeur indirectement et approximativement mesurable, et c'est faire abstraction de toute la partie du phénomène qui échappe à la mesure, si importante qu'elle soit. Le type de la réduction c'est ainsi la substitution d'une grandeur à une autre, la substitution du plan au volume, de la ligne au plan, de la droite à la courbe et surtout celle du nombre à la grandeur.
Evidemment si expliquer c'est comprendre, le mécanisme universel qui substitue à l'univers sensible un univers mesurable n'explique rien car ce que nous avons mesuré nous reste inintelligible. La réputation faite aux fondateurs et aux apologistes du mécanisme serait donc énigmatique si rinterprétation mécanique de l'univers n'était pas, à certains égards, une bonne école pour l'esprit. Mesurer les
Richard. — L'évolution. 2
phénomènes est une opération modeste, mais elle comporte la certitude et en enseigne les conditions. On conçoit que la mathématique ait pu être Técole de l'esprit scientifique*
Toutefois cette école fait chèrement payer à Tesprit humain les leçons qu'elle lui donne : elle le porte en effet à croire qu'il n'y a pas de certitude en dehors du domaine des mathématiques et que l'esprit erre dès qu'il observe, compare, induit et cesse de calculer et de mesurer. La cause de cette erreur est une équivoque très grossière dénoncée à maintes reprises par Auguste Comte : c'est la confusion de la certitude et de la précision ou exactitude. Elle est mortelle à Tautorité des sciences expérimentales et surtout, à celle des sciences qui ne peuvent manier d'autre instrument que la comparaison, telles que la morphologie et la sociologie. En d^autres termes le mécanisme tend à sacrifier la valeur des sciences dynamiques à celle des sciences statiques de la nature.
De là résulte une conception de la prévision scientifique que l'école évolutionniste a faite sienne quoiqu'elle soit en opposition complète avec l'esprit de la méthode génétique : nous voulons parler de la réversibilité des séries ou de la parité de la dissolution et de l'évolution.
On peut concevoir la prévision scientifique de deux manières bien différentes.
Ou bien l'on tire de la connaissance des lois empiriques d'un phénomène une conclusion relative à la ressemblance probable de l'avenir au passé, abstraction faite des diff'érences accidentelles. Cette prévision est celle du statisticien, du pathologiste, du météorologiste, du géologue.
Ou bien l'on fait abstraction du temps et l'on voit en quelque sorte la relation entre un phénomène et son antécédent dans un présent éternel : telles sont les prévisions de la mécanique céleste ^
Le succès, l'exactitude de la prévision astronomique a
1. Cf. Bergson. Les données immédiates de la conscience, chap. ii (Paris, F. Alcan).
exercé la plus grande sédaction sur l'esprit des savants et des théoriciens de la science, mais elle en a conduit quelques-uns à tomber dans de graves illusions relativement aux conditions de ce type de prévision. 11 ne s'applique, a montré Comte, qu'à des phénomènes d'une extrême simplicité et que Tabstraction simplifie encore. Dès que les phénomènes se compliquent quelque peu, Terreur survient. Par exemple, on ne tirerait pas de la loi de la gravitation universelle une prévision des marées qui fut absolument exacte : encore moins tirerait-on des lois de la physique une prévision exacte des phénomènes météorologiques.
Au point de vue purement mécanique, les phénomènes sont réversibles : le mobile peut parcourir de B en A la route qu'il a parcourue de A en B. Dans ces conditions, la prévision atteint une exactitude absolue, car à y regarder de près, les difficultés du problème sont supprimées. Le savant se donne à lui-même la durée future comme déjà présente; en d'autres mots il ne retient que le symbole mathématique du temps, c'est-à-dire Tétendue géométrique.
Mais les savants tombent d'accord aujourd'hui que, même pour le physicien, les phénomènes réels forment des séries irréversibles. A plus forte raison en est-il ainsi des données de la géologie, de la physiologie, de la psychologie individuelle et sociale. Les phénomènes dont la loi d'évolution énoncerait l'unité n'autorisent que des prévisions approchées. Donc si l'école évolutionnisle déduit de l'évolution la certitude de la dissolution, c'est parce qu'elle a imposé a priori à l'expérience les thèses du mécanisme mathématique et soumis tous les phénomènes au principe du parallélogramme des forces.
La loi d'évolution universelle n'est donc pas une simple hypothèse destinée à orienter l'expérience et à lui épargner
les tâtonnements. C'est une conception à priori de l'univers et de la loi ; c'est une synthèse à priori de la connaissance et cette synthèse n'est pas autre chose qu'une philosophie mathématique vieillie et révoquée en doute par la critique.
Cependant les savants qui ont appliqué aux grands processus inorganiques, organiques et superorganiques, à la terre, aux organismes, à l'humanité la méthode génétique n'ont pas repoussé explicitement l'hypothèse de l'évolution universelle; beaucoup même l'ont ouvertement acceptée, La question n'est donc pas jugée.
11 se pourrait que Descartes et Spinoza eussent définitivement raison contre Bacon, Hume et Kant. Il se pourrait que la connaissance dynamique de Tunivers fût étroitement subordonnée à la connaissance statique, que celle-ci répondit seule pleinement à nos aptitudes logiques, enfin que le rôle de l'expérience fût simplement de prononcer sur la valeur des détails d'une construction mathématique toute a priori.
Le problème du rapport entre la méthode génétique et la loi d'évolution universelle relève donc de la philosophie générale.
L'idée d'une loi d'évolution universelle, d'un passage de rhomogène à l'hétérogène qui serait la condition commune à tous les processus est une synthèse totale de Tunivers qu'ii est impossible de concilier avec une théorie relativiste ou agnosticiste.
Cette conception est le mécanisme. Elle consiste à penser qu'il n'y a de relations scientifiquement intelligibles qu'entre les phénomènes mesurables et que les phénomènes ne sont mesurables, et par conséquent déterminés, que dans la mesure où ils sont réductibles à im élément homogène, à une grandeur abstraite, qui en dernière analyse est l'étendue géométrique. Par suite elle exclut radicalement les états de conscience de la série des phénomènes intelligibles et kt déterminés; car si l'état de conscience, vu son intensité,
peut être le signe de phénomènes quantilatifs et mesurables, en lui-même il est purement qualitatif. 11 ne peut donc être qu'un stérile épiphénomène, accompagnant la représentation des faits mais étranger à leur production.
A cette conception de Tunivers on peut en opposer une autre. La connaissance de l'univers serait une phénoménologie toujours incomplet?, mais toujours progressive. Cette phénoménologie consisterait en lois empiriques, en relations contingentes reconnues vraies seulement dans les limites de l'expérience. Il serait possible de former une hiérarchie de ces lois empiriques et de les ordonner selon une complexité croissante et une généralité décroissante, mais la relation de la condition au conditionné étant un rapport de succession et non d'identité, jamais Ton ne jugerait que les lois du complexe pussent être réduites aux lois du simple, et par suite déduites de celles-ci.
Cette phénoménologie n'appauvrirait pas la représentation de l'univers avec l'espoir de la rendre intelligible ; elle ne ferait abstraction d'aucun élément constant de la complexité des choses ; elle reconnaîtrait les caractères propres de chacun des processus; elle ne prétendrait donc pas déduire Texplication des états de conscience des propriétés de l'organisation ni l'explication de la vie des propriétés de la matière inorganique ou du mouvement. 11 en résulte qu'elle reconnaîtrait aux états de conscience une causalité comme aux phénomènes mesurables.
La philosophie contemporaine en France a discuté la valeur de ces deux conceptions du monde et donné les preuves des plus fortes contre la théorie spencérienne, soit qu'elle ait ruiné la théorie de Tépiphénomène et montré l'impossibilité de refuser une place aux sentiments et aux idées dans le devenir de l'univers * ; soit qu'elle ait soumis la notion abstraite du phénomène à une critique approfondie et prouvé
!. Alfred Fouillée. Vévolulionnisme des idées- forces (Paris, F. Alcan).