LOCALISATION ET SURVIVANCES DANS LE TRAVAIL SOCIAL
tuelles y échappent en grande partie quoiqu'elles ne se laissent guère séparer de la vie nationale, mais les fonctions administratives et les fonctions économiques y sont étroitement asservies. On ne fera pas le grand commerce de spéculation ailleurs que dans les grands ports maritimes ; Ton n'établira pas les grandes industries loin des houillères ou des chutes d'eau ; enfin la culture des plantes et l'élevage du bétail sont asservies à des conditions de sol et de climat qui enchaînent les populations. Économiquement un peuple est réparti en différentes couches de populations qui se présentent au regard concentrées sur les côtes ou dans les vallées des grands fleuves, disséminées au contraire sur les plateaux et dans les hautes vallées des montagnes.
La localisation organique n'est pas un phénomène moins évident. L'on n'attendrait pas l'exécution des travaux agricoles des muscles grêles et du système nerveux surexcitable des citadins. Les statistiques mortuaires paraissent prouver que le travail des ateliers décime les ouvriers ruraux qui viennent s'y livrer. Les pêcheurs de la Bretagne ne se laissent transformer que péniblement en cultivateurs. La division des populations laborieuses en urbaines, rurales et maritimes correspond à des différences organiques héréditaires,
La localisation territoriale etla localisation organique ont des effets sociaux que l'on a trop souvent attribués à une division artificielle ou transitoire de la société en classes. L'on a montré la société complexe partagée d'abord en nobles, patriciens ou féodaux, en plébéiens libres ou bourgeois, et en esclaves, serfs ou prolétaires. Mais cette division historique en cache une autre qui groupe les populations laborieuses d'après l'adaptation héréditaire à la fonction et au territoire où la fonction peut être exercée.
Or ces effets sociaux sont au nombre de trois ; 1*> la loi de localisation fait apparaître des caractères professionnels locaux; 2^ elle suscite des intérêts corporatifs rivaux; 3<* elle fait naître un profond sentiment de dépendance et un impérieux besoin 4'autorité.
Ce n'est pas là un effet historique et transitoire, vrai seulement du temps où les corporations n'avaient qu'une existence municipale et pourvoyaient au besoin d'un cercle économique étroit. Que tous les bouilleurs d'Angleterre, que tous les viticulteurs ou pêcheurs de France forment une société professionnelle nationale, elle aura toujours ses racines fixées dans le sol; elle sera toujours locale. Pau* suite elle conservera un caractère professionnel irréductible et aura une façon propre de sentir les besoins sociaux, de concevoir les fins sociales et de réagir sur la société. Enfin si elle se sent en partie maitresse de l'activité générale, elle apprend par l'expérience qu'elle en est réciproquement dépendante et qu'elle ne peut réaliser ses fins sans le concours de l'ensemble.
Cesontlàdes phcnomènesen quelque sorte obvies et que l'optimisme
réroluLîonnaire a seul pu feindre d'oublier. Mais il est uq fait moins visible, que la loi de localisation tend à expliquer. C'est la persistance en quelque sorte fonctionnelle de certaines survivances.
Les populations rurales ont la réputation d'être traditionnalistes dâûs le coâtume, le langage, les croyances, les goûts. Or elles sont loin de Véive toutes également. La majorité d'entre elles suit le mouvemeut des populations urbaines et lui rend le service de le modérer. Mais il en est qui se montrent à peu près réfractaires à toute transfonnalion. Telles sont, en France, les populations des plateaux et celles de certaines vallées montagneuses. Elles jouent cependant leur partie dans la division du travail. Bien mieux, l'on neyoitpas trop comment, le milieu physique étant donné, elles pourraient la jouer autrement. Ces Bumyances fonctionnelles n'ont guère élè étudiées, si ce n'est incidemment. Cependant elles rattachent la constitution actuelle de ractivitti humaine au passé de l'humanité. Elles font plus. Par elles les survivances irrationnelles entrent dans la constitution de l'autorité. Sans elles la conservation des partis régressifs serait inexplicable. Le rôle de ces partis n'est pas négligeable car ils suggèrent des exemples et des maximes et c'est ainsi que « le vieux persiste. »
La division du travail est donc une puissance indifférente. L'on peut s*ea servir pour ou contre le droit personnel, pour ou contre la culture. Elle donne à l'autorité une force que la raison peut conquérir et subordorttier à ses fins ou qu'elle peut au contraire abandonner à la tradïlïori. Le libéralisme révolutionnaire, le seul agent conscient que la suciélé rationnelle ait encore eu à son service a, faute de lumière historique et sociologique, dédaigné ou méconnu cette puissance. Il n'en sera peut-être pas ainsi dans l'avenir.
Uq des fondateurs de la sociologie, Bagehot, a montré que Tusage général de la discussion est le caractère dominant de la phase la plus récent^ de la vie des sociétés. L'âge de la discussion c'est la civilisation européenne opposée à la civilisation asiatique et l'Europe moderne opposée à l'Europe ancienne ou médiévale. Les principales formes de Tactivité humaine sont alors modifiées et toutes par la même cause. Dans Tordre intellectuel, Texameu personnel remplace la foi à une tradition orale ou à un livre; dans Tordre industriel, Tinitialive individuelle, Tesprit d'entreprise se substitue à la transmission de procédés secrets, héréditaires dans une corporation ou une famille, pendant que le libre choix de la profession succède à la. vocation héréditaire; dans Tordre politique, Tobéissance à une loi réputée divine fait place à la discussion de l'intérêt public. Les fondateurs de la sociologie, surtout en France, ont énuméré avec une abondance suffisante les principaux traits de cet âge social, le plus souvent pour en gémir et pour y chercher un correctif.
Mais l'âge de la discussion a une autre face. Si, comparé à celui qui le précède, il représente la critique opposée à la foi et Tinitiative personnelle substituée à l'imitation passive, il représente, au moins autant, la paix opposée à Tétat de guerre et la procédure mise à la place de la querelle. Moins docile, Thumanité, dans Tâge de la discussion, est aussi moins divisée, moins en lutte avec elle-même. Période critique par un côté, cet âge est, par un autre, période organique. Est-ce là un rapport accidentel ? Ces deux grands événements ont-ils une même loi? La disposition, encore si commune, à identifier la discussion avec l'antagonisme, la critique avec la guerre, et, inversement, la docilité aux traditions avec la constitution organique de la société, ne serait-elle pas le résultat d'un parti pris d'école, d'un préjugé sociologique contraire au véritable esprit scientifique ?
1. Nous croyons devoir reproduire un article que nous avons publié dans la Revue philosophique de novembre 1894.
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Empiriquement défîni, qu'esl-ce que le droit sinon la faculté de se défendre sans combattre, de préserver sans recourir à. la force sa personne et ses biens contre la violence et contre la fraude? Il y a droit là où la défense cesse d'avoir le caractère militaire. Le progrès de Tétat juridique est donc caractérisé par la substitution de la procédure au combat. En remontant du présent au passé, nous voyons Tavènement de )a discussion correspondre au recul de la guerre. C'est que la procédure et la discussion sont choses identiques. Arrivé à son terme, purgé de toute trace de guerre, le procès est un examen réfléchi de preuves. Un procès criminel repose sur une critique de témoignages ou d'expertises, un procès civil sur l'examen de pièces écrites et d'enquêtes. Donc, il y a lieu, tout lieu de présumer que la même cause conduit les hommes de la tradition à la critique et de la guerre à la procédure.
Dans l'ordre intellectuel, la cause qui met (in au règne de la tradition est le besoin de preuves. La science positive n'a pas d^autre source. Dans l'ordre juridique, la cause qui met fin à la guerre privée est l'aptitude à douter, à critiquer des preuves (notamment des preuves testimoniales et à faire entre elles un choix logique). De plus, ce choix, cette critique, ce doute même est impossible si déjà Tesprit n'a pas la certitude que les phénomènes physiques obéissent à des lois.
Cette matière a été touchée, en partie traitée par Bentham. Mais l'auteur du Traité des preuves judiciaires a négligé le point de vue des origines et le rapport qui unit l'usage des preuves au développement de l'état de droit. Dans les lignes qui vont suivre on va chercher à montrer que ce point est susceptible d'être éclairé et de faire la lumière sur le reste.
Une des erreurs les plus graves qui pèsent sur la théorie du droit est celle qui nous porte à croire à une incompatibilité absolue entre l'état de guerre et l'état social. Là est peut-être la cause de l'étrange faveur dont jouit encore auprès d'esprits distingués la fragile hypothèse du contrat social. En réalité l'état de guerre, le règlement des contestations par la force, peut fort bien coexister avec la vie de famille et la coopération. Telle est, entre autres, cette société des Radjpoutes dont Afred Lyall nous a fait une peinture si précise ; tel était à une date récente, tel est peut-être encore l'état social du Monténégro. En eiÎQlldi vendetta y dont l'usage donne le plus grand prix aux liens de famille, suffit à arrêter les forfaits les plus graves; d'autre part si, en l'absence de sanctions légales, on ne passe pas de contrats à long terme, il ne faut pas oublier que la masse des échanges
qui constituent le commerce journalier n'implique jamais d'obligations futures. Il est donc faux qu'en Tabsence de relations juridiques le crime ait libre carrière et que les pactes soient impossibles. Mais il est un point indéniable : c'est que l'état de guerre entre les groupes domestiques produit des effets infiniment plus graves que l'état de guerre entre les nations, et on sait s'ils sont sensibles : il aggrave le poids des relations sociales et il empêche la société de porter des fruits véritables au profit de la culture individuelle et du bien-être général.
De là une réaction naturelle, spontanée, inévitable de la société contre la guerre. L'effet de cette réaction est d'abord de transformer la querelle en procès. Mais ce n'est là qu'une première étape ; le procès primitif en efieta un singulier caractère. Il présente indistinctement les traits du procès criminel et ceux du procès civil. L'objet est une cause criminelle ; mais, sauf les cas où le crime est considéré comme un sacrilège, le but est le paiement d'une indemnité à la victime ou à ses proches, en d'autres termes, le rachat du talion au moyen d'une composition. La seconde étape spécifie le procès civil et le procès criminel. Comme Ta montré M. Durkheim, le droit à sanction restitutive et le droit à sanction répressive se distinguent alors nettement et la cause de cette transformation est la division du travail. L'échange, que l'état de guerre entrave sans le rendre impossible, prend son essor dès qu'un système répressif grossier met fin à l'ère des vendettas. Dès lors, l'imitation aidant, les fonctions se partagent, la cohésion sociale s'accroît et la procédure passe de l'état embryonnaire à l'état défini *.
C'est alors que l'usage des preuves judiciaires devient nécessaire.
Il n'est besoin d'aucune preuve pour l'instruction des crimes flagrants et ce sont ceux que la violence des mœurs rend les plus fréquents. L'instruction se confond ici avec la répression. Être témoin d'un crime et le châtier séance tenante ne sont pas deux actes différents, si l'on vit sous le régime de la vendetta. S'il y a eu déjà délégation de la fonction judiciaire, être témoin du crime et crier haro sur le coupable, le saisir et le traîner devant le juge sont deux actes identiques. Quant aux crimes clandestins, ils sont alors considérés comme relevant soit de la vengeance divine, soit de la vengeance individuelle. De même, il n'est pas besoin de prouver une convention quand le pacte ne donne lieu à aucune obligation future et quand les deux contractants s'acquittent immédiatement l'un envers l'autre.
Il n'en est plus de même quand les causes énoncées plus haut ont accentué le passage de la guerre à la procédure. D*une part, les crimes clandestins prennent une importance qui rend leur répression nécessaire si l'on veut éviter à la société un retour à la vendetta. En effet