‹ L'idée de Dieu d'après l'anthropologie et l'histoire: conférences faites enChapitre 12 sur 23 · MÉTHODES POUR ATTELNDHE LA PRÉHISTOIRE DES RELIGIONS. 3S · texte numérisé non relu

MÉTHODES POUR ATTELNDHE LA PRÉHISTOIRE DES RELIGIONS. 3S

le sacrifice Tunéraire du cheval est à peu près universel chez les peuples non civilisés qui se livrent à Féquitation. Nous savons même, par le témoignage des historiens, qu'il se pratiquait encore, sur une large échelle, chez les Celtes, les Germains, les Slaves et les Mongols. Parmi les Ossètes du Caucase, il apparaît dans un état de transition analogue à celui que nous observons chez nous. On s'y contente de faire exécuter au cheval, ainsi qu'à la veuve, trois fois le tour de la tombe; seulement, la femme ne peut plus se remarier, ni le cheval servir de monture dans la tribu. En Europe, on se borne à simuler la claudication du cheval, et même, aux récentes funérailles du prince Baudouin, à Bruxelles, j'ai remarqué qu'on avait supprimé ce détail d'une cruauté inutile. Ainsi s'en vont les vieilles coutumes. Cependant, çà et là, le sentiment originaire, toujours vivace dans le cœur du peuple, remonte, pour ainsi dire, à la surface, en jetant sur le passé une clarté inattendue, comme la flamme qui se fait jour à travers les cendres d'un foyer mourant. H. Andrew Lang rapporte le fait qu'il y a quelques années, une paysanne du Kerry tua sou cheval à la mort de son mari, et comme on lui reprochait cette folie : « Voud riez-vous, répliqua-t-elle, que mon homme allât à pied dans l'autre monde? » (*}.

Des survivances dans les liturgies.

Les religions, du moins celles qui se sont organisées en orthodoxies, déclarent généralement la guerre aux

(') Andrew L*ng, CuHom and Myth. Londres, 188i, |>. 11.

au CilAPITItE PItEUIER.

liUjiei'slitions clos âges antérieurs. Cependant, elles KoiU elles-mêmes forcées de faire la part des survivances qu'elles ne peuvent déraciner. Ainsi s'explique, nu sein de religions relativement élevées, la présence de traditions et de pratiques en contradiction avec le niveau intellectuel et moral de leurs fidèles. On sait avec quelle ardeur et quel succès M. Andrew Lang a expliqué de cette façon ce qu'il y a de choquant et de grotesque dans les fables de la mythologie grecque. Il a surtout fait ressortir comment ces mythes se sont formés à l'époque où les ancêtres de nos Grecs classiques avaient des mœurs et des idées de sauvages. La même observation peut s'appliquer à plus d'un rite dans tous les cultes présents et passés.

On a souvent répété que le dogme, pour autant qu'il représente une fixation des croyances dominantes à un moment donné, en venait bien vite à figurer la religion ou plutôt la théologie de la veille. Dans le même ordre d'idées, on pourrait dire que le culte représente le plus souvent la théologie de l'avantveille, car, nulle part, l'esprit de conservation ne se montre aussi tenace que dans les rites. Ici, à l'empire qu'exerce la coutume vient se joindre la crainte de déplaire à la divinité, en altérant les pratiques qu'elle est censée avoir inspirées elle-même ou dont l'efficacité a été constatée par des expériences longuement répétées. Aussi n'y a-t-il pas de religion qui ne possède, dans sa liturgie, des cérémonies et des symboles empruntés à toute la série des religions antérieures.

Le regi'elté Edwin llatch, dans ses Htbberi Lectures de 1888, — un des traités les plus lucides, les plus

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consciencieux et les plus complets qui aient été publiés sur la part de la Grèce dans le développement des dogmes et des rites chrétiens, — a montré comment les mystères du paganisme s'étaient introduits, avec une acception nouvelle, au sein du christianisme naissant. Or, parmi -ces rites, il y en avait certainement que l'antiquité classique avait elle-même empruntés à des cultes plus anciens; si bien que nous voyons encore aujourd'hui se célébrer, dans certaines églises chrétiennes, des cérémonies qu'on peut dire avoir traversé au moins trois religions et dont l'équivalent, peut-être l'explication, se retrouvent parfois chez les peuples barbares. Il me suffira de citer, comme un des exemples les plus caraciéristiques de ces survivances, la rénovation du feu dans l'office du samedi saint, où le prêtre, après avoir éteint toutes les lumières, rallume le cierge pascal à l'aide d'une étincelle obtenue par le vieux procédé du briquet. Cette cérémonie ne nous reporie-t-elle pas directement à des rites solaires ou ignés, déjà plus ou moins teintés de métaphysique dans presque tous les polythéismes antiques, mais dont l'origine purement naturiste se révèle dans les coutumes de certains peuples sauvages, comme, au reste, dans les traditions de notre folklore? Autrefois, la rénovation du feu se passait, dans les églises, à l'aube du jour de la Résurrection, et le feu, que le clergé avait tiré du briquet, servait également à rallumer les foyers que les particuliers avaient préalablement éteints dans leurs maisons. Sauf que le choc du briquet était remplacé, en général, parle frottement de deux bois, procédé plus [U'imilif encore, c'est bien

D,i,,,...L,CÎOl")g[C

érëiDonie qui s'accomplissait anuuellement dans le temple de Viilcain; à Rome, daas ;sta ; à Cuzco, dans celui du Soleil ; à Mexico, urdeXiulecutli, « le Seigneur de l'année ».

3el!e qui se pratique toujours, pour allumer sacrifice, chez les brahmanes {') j dans les s cérémonies religieuses, chez les Chippeour célébrer le renouvellement de l'année, I du Zanzibar f ) ; pour faire tomber la pluie, ifrcs iV) dans toutes les circonstances solen- !Z les Australiens!^); pour mettre fin à des I ou simplement pour célébrer le solstice s certains districts écartés de nos propres les bords de la Moselle et dans d'autres locaurope occidentale, il était d'usage, à la Saint- , d'enflammer par la friction du bois une roue ait ensuite rouler à travers les champs ou les, afin d'assurer le succès de la récolle, jour de l'année, dans certaines provinces slaves et germaniques, on avait coutume, ir éteint tous les feux, de fixer une roue m pieu, puis de la faire tourner jusqu'à ce •is s'enflammât. Chaque assistant prenait

KSFiEi.o, Primitive philosopliy of fîrc dans la Calcutta

iH88i,p. 355.

LE, Religions des peuples non civili$cs. Paris, 1883, t. I,

■M. La vie en Afrique. Bruxelles, 1887, 1. I, p. 36. (NDEB, On Beckuanas. dans le /oHrn«[ of the Anthropolute, 1886-1887, p. U.

E\K,Tlie Maoris, dans le Journal oflhe Anlhropological lovembre 1889, p. 107.

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alors iiae parcelle de ce feu pour rallumer son propre foyer (').

J*ai choisi ce rite parce qu'il montre bien le développement parallèle d'un même usage dans la triple voie (le la religion organisée, de la tradition populaire et des cultes sauvages; ensuite, parce que nous pouvons le ramener à sa portée originaire sans nous exposer à blesser personne, du moins parmi ceux qui jugent les cérémonies religieuses à l'intention qu'on y met. Mais le même procédé pourrait s'appliquer à bien d'autres rites qui s'accomplissent tous les jours sous nos yeux. Or, si de pareils emprunts ne sont pas absents du culte chrétien, on peut aisément se figurer combien ils doivent abonder dans les rituels de religions qui n'ont aucun motif de transfigurer leurs origines naïurisles, et on en arrive bien vite à conclure, avec M. James Darmesteter, que « dans les religions bistoriques, les religions civilisées, on n'a pas longtemps à fouiller pour retrouver, souvent avec une identité frappante, la plupart des éléments essentiels des religions non historiques » 0.

Du reconrs à l'ethnographie comparée.

Ici, l'on m'arrêtera peut-être pour me demnnder de quel droit j'attribue ainsi aux populations sauvages d'avoir conservé intact l'héritage de la religion primi-

(') H. Gaidoz, Le dieu gauloU du soleil et le symbolisme de la roue. Paris, 1886, p. 17-21.

(-) James Dahhestuter, Revue critique il'hinloire il de littérature, Paris, 1S8I, 1" sem<:stre, p. ii.

40 CHAPITRE PREMFbK.

tive. Lp. sauvage, qu'on Domme à tort un primitif, n'esl-il pas, me dira-t-on, aussi vieux que le civilisé? We compte-t-il pas, derrière lui, une lignée ancestralede durée équivalente? N'a-t-il pas traversé, au cours des siècles, une suite de fluctuations sans nombre, des séries alternantes de progrès et de décadence, qui ont dû considérablement modifier ses conceptions originaires? Bien plus, les superstitions et les rites des sauvages diffèrent, dans une certaine mesure, de peuple à peuple; dès lors, à quel groupe particulier nous adresserons-nous de préférence pour retrouver les croyances primitives? Chez certains peuples, c'est le shamanisme qui domine, c'est-à-dire la foi au pouvoir des sorciers; chez d'autres, le totémisme, le culte des animaux, ou encore le fétichisme, la croyance à l'influence surnaturelle de certains objets, il y a telle population qui attribuera à l'homme une seule âme, d'autres qui lui en donneront deux, trois et même quatre. Tantôt c'est le soleil qui occupera la principale place dans le culte, tantôt ce sera la lune, le ciel, un ancêtre anythique ou le premier esprit venu.

Mais je ne soutiens nullement que les sauvages reproduisent, trait pour trait, les croyances de nos ancêtres préhistoriques. Sans doute, il est vraisemblable de supposer, entre des hommes aussi éloignés par le temps, des divergences analogues à celles qui séparent, sur le terrain religieux, les principales fractions actuelles des sauvages eux-mêmes. Toutefois, ces dernières divergences sont largement contrebalancées par des similitudes bien autrement nombreuses

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