‹ L'idée de Dieu d'après l'anthropologie et l'histoire: conférences faites enChapitre 14 sur 23 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Bs du temps, mais en ce qu'ils se ttrouvent au même niveau de civilisaiveau inférieur les mêmes conditions lémes idées, voire les mêmes applica- . C'est seulement à un degré supérieur ment que l'iiomme peut commencer à ! étroite dépendance envers la nature berté n'est pas au point de départ; culminant de l'évolution humaine, it à la fois la diversité des religions uniformité des croyances sauvages, ntent le fonds commun et, en queltuique, d'où tous les grands systèmes espectivement sortis en se différeninisant.

re, l'archéologie préhistorique, le i;raphie comparée, se joignent à la la psychologie, pour nous dire que, si onstituer les premières formes et les ipements de la religion, force est de IX peuples non civilisés, en rapproances des éléments similaires qui se es cultes historiques et dans les surres.Là oîi ces trois espèces de sources des renseignements identiques, — et iennent des régions et des races les nous pouvons présumer avoir devant ts accidentels, passagers, particuliers le, à tel ou tel climat, mais des faits ts, propres à toutes les populations iiêmes conditions de développement

HÊTIIODBS PWft ATT&HnmE LA PIIÉIIISTOIRE DES RELIGIONS. 43

social, et, par suite, communs aussi à nos ancêtres dans une certaine période de leur évolution ('}.

La continaité et le progrès dans l'évolution religieuBe.

Cependant, pour que la démonstration soit complète, il faut encore examiner si les idées et les institutions religieuses, même les plus élevées de notre âge, peuvent se rattacher, sans solution de continuité, sans hypothèse d'une intervention extérieure, au développement naturel des croyances qui s'observent parmi les populations restées au niveau inférieur de la culture humaine. C'est cet examen que je compte poursuivre ici, du moins pour ce qui concerne l'idée de la divinité, de sa nature et de sa fonction dans l'univers.

Je ne me dissimule point que. la tâche reste ardue et délicate, malgré le terrain gagné par ceux qui l'ont entreprise avant mol. Il s'agit de vaincre les répugnances non seulement des esprits orthodoxes qui placent dans une révélation surnaturelle l'origine des idées religieuses, mais encore de certains déistes, qui , tout en regardant les différeiiles religions comme le produit spontané d'un sentiment inhérent à la nature

(') C'est ce que M. Herbert Spencer a admirablement exprimé en écrivant dans sa Sociologie : « Ce qu'il y a de commun au\ intelligences humaines dans toutes les phases de la civilisation doit tenir à une coiicbe plus profonde que ce <]ui leur est spécial à un niveau supérieur, et. si ces dernières manifest allons peuvent se rattacher k une modification et à une expan^ou des autres, il est à présumer que c'est bien li\ leur origine. » Herbert Spenceh, Sociologie, t. I, g 116.

CIIAPITUK PBEUIEH.

, hésitent néanmoins à admettre l'huniilitéde gines ou de leurs antécédents. Et pourtant, ces idépendanls, qui insistent d'ordinaire sur le ; perfectible et progressif de la religion, qui même une idée trop haute pour se résoudre lier dans les bornes d'une révélation particuivraient bien comprendre ce que leurs vues trouver de concluant et de rassurant à la fois thèse que j'expose ici. Si, jusqu'à présent, la a toujours été en s'élevant et en s'épurant, — iplique des commencements fort modestes, — 'autant plus de chances qu'elle en fera de ins l'avenir. L'important, ce n'est pas ce que très ont cru de la divinité, c'est ce que nous ns nous-mêmes. Or, l'idée de Dieu sera-t-elle rande, lorsque nous aurons fait rentrer son ement dans le plan divin de la création?

ju'on fasse, on n'évitera plus la nécessité de e le sentiment religieux à la loi générale de >n, qui affirme à la fois le principe de la con- !t le principe du progrès ; avec la cosmodans le monde sidéral ; avec la géologie, sur i terrestre; avec la paléontologie, parmi les ants; avec l'archéologie et l'histoire, dans le imain. La seule thèse qui en souffrira, ce sera rgument métaphysique qui fait reposer la réaieu sur l'impossibilité où nous aurions été de voir, s'il n'avait, en quelque sorte, proclamé lence à l'oreille du premier homme. Mais implement une forme plus raffinée de l'argu- >n qui prétend fonder sur le miracle, c'est-

LUi,-,,.C.L,CiOl")g[C

MÉTHODES POUR ATTEllNDllE L\ PUÊUISTOlHe DES UELIGE0»S. 45

à-dire sur le reuversenient des lois naturelles, la croyance à un auteur de la nature.

Combien l'hypothèse du développement graduel est plus satisfaisante pour la raison et pour la conscience, quand elle explique, avec Lessing, que la suite des religions représente réducation religieuse du genre humain! Si l'homme a longtemps ignoré ou méconnu la Divinité, c'est simplement que celte éducation n'était pas complète. Qui oserait affirmer qu'elle le soit aujourd'hui?

Portée actuelle du problème.

Je n'ai aucune intention de discuter les dogmes des religions établies. J'entends rester sur le terrain de ce qu'on peut nommer la religion naturelle, non pas telle qu'on l'entendait autrefois, dans le sens d'une doctrine réunissant les croyances communes à tous les cultes, mais comme renfermant l'ensemble des manifestations dues au développement spontané du sentiment religieux. Je ne puis, toutefois, m'absteiiir de regretter que la croyance à l'évolution progressive des religions trouve ses principaux adversaires parmi les adeptes d'une théologie précisément fondée sur une application de ce principe. Voici, à cet égard, une curieuse déclaration d'un écrivain catholique qui représente par excellence l'orthodoxie romaine dans l'histoire des religions, M. l'abbé de Broglie. professeur d'apologétique à l'université de Paris : « Le judriïsme des derniers temps, dit-il, est un progW'S sur la religion de Moïse, comme celle-ci sur la reli-

ClUPITaE PREHIBR.

riarches. Le cbristianisme est un progrès t, dans l'Eglise même, il y a, de l'aveu locteursi un progrès dans la connaissance

s savant professeur admet que le chrisuu proghès sur le judaïsme, celui-ci sur le. Moïse, et cette dernière sur celle des it suffirait, pour nous mettre d'accord ode, qu'il fit un pas de plus, en reconi la religion des patriarches représente >ement naturel des croyances généraledues au niveau inférieur de l'Iiuma-

d'autres écrivains orthodoxes semblent our les religions païennes. « La croyance héisme primitif», écrivait, il n'y a pas lin des professeurs les plus éminentsde, catholique de Louvain, « ne porte que iS trop éloigné pour que les recherches puissent jamais l'atteindre... Ce monoioaire ne fait obstacle à aucune des transt vicissitudes religieuses dont l'histoire ention et qui peuvent être l'objet de nos )ration des objets matériels et un état de conforme à cette adoration sont très par tous pour une époque qui se perd des temps et d'où l'homme se serait élevé mt, en plusieurs endroits, à des concep-

et conclusions de rhUloirvi/es religions. Puris, 1885,

MÉTHODES POUR ATTEINDRE LA PBÉaiSTOlHE DES RELIGIO». fJ

lions plus hautes ('). » De son côté, un des défeoseurs les plus éclairés et les plus sympathiques du protestantisme orlhodose, M. de Pressensé, suppose que, par suite d'une déchéance morale, l'humanité serait tombée de sa culture primiiive dans un complet état de sauv.ngerie, et il admet que, dès lors, l'étude des sauvages est le meilleur moyen « de construire avec quelque précision rët;it social et religieux de la rude entance de Thumanité, car ils en sont les survivants » ('). L'histoire des religions n'a pas le droit d'exiger davantage.

Ces déclarations sont un symptôme significatif du travail qui se fait jusque dans les esprits les plus attachés aux croyances orthodoxes. Rappelez-vous, d'ailleurs, ce qui s'est passé, depuis un tiers de siècle, à propos d'autres questions brûlantes, où l'on disait engagé l'avenir du christianisme et même de la religion. Oij sont aujourd'hui les polémiques qui passionnaient la génération précédente sur l'interprétation des jours de la Genèse? Que sont devenus ces plaidoyers et ces anathèmes qui, il y a quelques années, remplissaient les revues et les chaires, à propos des recherches historiques sur l'àge et l'authenticilé des livres sacrés? Il semble qu'un grand apaisement se soit fait autour de ces controverses, précisément parce qu'on a compris que la solution en intéressait, non la religion, mais la science, — ce qui est une

(') K De lu méthode dans l'étude historique des religions n, duns le Muêéon de janvier 1887, p. 58

[*] DE PRESSENSÉ, L'ancien monde et te christianisme. Paris, 1887, p. 5-6.

48 CIIAPITUE PREMIER.

façon de donner raison à la seconde, sans faire de tort ière. Il y a bien encore, de temps à autre, brillante, qui sonne comme un appel au nais qu'on pourrait mieux comparer aux :artouches tirées par l'arrière-garde ou aux cavalerie pour protéger la retraite. La lutte uellement transférée sur le terrain des prolatifs aux origines de l'homme et de la reli* (lême. Il est facile d'en prévoir l'issue. Ici victoire de la science profilera à la reliseulement parce qu'elle fera disparaître i de contlits entre deux facteurs universels re humaine, mais parce qu'elle nous donne plus grandiose et plus harmonieuse sur )nt Dieu s'est révélé à l'homme, ou, — pour ut à priori, en m'inspirant d'une définition — sur la façon dont l'esprit fini est arrivé à :>nscience de son essence en tant qu'être

GENÈSE DE LA NOTION DO DIVIN

Le culte de ta nature et le culte des i

Avant de formuler une théorie sur les < la religion, il est nécessaire de bien déûn veut dire par ce mot.

Les déOnitions de la religion sont innon m'abstiendrai de les discuter ici, car autai passer en revue toute Fbistoire de la phil« religions. Par religion, j'entends la façon dt réalise ses rapports avec les puissances suri mystérieuses dont il croit dépendre. Cette laisse entière la question de savoir si la reli suit, en réalité, un but fondé ou chîmériqi part, elle me paratt nettement circonscrin des phénomènes religieux, en même temps ( le caractère commun et essentiel de toute festations religieuses.

La religion a-telle débuté par un raisonnement ou un

La plupart de ceux qui ont écrit sur la la religion, abstraction faite de ses formi

laissent qu'elle renferme deux facteurs, n du raisonnement, l'autre du seniii diffèrent sur le point de savoir lequel récédé l'autre ; en d'autres termes, si i de la Divinité qui a engendré le senti- \, ou si c'est l'existence de ce sentiment les hommes à admettre des dieux et à lature.

is, l'homme a cherché instinctivement à elations avec les. influences surhumaines iitait entouré, et c'est seulement à in 'est préoccupé de les délinir. Personne, , n'a formulé cette thèse avec plus d'élo- . Renan, quand il a comparé ta religion ité à ta nidification chez l'oiseau; le fruit ïe révélant, tout d'un coup, chez un être passé jusque-là (^).

très, au contraire, l'homme, avant de 3 vénérer ses dieux, a dû les concevoir, nts qu'il leur a manifestés sont nécesconséquence des idées qu'il s>st faites re et sur leur rôle.

vue, cette dernière théorie semhle avoir ogique. Il est clair que, pour aimer ou Ire, il faut avoir conçu la notion de son pendant, si indispensable qu'il soit de ut de la religion une opération purement on doit reconnaître que les sentiments, r cette opération, ont dû précéder de

hilotopkiqnes. Paris, 1876, p. 38,39.

GENÈSE DE LA NOTION OU DIVIN. 5t

longtemps les plus anciennes formules de la théologie primitive.

L'enfant au berceau, quand il tend les bras vers sa mère ou sa nourrice, a conscience d'une sensation agréable qu'il associe instinctivement avec l'approche de ces personnes, et il manifestera ce sentiment — comme, en cas contraire, des seniiments de répulsion ou de crainte — longtemps avant de se mettre '-à raisonner sur ses rapports avec les êtres de sort entourage. De même, l'homme primitif a dû ressentii'. des sentiments, plus ou moins vagues et irréfléchis^ de sympathie ou de répulsion, de joie ou de terreur, non seulement à l'égard de ses semblables, maïs encore à l'égard des êtres quelconques et même des phénomènes qui lui paraissaient intervenir dans sa destinée par des effets utiles on nuisibles. Le jour oiî il aura divinise ces êtres et ces phénomènes, c'est-à-dire où il leur aura prêté une personnalité analogue à la sienne, en même temps que supérieure et mystérieuse, ce jour-là, le sentiment qu'il éprouvait à leur égard sera devenu du sentiment religieux.

Du sentiment religienz chez les animaux.

On s'est demandé, à ce propos, si les animaux pouvaient connaître le sentiment religieux. Il y a un siècle, ta question eût fait sourire. Mais il ne nous est plus possible de l'écarter aussi sommairement, aujourd'hui que nous avons pris l'habitude de rechercher, jusque dans tes régions les plus infimes de l'animalité, les antécédents des caractères physiologiques et intellectuels qui s'épanouissent chez les représentants les

CIIAI'ITUE 11.

doués de la culture liumnine. H en est un peu maux comme des sauvages. On les déprécie et exalte tour à tour, suivant les besoins de la I à la mode sur la situation de l'homme dans ta , Sous l'influenco de Descartes, on ne voyait 1 eux que des machines dont le déterminisme servait de repoussoir à la liberté du roi de la n. Sous l'action de la théorie darwinienne, on ipliqué à en faire non seulement des précurles « frères aînés » de l'bomme, mais encore ux, voire ses supérieurs, au dire de ceux qui aient volontiers la fourmilière ou la ruche pour des sociétés humaines bien organisées.

f a pas longtemps, les adversaires des idées ises ne manquaient pas de répliquer à ceux qui nt faire de la religion une disposition naturelle rit humain : « La religion est un accident, une sauce parasite, si peu naturelle .à l'humanité manque chez la plupart des peuples sauvages. » l'bui qu'il n'est plus permis de soutenir celte Is ont changé leurs batteries et il n'est pas leur entendre soutenir avec la même désin- : a La religion est si peu un signe distinctif oauité qu'on la rencontre jusque chez les aui-

ons-là ces partis pris dans des problèmes dont ion ne peut affecter en rien le point de vue où •us sommes placés. Mais il ne faut pas oublier auteurs sérieux et impartiaux ont soutenu que iosité existait chez l'animal. Il y a cinq uns, vain de talent, M. Van Ende, n publié un gros

bvGooglc

CE^È-K DE LA KOTIOTt WJ mVI.N. ftS

volume de 320 pages, rempli d'obser valions ingénieuses et suggestives, pour démonlrer que Tanimal voyait dans les grands plicnomènes de ta nature l'action de puissances supérieures à tous les êtres de sa connaissance et qu'il éprouvait, à l'égard de ces puissances, la plupart des sentiments caractéristiques de la religion ('), L'auteur me semble avoir un peu abusé ici de notre impuissance à entrer dans la peau des bêtes pour savoir ce qu'elles pensent et comment elles pensent. Je veux bien, à en juger par les apparences, que l'animal éprouve, vis-à-vis de certains phénomènes, des sentiments plus ou moins spontanés de joie ou de terreur. M;iis je dnnle fort qu'il pousse la faculté d'analogie jusqu'à raisonner sur te caractère et les dispositions des êtres qu'il s'imagine trouver derrière les manifestations naturelles; à plus forte raison, qu'il cherche à nouer avec ces êtres mystérieux Jes relations fondées sur la conscience de sa propre nature. Sans doute, si le mot de religion implique simplement un sentiment de ilépenilimce, comme le voulait Schleiermncher, on pourra répondi'e avec Ficbte qu'en ce cas, le chien est le plus religieux des êtres. Mais a l'instar de M. de Pressensé, nous attendrons pour y croire que le chien ail manifesté quelque intention de fonder, avec le concours des animaux ses frères, une religion impliquant l'établissement d'une société idéale avec des puissances supérieures et mystérieuses (*). Il faut, à cet effet, une puissance

( ) Histoire naturelle de la croyance. ^" partie : L'animal. Paris, (*) nu PnKssENSÈ, Lex origine». Paris, 1883, p. iH.

84 CQAPITRE II.

d'abstraction, de généralisation et d'analogie qu'on ne peut guère demander à l'animal, fût-ce même à l'antbropopithèque de M. Haeckel.

Extension aLunTe de la perBonnalité.

Un jour cependant est venu, dans rhumanité naissante, oîi nos ancêtres ne se sont plus contenlés, comme t'animai, de chercher le soleil pour se réchauffer, de saluer par des cris de joie le retour de la lune victorieuse des ténèbres, de frémir de terreur aux roulements du tonnerre, de demander au rocher un abri contre la bise ou la pluie, d'épier les bêles des forêts pour les capturer ou les fuir.. Le sauvage s'est demandé quels étaient, par rapport à lui-même, les êtres qui intervenaient ainsi dans sa destinée. Or, le procédé mental qui lui a fourni la réponse ne diffère en rien, sauf par le degré de complexité, de celui qu'emploie la science contemporaine pour expliquer, en dernière analyse, le cours des phénomènes.

Le philosophe qui, s'aidant des découvertes les plus récentes, a constaté la persistance d'une même énergie sous les manifestations variées de la nature, ne peut se figurer cette force ultime qu'en la rapportant à son propre sentiment de l'effort, engendré dans sa conscience par la résistance du milieu à l'action de sa volonté. D'un autre côté, le sauvage, partout où il trouve la vie et le mouvement, ne manque pas de les rapporter à la seule source d'activité qu'il connaisse directement : la volonté. Il voit donc dans tous les phénomènes l'action de volontés analogues à la

GBNÈSB DE LA nOTION DU DIVIN. SS

sienne, volontés qu'il place tantôt dans les êtres mêmes qui se meuvent : les corps célestes, les nuages, le feu, les eaux courantes, les plantes et les animaux; tantôt dans des êtres invisibles dont il perçoit seulement les manifestations, comme le tonnerre ou le vent.

Non seulement les croyances des peuples non civilisés, mais encore les traditions de notre folklore établissent surabondamment que les esprits peu cultivés prêtent aux pierres et aux eaux l<^s attributs de la vie, aux plantes les facultés de Taninial, n l'animal les sentiments et même les raisonnements de l'homme (^}.

Le nou-civilisé croit que les animaux comprennent son langage. Si le chien ne répond pas, c'est par fierté, selon le Kamtchadale; si le singe reste muet, c'est par paresse, suivant les nègres, car s'il parlait il sait qu'on le ferait travailler. Le Peau-Rouge converse avec son cheval comme avec un de ses proches et l'Arabe pense que certains chevaux peuvent lire le Coran. Les indigènes des îles Philippines, quand ils rencontrent un alligator, le supplient de ne leur faire aucun mal, et les Malgaches, quand ils capturent un baleineau, prient la mère de s'éloigner.

On croit aussi que les animaux ont entre eux les mêmes rapports que les hommes. Les habitants de Bornéo soutiennent que les tigres ont un sultan et une

(I) Voy. surtout Ebw. li. Tvlob, CivUisalion primitive. Paris, 1871, 2 vol. — Albert Këvili.i::, Les religions des peuples non civilisés. Paris, 2 vol., 1885. — Th. Waiti, Anthropologie der Xaturvûlker. Leipzig, 6 vol., 1876. — Sir John Lubbock, Origia o( Civilization. Londres, 1870. j

Su CUAriTRF, tl.

cour. D'après le voyageur Crevaux, les Peaux-Rouges se figurent que les bétes ont leurs sorciers. Les contes de Perrault, les fables de la Fontaine et les traditions populaires de nos campagnes ne sont sous ce rapport que l'écho de croyances communément répandues chez nos ancêtres, comme, de nos jours encore, chez les Polynésiens, les Peaux-Rouges et les nègres.

L'arbre lui-même est mis sur un pied d'égalité avec l'homme jusque chez des peuples relativement avancés. Nombreuses sont les légendes qui attribuent à certains hommes la faculté de comprendre le langage des plantes, et réciproquement. Le traité d'agriculture d'lbn-al-.\vràm conseille d'intimider les arbres qui se refusent à produire des fruits. On doit les frapper légèrement, en leur disant qu'on les coupera s'ils continuent à ne rien rapporter (^}. De même, chez les Slaves de Bohême, on criait le soir aux arbres du jardin : a Bourgeonnez, arbres, bourgeonnez, ou je vous écorcherai (*}. »

L'eau, à son tour, évoque l'idée du mouvement et de la vie dans les imaginations primitives. Aussi l'a-t-on partout investie de facultés conscientes. Tandis que les frères Lander descendaient le Niger en barque, il s'éleva un épais nuage sur l'horizon ; leurs rameurs les engagèrent aussitôt à se cacher au fond de la barque, parce que la rivière n'avait jamais vu de blancs, et c'était pourquoi elle avait fait lever ce nuage (^.

('} E. Cfevreui., «Sur ic livre «le ragrlciilhire inbn-nl-Awflm )>, diins le Journal âex Savants. Paris, 1870, p. 33, 5i. (*) GiHAR» DE RiAi.LE, Mythologie comparée. Pnris, 1878, p. 37. [*) A. RËvir.i.E, Religions des peuples non eiviiisrs, t. I, p. 6t.

D,i,-,,.0.L,CiOl")glC

GKSKSE 1)E LA 1S0TI0?( IIU !>1VIN, 5"

Le lieutenant Cameron parle d'une source située dans rOunyamouési qui, au dire des indigènes, s'arrête si, au lieu de lui donner la qualification de maroua, ou vin de palmier, on In traite simplement de madgi, nom ordinaire de l'eau, ou encore si on iii>e des coups de feu dans son voisinage, ou enfin si l'on y passe avec des bottes {'). A Whydah, on offre des présents à la mer pour qu'elle laisse débarquer les marchandises des blancs. Dans l'île de Sumatra, au siècle dernier, quand les indigènes de l'intérieur se trouvaient pour la première fois en présence de la mer, ils lui offraient des gâteaux et des confitures, en la suppliant de ne pas leur causer du dommage (^).

Le sauvage n'éprouve nul embarras de prêter môme aux pierres non seulement la motilité, mais encore la vie et la personnalité. Caillé vit dans un village, en Afrique, une grosse pierre qui, disait-on, faisait trois fois le tour de la localité, quand celle-ci était menacée d'un péril. Ceci rappelle les pierres des pays celtiques, qui dansent et virent dans certaines occasions, ou encore la roche bretonne qui, d'après une légende rapportée par M. Cartailhac, descend chaque année, la nuit de Noël, pourboire à la rivière voisine f). Les Lapons, les anciens Péruviens, les insulaires des Fidji elles riverains du Tanganîka croient que les rochers se marient et procréent des enfants. Le mythe de Deucalion.qui attribue l'origine des Pélasges à des pierres

[') Càmebon, « A travers l'Afrique », iliins Ip Tour (lu Monilv, 1877, t. [, p. 29-50.

(*) W. MiBSBEs, Hisloire <lc Suiiialrii. Paris, 1788, t. Il, p. 108 109. (') France pr^hinlonqur, p. 165,

nmes, a son équivalent chez les le l'Amérique centrale, qui se pour ancêtres.

se rencontre à propos des phénoes et des corps célestes. Il n'y a pas umanité entière personnifiait les îsque toutes les mythologîes ren- 1 de personnages qui ont conversé une. Les Karens de la Birmanie, -Rouges du territoire de Washing- ;iel un monstre qui boit l'eau des s. La même croyance se retrouve Slaves, des Grecs, des Allemands ;e centrale. Les Karens, d'après ient apparaître ce phénomène, its : « L'arc-en-ciel est descendu par peur qu'il ne vous dévore ('}. »

lence,enVolhynie,où on l'appelle dès qu'ils l'aperçoiventjS'enfuient -vous, autrement il vous absor-

ivant Hérodote, croyaient que le it, et il n'est pas jusqu'à Cicëron nis animal. Les Aryas de l'Inde le le nom d'Agni, l'Agile, « ce bienine védique, qui naît blanc et qui ndissant», et aujourd'hui encore, outume de faire des offrandes au

c Society of Bengal, 1865. Vol. XXXIV, 884«5, p. 42.

GENÈSE DE LA. NOTION DD DIVIN. 80

foyer, pour que le feu ne dévore pas ta maison. En Eui'ope même, l'habitant de la Bohême réserve au feu les miettes de son repas, et si, pendant la cuisson, des aliments tombent dans le foyer, c'est que le feu a exigé cette offrande. On trouve encore des vieilles gens qui attribuent au mépris de ces usages la fréquence des incendies (').

Nos langues, particulièrement celles qui ignorent " le neutre ou qui en font une application restreinte, nous reportent à une époque où l'on n'hésitait pas à étendre indéfiniment les catégories de la vie, de la persounalité et même du sexe. Tantôt c'est le soleil, tantôt c'est la lune qui a reçu le genre masculin; mais, dans presque toutes les langues connues, les deux astres sont de genre différent, ce qui permet d'en faire deux époux. La même observation s'applique au vieux couple cosmogonique du ciel et de la terre. Quand nous disons : u II pleut, il vente, il tonne » , n'est-ce pas comme si nous répétions : « Quelqu'un arrose, souffle, gronde »? Ce « quelqu'un » peut s'appliquer à un être caché qui se révèle par ses manifestations, ou il peut figurer un être visible, le ciel ou le nuage, qu'on investit des principaux pouvoirs météorologiques, en même temps qu'on lui attribue des facultés taillées sur celles de l'homme.

On pourrait multiplier ces exemples à l'infini. Je me suis borné à puiser, dans les principaux traités d'eth-

(') Tylob, Civilisation priinitioe. Tpiid. frnnç., l. II, p. 370. ^Voy., pour ce qu'on peut appeler la théologie dti feu dans les croyances de l'antiquUé, le bcuii volume de M. Max Muller, Phytical Religion, dans ses Giffbrd Lectures, de Glascow. 1 vol. Lond., 1891.

CirAPltUK 11.

jelqties faits carnctéris tiques qui siifTi- .esler la tendance de l'homme, en une e (le son déveiop|)ement mental, à toul >hi.sor dans la luiiuie. Le difficile n'est jcl genre d'aires ou de pliénomènes il a lais plutôt dans quelle catégorie d'objets ;rché des personnifications arbitraires.

De la théorie : NOHIHA HDlIfINÂ.

les savants qui ont surtout apporté dans nylhologie les préoccupations de la linteraient même les figures du langage — à il tout verbe impli<[nait un acte concret, était nécessairement un être animé — amené l'iittribulion de la vie et de la à des objets inanimés et matériels :

ta.

- écrit un des principaux linguistes de ise, M. Michel Bréal — le genre humain, ;)nce, si vifs et si poétiques qu'aient pu tiers élans de son imagination, n'a pu aie qui arrose la terre pour des vaciies nuage dont les flancs recèlent la foudre ïlre vomissant des flammes, ni le soleil 'ayons pouf un guerrier divin lançant ur ses ennemis... D'où viennent donc Ou langage, qui les crée spontanément, Tiine y prenne garde {'). »

?r celle tliè.se, il suffit de rappelei- le trtangi'n de lilti-ratiirc et de HnfiHÙtiqne. Paris'

GENÈSE DE LA HUTIUK IIU mVl>*. 61

naiT dialogue échangé, à propos d'une éclipse, entre des Algonquins et un missionnaire du x\i' siècle qu'on ne peut accuser d'avoir été influencé par les théories contemporaines en matière de mythologie, le père Lejeune : « Je leur ni demandé d'oîi venaient la lune et le soleil, ils m'ont répondu que la lune s'éclipsait et paraiss;iit noire à cause qu'elle tenait son fils entre les hras, qui empêchait qu'on ne vit sa clarté. » — « Si la lune a un (ils, elle est mariée ou elle l'a été? » leur dis-je. — « Oui-dà, me dirent-ils, le soleil est son mari, qui marche tout le jour, et elle toute la nuit, et s'il s'éclipse ou s'il s'obscurcît, c'est qu'il prend aussi quelquefois le fils qu'il a eu de la lune entre ses bras. » --^ « Oui, mais ni la lune ni le soleil n'ont point de bras », leur disais-je. — « Tu n'as point d'esprit; ils tiennent toujours leurs arcs bandés devant eux; voilà pourquoi leurs bras ne paraissent point. » — « Et sur qui veulent-ils tirer? » — « Eh! qu'en savons nous? ('} »

Dira-t-ou que les Algonquins avaient déjà été amenés par les métaphores du langage à la personnificalion des corps célestes? Mais voici une page d'autographie mythologique oîi nous prenons sur le fait la genèse de ces personnifications :

M. de Gubernatis raconte qu'à l'âge de quatre ans, un soir qu'il se promenait avec un de ses frères, celui-ci lui montra sur l'horizon un nuage d'apparence fantastique en s'éci'iant : « Regarde, voilà le loup qui court après les moutons. » — « Je fus, ajoute M. de

[ ) Relations de ve qui seul passé dans la Xouvelle-Fraiicc en l'anaèe 1634. Paris, 1635, p. 96, 97.

Guberiiatis,si convaincu que ce nuage était réellement un loup alTamé courant sur les montagnes que, dans la crainte d'être emporté à dëraut de mouton, je pris les jambes à mon cou et courus me réfugier dans la maison ('). »

On fera peut-être valoir que nous avons )à simplement une nouvelle preuve de l'influence exercée par les mots sur l'imagination. Mais les mots, dans ce cas, ne sont que le véhicule d'une pensée, et cette pensée, engendrée par suggestion dans l'esprit de notre jeune mythologue, aurait pu y naître spontanément tout aussi bien que sous l'action d'une imagination étrangère. En tout cas, on voit par là que, pour amener la personnification consciente des choses, il n'est pas nécessaire, comme le soutient certaine école linguistique, qu'on ait oublié le sens primitif des termes concrets appliqués à désigner ces choses. L'extension abusive de la personnalité, ce fondement de la mythologie, est due. non à une maladie du langage, mais à une maladie de la pensée, en tant qu'on puisse qualifier de la sorte une faculté d'illusion qui rentre dans l'ordre normal du développement humain.

Le témoignage de M. de GubernRiis est d'autant moins suspect dans celte anecdote qu'il contredit précisément sa thèse favorite sur la formation de la mythologie météorologique. A l'en croire, les mythes où les animaux jouent un rôle d'agents personnels et conscients auraient été des histoires originairement attribuées à des nuages qualifiés de noms d'animaux,

(') Zoological Mytkology. Londres, 1872, t. I, p. XXIV.

GENÈSE DE LA NOTION DIT DIVIN. 63

puis reportés sur les animaux terrestres dont on leur avait prêté le nom ('). Or, ici, nous nous trouvons, au contraire, devant une histoire de béte féroce, mise sur le compte du nuage.

La distinction an personnel et de l'impersonnel.

Suivant une autre thèse fort répandue, et que j'ai longtemps préconisée moi-même, mais que je ne défendrai plus d'une façon aussi absolue, l'homme aurait regardé comme animé tout ce qui lui tombait sous les sens avec un caractère d'individualité suffisamment accentué pour éveiller une image distincte dans son esprit. Ce serait seulement à la longue, par suite d'expériences accumulées, qu'il en serait venu à concevoir la notion de l'inanimé, et, depuis ce moment, le progrès aurait précisément consisté à restreindre de plus en plus la catégorie de la vie, ainsi que celte de la personnalité.

En confirmation de cette thèse, on fait valoir : 1° que le sauvage personnifie tout ce qui l'entoure; 2" que l'enfant envisage meubles et jouets comme si c'étaient des êtres vivants et raisonnables; 5" que, dans certains mouvements de passion, l'homme cultivé est susceptible de traiter des objets matériels en agents sensibles et responsables.

A ce dernier argument, il a été répondu que, même dans nos explosions de colère ou de douleur, nous lie perdons jamais de vue la distinction de l'animé et de l'inanimé, au point de croire que nos injures ou nos

(') Zoological Mylhology, t. I, p. xvi et stiiv.

64 CR&PITRE n.

coups, quand nous les adressons à des objets matériels, tombent sur des êtres capables de les ressentir moralement. Quant aux enfants, on a fait observer — et mes expériences personnelles m*ont de plus en plus amené à cette manière de voir — que, s'ils conversent avec leur poupée, s'ils frappent la table ou la chaise contre laquelle ils se sont heurtés, c'est généralement sous Fempire d'une suggestion initiale, due aux personnes de leur entourage — en tant qu'il ne faille pas y voir une simple comédie que se joue à elle-même leur jeune imagination.

Reste l'argument que les sauvages ignorent la notion de l'inanimé et de l'impersonnel. Les missionnaires jésuites du Canada observent déjà dans leurs relations, publiées en 1655, que, pour le Peau-Rouge, « non seulement les hommes et les animaux, mais encore toutes les autres choses sont animées » ('). Les faits que j'ai relevés plus haut semblent, à première vue, confirmer cette généralisation. Toutefois, de ce qu'il est impossible de nier que les sauvages étendent à tort et à travers la notion de la personnalité, en résulte-t-il qu'ils aient ignoré la distinction de l'animé et de l'inanimé, ou en faut-il simplement conclure qu'ils placent cette distinction-là oiî elle ne devrait pas être?

Si vous allez au fond des faits dans les récits des voyageurs, vous ne tardez pas à découvrir que les choses personnifiées ne sont pas tous les objets indistinctement, mais des objets choisis à raison de leur

(') Père Lejedne, Relation de ce qui s'est passé dans la Nouvelle- France en l'année i634, PariB, 16Î5, p. 58.

GBNÈSË DE LA NOTION DO DIVIN. 6S

forme, de leur provenance, de leur rôle ou de leur association avec certains événements. Pour le sauvage comme pour l'animal, c'est le mouvement qui est le signe de la vie. « Les Zi ou puissances surnaturelles — observe M. le professeur Sayce dans ses Hibbert Lectures sur les croyances des anciens Babyloniens — étaient simplement tout ce qui manifeste de la vie, et . le criiérium de la vie, c'est le mouvement ('). » Seulement, il faut remarquer : d'abord, que l'homme peut attribuer le mouvement aux objets par suite de déductions fort complexes et fort indirectes, comme nous le voyons dans le culte des rochers et des pierres; ensuite, que, pour attribuer à des objets toutes les conséquences de la motitité, il suffit de croire ces choses capables d'agir à distance, en dehors même de tout déplacement spontané {*}. L'homme en viendra donc à personnifier non seulement tout ce qui lui paraîtra se mouvoir, mais encore tout ce qui lui semblera exercer sur sa destinée une influence impliquant l'exercice d'une volonté aciive. « L'Indien de la Guyane, dit M. Im Thurn, est parfois blessé par une pierre qui tombe sur lui; d'autres fois, c'est lui qui tombe sur la pierre; dans un cas comme dans l'autre, c'est à la pierre qu'il jettera le blâme (^). » N'a-t-on pas vu, chez un

(') A. -H. S*ïCE, Religion ofancient Assyria and Babytonia. Londres, 1838, p. 338.

[■) Le roi des Koussas étant mort peu de temps après avoir brisé un morceau d'une ancre échouée sur le rivage, les Cafres regardèrent cette ancre comme vivante et ils la saluaient en conséquence, chaque fois qu'ils passaient dans les environs. (Lubbock, Orii/in of Civilizatiott. Londres, 1870, p. 202.)

(') Jndians of Britinh Guiaua, dans le Journal of the Anthrop. Imtit. Vol. Xl,i882,p.370.

ussi avancé que les Alhénieiis, le tribunal des condamner à la peine capitale les objets ; qui avaient accidentellement causé la mort nme {')? Une coutume analogue se rencontre hez certaines tribus de rindo-Chine,où l'arbre t périr quelqu'un doit être complètement mis

faudrait pas croire que l'homme, dans ses liions sur la nature des êtres qui l'entourent, 3urs guidé par la simple curiosité. Rien de péculatif que le sauvage, quelle que puisse travagance de son imagination. J'ai déjà dit cbez lui a un but pratique. Ce but, ici, c'était r avec les êtres extra-humains, dont il se ïntouré, des relations qui lui fussent profi- )r, puisqu'il leur prêtait des mobiles et des ments analogues aux. siens, il devait naturele croire capable d'agir sur eux par les proxquels il était lui-même sensible et dont nous plus loin rénumération. D'autre part, il ne manquer de ressentir de la reconnaissance rs bienfaits, de la terreur vis-à-vis de leur 'oire une certaine confiance dans leur prot de la tristesse ou de l'indignation pour leur

;es éléments, même réunis et combinés, sufà constituer la religion? L'idée que des êtres [ues peuvent nous être utiles et que nous pou-

4IAS, I, 28, 10.

.oix, La nature des dieux, étude de mythologie comparée.

ge:^êsë de la notion du divin. 67

Tons obtenir leur concours par les expédients en usage dans la société humaine, voire les sentiments d'espoir, de crainte, de reconnaissance et de colère que peuvent susciter de semblables relations, tout cela se rencontre dans les rapports de l'homme avec ses semblables, sans qu'il en résulte rien de religieux.

Divinité impli<iite supériorité et mystère.

La religion, du moins dans les termes où je l'ai définie, implique, en plus, chez l'être qu'on vénère, un caractère de supériorité et un caractère de mystère. Il n'est pas nécessaire, bien entendu, que celte supériorité et ce mystère soient absolus ; il suffit que l'être divinisé l'emporte sur ses adorateurs par une Taculté importante et qu'il échappe à leur compréhension par un côté quelconque de sa nature.

On a dit souvent que le sauvage ne peut avoir la notion du surnaturel, pour la bonne raison qu'à ses yeux tout est naturel, même l'impossible. L'assertion est fondée si par là ou entend que, n'ayant pas la moindre idée d'un cours des choses, il ne pourrait distinguer entre ce .qui est contraire ou conforme à cet ordre. Toutefois, s'il n'a pas la notion du surnaturel, on doit bien lui supposer celle de l'extraordinaire et de l'imprévu, la faculté de distinguer entre les efiets qu'il comprend, ou qu'il croit comprendre, et ceux qui lui semblent inexpliquables. L'expérience lui a appris qu'il multipliait ses forces, en s'armant d'une branche noueuse ou d'un silex (^'cl.'ité; qu'il augmentait ses chances à la chasse, en tendant certains pièges aux animaux; qu'il pouvait traverser le fleuve, en se pla-

ronc d'arbre, ou se précaulionner contre nservant de l'eau dans un vase d'ai^ile I. Toutefois, ni la façon donl il obtient ses ; résultats qu'il leur doit, ne comportent s un caractère extraordinaire et mystéit des effets prévus et prévoyables, dépenïropre volonlé, pouvant se reproduire grâce à des méthodes simples dont il Tel et dont il se sent le maître.

é de ces faits en quelque sorte normaux, 3S phénomènes engendrés à l'aide de mt impuissant às'expliquer, par des êtres diriger ni même comprendre. Quand le ie comprend pas, affirme Jarvis, il dit ispril {'). Garcilasso de la Vega rapporte ns Péruviens adoraient sous le nom de hoses qui surpassent en excellence et en de leur espèce », les choses « difformes ses » qui inspirent « l'horreur et l'épou- I, « les choses qui n'étaient pas dans le ire de la nature f) ». Aux îles Fidji, le i sert à désigner les êtres surhumains, ilement à tout ce qui est grand et merarlant desTodas qui habitent Tlndeceninnent à leurs divinités le nom générique onel Marshall dit qu'ils ont une tendance

i i. BucBANAN, Hisfory, manners and customs of

indians. Londres, ISU, p. 238.

f Incas, trad. par Jean Baudoin. Amsterdam, iHS,

CuLVEitT, Fidji and tke Fidjans. Londoii, 1858, t, I,

GENÈSE DE LA KOTIOK DU DIVIN

proverbe français dit qu'il n'y a pas de gi pour son valel de chambre. On peut affirm qu'il n'y a pas de dieu pour son compag familier. Le voyageur Battel, parlant < Loango, qui est vénéré à l'égal d'un dieu personne n'est autorisé à le voir mange C'est là une sage précaution pour la divini D'autre pat-i, certains hommes peuvent é de leur vivant, à raison de quelque caract dinairequi les fait entrevoir sous un jour Ainsi le blanc a été fréquemment traité coi surhumain p>ar les sauvages rouges, jaun qui le voyaient pour la première fois, — au même titre qu'un animal nouveau, pni cheval de Coriez au Mexique ou l'ànc de I la côte occidentale d'Afrique. L'homme « ondoyant et divers » ; il est bien moins pour le sauvage, que les corps célestes, 1 les pierres.

La cralDte comme facteur de la religioi

Qui dit mystère dit crainte. L'homme, c mal, redoute l'inconnu, tout en subissant i fascination qui le pousse à se rapproche:

craint, afin de s'en rendre compte. Ce doub est sans contredit au fond de la religion rapport, le poète latin avait raison de ciainte a fait les premiers dieux.

Mais non pas la crainte seule. L'homme de ses dieux que du mal et il ne se borne rer les puissances malfaisantes de la nati

CHAPITllE II.

ujours une double face, tantôt féconde et Ilôt cruelle et meurtrière, à l'instar d'une (nnifications les plus complètes el les plus es, la grande déesse des Phéniciens.

Astarte, homiitum deorumque vita, saius, Uï eailem qaœ es pemicks, mors, inleritus.

(Plaute, Mercator, acte IV.)

le éprouve de la crainte à l'égard des êtres .lui nuire, pourquoi ne serait-il pas égaleitible d'espoir, de confiance, d'affection, de ivers ceux dont il reçoit ou attend les bieni prenne les religions les plus rudimeni plus complexes, on y verra toujours les urhumaines, dans leur ensemble, susciter leur à la fois un sentiment de défiance et it d'attraction qui peuvent aller, le premier, erreur la plus abjecte, le second, jusqu'à lus exalté, mais qui se combinent toujours, oponion quelconque, pour former ce qu'on énération.

tans doute que l'homme dédouble ce caracde ses divinités. Mais lorsqu'il conçoit 'es surhumains comme absolument maulouvez être certain qu'il leur donne pour des êtres absolument bienveillants, dût-il it premiers, et pour cause, la plus grande attention. On peut concevoir Ormuzd sans , la théologie des Perses prévoit le jour oîi sera anéanti, mais personne n'a jamais nan sans Ormuzd, même parmi les sectes

D,i,-,,.o.L,CiOl")g[C

GENÈSE DE LA NOTION DU DIVIN

qui rëserveni leurs homiiiages à Ahriman, texte qu'Ormuzd n'en aurait que faire.

Vous voyez que le sentiment de la déper suffit pas à engendrer la religion, sans quoi aurait dû adorer tout ce dont il dépend, ( propres membres jusqu'à la force invisible pêche d'aller se briser la tête aux étoiles fond céleste. Comme l'a fait observer M. ¥ sentiment de la dépendance ne sort pas del'oi de l'antithèse, et la religion a pi-écisément pt concilier cette opposition, de mettre fin à ( thèse ('}. Le sentiment religieux n'est pleinen fait que lorsque l'homme se sent un avec ses

Du sentiment de l'infini dans la religion.

D'autre part, le sentiment du mysière de de l'infini, du suprasensible, ne sufBt pas d pris isolément, pour engendrer la religion, a temps que l'homme ne donne pas un contei notion purement négative. Le sauvage, deboi île de corail, — pour employer l'exemple di Muller, — aurait eu beau réfléchir à ce qu au delà de l'horizon; il n'aurail pas adoré c gement invisible du mobile océan ou du i azuré, s'il ne leur avait prêté le pouvoir d'i dans sa propre destinée. Je veux bien que i ceplion du fini implique la notion de l'inl cette notion, c'est une philosophie relaiiven cée qui est seule parvenue à la dégager, et,

{') A. Béïille, Prolégomènes de l'histoire des relig 1881, p. 25, 36.

D,i,-,,...L,CÎOl")glC

IIAPITHE 11.

delà, — que cet au delà, sans soit (laos le spectacle de ta intérieur des êtres, — il le fait il y soupçonne un pouvoir avec . éli'c en relations, lefois, que j'éniinent iiidiaiiisle lans ses récentes Giffbrd Lectures nsqui avaient accueilli, sous ce de la religion, telle qu'il l'avait ce. « L'infini en lui-même, ditilion, n'aurait eu aucun intérêt if, mais comme arrière-plan, me sujet ou cause du fmi dans ations, il dut se présenier dans de de la pensée humaine ('). »

e cette explication au-dessus de er sur la part qui revient, dans çion, à l'élément pratique, c'estne les agents mystérieux ainsi es exercer sur la destinée hul'homme de nouer avec eux des nt profiiiibles (*).

lolncideDce avec U causalité.

|ui ont le plus contribué à élar- ; premiers dieux, il faut rahonfusion de la coïncidence ou

ligion. Londres, 1889, p. 110.

îiffbrd Lectures : Physical lleUifion, con-

llssiper ce malentendu.

D,i,-,,.0.L,CiOl")glC

venements associes avec son apparition, se chez tous les hommes non cultivés, et même itres; — témoin, entre autres superstitions e,les « fétiches » de nos joueurs. Toutefois, de la chance qui s'attache à certains porteu porte-malheur ne renferme en elle-même iligieux, et c'est à tort que des philosophes placer dans le fétichisme ainsi entendu e la religion. Us ont beau affirmer que le iorti de l'amulette; il leur reste à établir l'homme a passé d'une notion à l'autre, et ' tour, ils nous donnent une concomitance causalité. La pensée qu'un objet matériel ;er une certaine influence ou susciter cerlements, par suite d'une connexité mystépeut s'appeler une croyance religieuse que ibue celte connexité à l'intervention d'un main incorporé dans l'objet ou s'en servant m instrument ('). Maïs qui ne voit que dans ut présupposer la croyance à des puissances les?

cile de s'expliquer comment, une fois que des personnalités surhumaines et mystést formulée dans l'imagination, cette extenve de la causalité peut multiplier indéfiniambre d-.s dieux. II n'y a pas d'objet qui ne

■es même dislinguent entre les Tétiches [gris-gris, jou- )s), qu'ils traitent en êtres surhumains ou plut<)t en objets, les amulettes ou talismans proprement dits (mondas), inent pas pour conscients et animés. (Cf. nu Chxillu, ofthe Ethn. Society. Londres. 1. I. p. 507.)

D,i,-,,.0.L,CiOl")g[C

GENÈSE DE LA NOTIOH DU DIVIN

puisse être associé à un événement quel suite en être regardé comme la cause. \ personnification de celte cause par un { familier à l'esprit de l'homme, et les pi ihéons compteront chaque fois un dieu d

L'assimilation du rave à la réalité.

Les associations fantasques qui se dével tes rêves contribuent à ce résultat aut associations réelles produites dans la vie le hasard des événements.

L'animal rêve, mais ne parait point se ses rêves. Le sauvage non seulement s'i mais il croit encore les avoir vécus. Tous leurs sont d'accord sur ce point, et* il sera d'en reproduire les preuves. Le fait, du pas contesté.

Les lieux qu'il a visités, les objets qu'i les personnages avec lesquels il a convt mot, tous les détails de ses rêves, appj sauvage aussi réels après qu'avant le réveil de ces personnages ou de ces objets ont a dant son sommeil, le rôle qu'il prête à pourquoi hésiterait-il à les ranger para sances surhumaines qu'il doit s'efforcer ou d'asservir?

Bref, sous l'action de cette double cause finit par tout diviniser dans la nature. C oii, comme le disait Bossuet, « tout était d Dieu lui-même ». Encore une fois, qu l'homme dans la sauvagerie actuelle ou i

CDAPITIIE II.

torique, la difficuUé n'est pas de dire ce i, mais de trouver ce qui aurait échappé on.

actions des premiers étras surhumains.

liions — réelles ou rêvées — qui ont ainsi lëfiniment le nombre des dieux, ont égaibucàétendre considérablement la sphère inairement attribuée à chacun d'eux. On nblablement commencé par demander à ou à chaque objet divinisé les seuls serilaient réellement aptes à rendre en vertu re réelle. Ainsi, l'on invoquait le soleil, échauffe ou qu'il féconde; la lune, pour le dissiper les ténèbres; la source, pour : et désaltère ; le nuage, pour qu'il arrose étourne; le vent, pour qu'il n'abatte pas la )re, pour qu'il porte des fruits abondants, féroces, pour qu'ils respectent la vie et la suppliant. Mais un jour, on a remarqué crever, les nuages s'assemblaient sur un jonc cette montagne qui faisait pleuvoir, d'une pleine lune, le sauvage sera tombé it donc la pleine lune qui lui a envoyé sa [ui, par conséquent, peut la lui ôter. En ' une chasse fructueuse, il aura rencontré Les serpents ont donc le pouvoir de lui ibier et, s'ils peuvent le faire réussir à la rquoi pas à la guerre et dans d'autres encore? Ou bien il aura rêvé que le soleil s promesses ou des présents; le fait a dû

ilconque, et qu'on trouve, en cas doupour un, prêts à aider leurs adorae le faisait entendre ce sauvage caliîiTOgé sur ce qu'il marmottait pour ion d'un malade, répondit : « Je parle oiseaux, aux sources, au ciel, aux 'ils m'aident, et aussi au vent, à la is ('). » « Le froid m'a parlé ; — s'écrie te du chant qui sert de prélude au Qois, — la pluie m'a dit ses runes; tes les vagues Je la mer m'ont dit des chants; les oiseaux sauvages m'ont eu pour maître la musique d'eaux

pas entendre un écho prématuré du 3 du Lac prenait tous les détails de la de ses amours évanouies :

ers muets, grottes, forÊt obscure, mt qui gémit, le roseau qui soupire, fums légers de ton air embaumé, qu'on entend, l'on voit ou l'on respire.

Ils ont aimé 1

lez le poète moderne, n'est qu'un jeu et une figure du langage, représente, porains de la sauvagerie actuelle et seurs de la sauvagerie primitive, l'exi générale à l'animation de la nature i la possibilité d'entrer en relations dations personnifiées.

Races of the Pacific States, 1873, t. I, p. 558-

GENÈSE DE LA NOTION DU DIVIN

Le dédoublement de la personne.

La croyance à la réalité du rêve agit eiico autre façon sur le développement des id gieuses, comme nous le voyons dans la co du double et dans la notion de la survivance

L'homme qui vient de courir en songe les a les plus extraordinaires se réveille dans l'ei même dans la position qu'il occupait en s'en< II se souvient avoir parcouru d'immenses exécuté une besugne ardue, peut-être reçu c ou des blessures, et cependant ses membres se sentir fatigués, ont retrouvé une vigueu souplesse nouvelles. II vient de converser individus qui dénieront l'existence de cet < et qui, au besoin, produiront un alibi incoul l'appui de leurs dénégations; lui-même aura l'occasion Je leur rendre, au premier jour, la de leur démenti. Dès lors, la seule explicai sible, et l'on ne comprendrait pas qu'elle i point présentée spontanément à l'espritdu sau qu'il s'est mis à reconstituer et à raisonner s c'est que l'homme est composé de deux pa quelque sorte, emboîtées l'une dans l'autn extérieure, formée du corps qui reste en pla( le sommeil, l'autre, intérieure, qui peut q corps, comme un vêtement, pour s'en aller suivant l'expression d'un Groenlandais : « danser et faire des visites ».

Uu Kurnaï de l'Australie à qui l'on dem;i croyait réellement que son yambo pouvait «

pendaut le sommeil, répondit aussitôt : « Il doit en être ainsi, car quand je m'endors, je vais dans les lieux éloignes, je vois des gens qui sont au loin, je converse même avec les morts » ('). Il suffit d'ouvrir un traité d'ethnographie pour constater que le même raisonnement prévaut chez les nègres, les Cafres, les Polynésiens, les Peaux-Rouges, les Groenlandais, les indigènes de rAmérique méridionale. Tout au plus quelques-uns ont-ils remarqué, comme les Karens de la Birmanie, qu'on peut seulement visiter en rêve des localités et des gens qu'on a connus. Il y a des populations, comme les Tagals, de Luçon, qui se refusent à éveiller en sursaut un homme endormi, parce qu'on doit laisser à l'âme le temps de réintégrer son domicile.

Vous voyez ainsi se dessiner le commencement d'une opposition entre le corps et ce que nous en sommes venus à appeler l'âme. 11 s'en faut néanmoins que le sauvage regarde sa personnalité intérieure comme une entité immatérielle, conçue par ahslraction, réduite à l'état de force psychique. Il ne peut comprendre une force ou une substance que sous une forme matérielle ou du moins sensible; il donnera donc à son mot les traits sous lesquels lui apparaissent, dans le sommeil, sa propre personnalité et celle de ses semblables. Ce sera une réduction ou plutôt une image du corps, mais plus vague, plus pâle, plus effacée. C'est ce qu'on a appelé le double, que nombre de peuples ont identifié avec l'ombre

Cj W. HowiTT, Some Amtralian Beliefi, dans le/ournu/ of tke Antkrop. Soc, vol. Xill, 1884, p. 189.

GENÈSE DE LA NOTION DU DIVIN. 83

produite par le corps, avec sa réflexion dans l'eau, avec l'image que renvoie la prunelle, etc.

Les sorciers groenlandais décrivent l'âme comme une substance pîile et molle, sans nerfs, sans os, sans chair, qu'on ne sent point, quand on veut la saisir. N'est-ce pas absolument Vanimutavagula blandula,kospc$ comesque corporis, sous les traits de laquelle l'empereur Adrien se figurait son propre principe spirituel ('), et, aujourd'hui encore, celte description ne répond-elle pas exactement à la physionomie des esprits que prétendent faire apparaître nos médiums ?

Le culte des mort*.

Ce dédoublement de la personne n*a en lui-même rien de religieux. Mais là ne sont pas arrêtées les déductions qu'on en a tirées. Parmi les êtres avec lesquels le sauvage entre en communication dans son sommeil, il y en a qui ont cessé de vivre. Peut-être est-ce lui-même qui les a tués — voire mangés. Qu'en doit-il conclure, sinon que l'homme ne meurt pas tout entier et que la disparition du corps n'entrafne pas celle du double? Ainsi Achille, après avoir embrassé l'ombre de Patrocle et l'avoir vue se dissiper sous son étreinte comme une légère vapeur, ne manque pas de s'écrier : « En vérité, il subsiste jusque dans la demeure d'Hadès une âme et une image, mais de substance point Q. »

(') Voy,, dans les Historice Àagastœ Scriploreu, Àdrianus,

ch. xxm.

(») Iliade. XXIII, 103, i04. -hy.^ «-i iH(u)o< — irip rpi.if ri. l» ff4^)r«..

Les animaux ne semblent pas avoir l'Idée abstraite de la mort. L'homme primitif a dû commencer par confondre la mort avec le sommeil, révanouissement et la catalepsie. De là, les efforts pour réveiller le cadavre et assurer sa conservation, qui se rencontrent déjà chez les animaux et qui survivent dans les coutûmes de nombreux peuples, alors même que la notion de la mort a pénétré dans leur esprit. Encore au temps de Marco Polo, les Mongols gardaient des cadavres pendant six mois, et, cbaque jour, on leur offrait à manger ('). C'est évidemment la dissolution du corps qui a dû faire comprendre la différence entre la suspension apparente et la cessation déGnitîve des fonctions vitales.

Cependant le double continuait à vivre dans le voisinage et à se mettre en rapports avec les vivants pendant leur sommeil. Suivant les uns, comme chez les Yoroubas de l'Afrique occidentale et les Veddahs de Ceylan, ce sont les morts qui viennent alors visiter les vivants; suivant les autres, comme chez les Maoris de la Nouvelle-Zélande, ce sont les vivants qui vont visiter les morts. D'autre pari, le double a acquis, dans le rêve, des pouvoirs mystérieux qu'il ne possédait pas ou qu'il possédait à un moindre degré, quand il était uni au corps. Il peut revêtir les formes les plus diverses et les plus terrifiantes, se transporter et agir à distance avec la rapidité de l'éclair, produire des résultats absolument disproportionnés avec sa force antérieure, et cela par les procédés les plus

{') Récits de Marco Polo. Paris, 1879, p. 2*0.

GE^ÈSE DE LA NOTION DU DIVIN. $S

extraordinaires. Les Polynésiens se suicidenl parfois dans la pensée que, passés à l'élat d'esprit, ils seront mieux à même de se venger d'yn ennemi puissant ('). Le même fait a été relevé dans l'Inde, où il arrive aussi qu'on tue une personne pour se procurer l'assistance de son esprit. On a cité le cas d'un brahmane qui immola sa mère, pour que l'esprit de celte dernière pût découvrir et punir un voleur. M. Letourneau dit qu'au Congo également on a vu un 61s tuer sa mère pour se procurer l'assistance de son âme, transformée en esprit redoutable (*). Chez les Alfourous des Moluques, on enterre à mi-corps des enfants, qu'on expose à tous les tourments de la soif, jusqu'à ce qu'on leur ait arraché la promesse de se jeter sur les ennemis du village. Alors, on les délivre, mais pour les tuer aussitôt, dans la pensée que l'esprit de la victime remplira son suprême engagement f). En sens contraire, chez les Peaux-Rouges, comme sans doute parmi bien d'autres peuples encore, ta crainte de la vengeance exercée par le mort sert à empêcher les meurtres, tout aussi bien, ajoute Schoolcraft, que la crainte de la potence parmi les races civilisées {*).

En tout cas, le double ainsi conçu réunit bien tous les caractères des êtres surhumains que le sauvage

(') GERLÀNiicitéparRÉTiLLE.Rdîj, rfespewp/es non ciii., t. II, p. 92. — Ne faudrait-il pas voir une survivance de cette idée dans le point d'honneur japonais, forçant tin homme à s'ouvrir le ventre quand il a subi une insulte grave ?

C) LETovRHEkv, Sociologie. Paris, 1880, p. 2iO, 2il.

{"] RosEiSBERG, Der Malayischc Archipel. Leipzig, 1878, p. 59-60,

(') H. R. ScHooLCftAFT, Indiaii tribes ofthe United Sîates. Philadelphia, 1851-1833, part II, p. 195-196.

croit exister dans la nature, qu'il clicrche à se concilier par les procédés en usage dans ses relations avec les puissants de ce monde et qu'il entoure des témoignages à la fois de son alTection et de sa crainte.

Le culte des morts a-t-il précédé ou suivi le culte

des objets naturels et des phénomènes personni0és? II est possible que, sur certains points, le culte des morts se soit montré le premier ou encore que les deux conceptions se soient formées parallèlement avec prédominance de l'une ou de l'autre. Il semble qu'en Chine le culte des ancêtres soit venu se greffer sur un naturisme antérieur. Parmi les Polynésiens, on a pu établir que le culte des morts, originaire des archipels orientaux, a recouvert par places l'ancienne vénération mythologique de la nature, alors qu'il n'a presque pas pénétré dans les îles les plus occidentales de la Micronésie (').

Tout ce que je soutiens, d'ailleurs, c'est qu'aucune de ces deux formes ne représente un antécédent nécessaire de l'autre. Le point imporlani, dès lors, c'est que l'homme, arrivé, par des procédés intellectuels, plus ou moins indépendants l'un de l'autre, à personnifier les âmes des morts et les objets naturels, leur a ensuite attribué également le caractère d'êtres surhumains et mystérieux. Ajoutons que le fait a dû se passer partout, car il n'est p is un peuple où l'on ne rencontre ces deux formes de croyances juxtaposées et entremêlées.

■ (') A. Réville, dans la Hcvuc de l'histoire des religions, t. lY (1882), p. 16.

D,i,-,,.o.L,CiOl")g[C

mm

CEISËSC DE LA NOTION DU DIVIN Les premiers rites.

Nous avons maintenaDt à compléter l premières croyances par celui des prt c'est-à-dire des actes inspirés à l'hommi ception primitive des êtres surhumain rapports avec eux.

Il est probable qu'au début, le cull< simple.

Quand on regarde les principaux objets comme des personnalités quasi liumaii recherche l'appui, on doit évidemmeu comme l'expérience a enseigné à traiter If de ce monde. Or, que fait-on, chez les | rieurs, voire chez les autres, quand on des faveurs d'un grand ou d'un puiss adresse sa demande dans les termes qi plus propres à le convaincre et, d'ord ajoute un présent ou du moins on lui f promesses. Tels sont égidement les mt révèlent dans la prière et dans le sacrifice pour éviter les malentendus occasionné!

lion mystique parfois prêlëe à ces lermi supplication et dans PotTrande.

La prière â ses débuts.

La prière n'est et ne peut être d'à demande de richesses et de faveurs, à coi les choses les plus indispensables à comme « le pain quotidien ». Sous ce ra pense pas qu'il y ait de peuplade où la

t pas qui n'ait rien a obtenir lines. « Sois la bienvenue, les Holientols à la nouvelle coup de miel, procure beauos bestiuu-Y aUn qu'ils nous il ('). a Bientôt cependant, le ?nd. On s'adressera aux êtres

termes identiques cbez les >our implorer la cbute de la

maladies, l'apaisement des jr les ennemis. « grand Rouge Nouika, accorde-moi rencontrer mes ennemis, de •s trouver endormis et d'en 3us voyez que toute idée ■ntiment chevaleresque font niveau de l'éducation relîmême pas la peine, comme 'aveslir l'ennemi national en justifier la demande d'interse. Leur concours reste au

mitive du sacrifice.

1 sacrifice répond aux mêmes Birmanie vont jusqu'à dire emander aux dieux si on ne emps sa générosité, et, dans

•V World, 2« édit., New-York, 1876.

CUAPiTRE 11.

'our Veda : « Veut-on faire du mal à qu'on dise à Sourya : Frajipe un tel, ferai roilVande. Et Sourya, pour obtenir } frappe (V » Ici, le dieu descend au Lilgaire bravo, pour se mettre à la solde ; que, dans les idées de notre temps, rions un lâche. Cependant, c'est ce même ;u parmi les dieux », qui, dans les hymnes , « ne s'écarte pas du droit chemin n. Du Liste pas, dans toute l'antiquité, une reli- Jivinité ne punisse la négligence ou la dans les offrandes. Les brahmanes n'en las à proclamer que le monde a été créé crifice?

trouver de la même façon les muhiles qui es autres formes de sacrifice. Lorsque des tenu de leur chef une faveur quelconque, jnèrent par un présent. C'est le sacrifice ;ràces. Quand ils le croiront irrité, ils lui in pour l'apaiser. C'est le sacrifice d'apai- . l'ont réellement offensé, ils chercheront V, en lui payant une amende ou en s'intlilêmes un châtiment. C'est le sacrilice

offre naturellement à ses dieux ce qu'il plus nécessaire ou ce qu'il s'imagine leur itage, en premier lieu des aliments.

as dieux, comme les hommes, une fois •atisfait, ont aussi des goûts plus ralTinés.

GENÈSE DE LA >OTIOn DU DITIH. 9i

Le n^re offre à ses esprits des liqueurs fortes; le Sibérien, des fourrures; le Peau-Rouge et l'Ostiaque, du tabac. L'idée que, daus l'autre monde, on éprouve les mêmes besoins que dans celui-ci, ressort, du reste, jusqu'à l'évidence, des offrandes que tous les peuples de la terre font à leurs moris. Or, la société des dieux ne diffère guère, à un certain niveau religieuit, des conditions dans lesquelles on place les âmes des défunts.

Les sacrifices humains nous paraissent aussi odieux qu'absurdes. Cependant, il n'y a pas de peuple qui ne les ait pratiqués, à un moment donné de son histoire. Hindous, Egyptiens, Chinois, Grecs, Romains, Juifs même, ne diffèrent, sous ce rapport, des nègres contemporains que par le but assigné à leurs immolations. Tantôt on a en vue d'assurer à un moi-l de distinction, par le sacrifice de femmes et d'esclaves, la continuation des services qui lui étaient rendus en ce monde ; tantôt, comme en Polynésie, où les dieux passaient pour particulièrement friandsde chair humaine, on croit leur offrir le présent le plus digue de la majesté divine, sinon le plus agréable au palais des êtres célestes.

Procëdés d'intimidation à l'ëgaid des êtrea surbamainB.

Cependant, la bienveillance n'est pas le seul sentiment sur lequel on puisse compter pour arracher un avantage à ses égaux ou à ses supérieurs. Mi'me les hommes les plus puissants sont parfois accessibles à la crainte. Ou essayera donc d'intimidei' les êtres surhumains, en les menaçant par paroles ou par gestes,

D,i,-,,.0.L,CÎOl")g[C

GENÈSE DE LA NOTION DU OIVIN. 93

Il n'esl, en effet, si grand potenlal sur la terre qui ne puisse être mis à la raison par un plus fort et dont le pouvoir ne doive alors passer à son vainqueur. Les dieux échappent le plus souvent à la coactlon matérielle, sauf dans le cas du féiichisme, où l'esprit, logé dans Tobjet, est désormais asservi à son possesseur. Mais, de même que les dieux font sentir leur pouvoir par des voies mystérieuses, l'homme se demande si, à son tour,il ne peut agir sur eux par des procédés analogues. Le tout est de savoir s'y prendre; d'oii les pratiques de la sorcellerie, qui sont naturellement aussi nombreuses que bizarres — depuis le charivari auquel se livrent tous les peuples non civilisés, sans exception, pour mettre en fuite, dans les éclipses, l'assaillant du soleil ou delà lune, jusqu'aux sortilèges de notre magie populaire et aux évocations de notre spiritisme fashionable.

Il serait oiseux d'entreprendre ici un cours de sorcellerie compan-e. Cependant, il n'est pas inutile de montrer, par quelques exemples, comment, à toutes les époques et dans toutes les parties du monde, les imaginations rndîmentaires se sont rencontrées dans les mêmes moyens d'agir sur les puissances surhumaines. Il n'est pas de nation qui n'ait cru à l'efficacité des incantations; il n'en est pas qui n'ait eu recours aux lustrations et qui n'ait allumé du feu pour mettre les démons en fuite ou pour empêcher les morts de tourmenter les vivants^.

C'est surtout à titre de pseudo-médecine que la sorcellerie s'est donné libre cours. Comme les maladies sont attribuées, par les non-civilisés, soit à la

94 CIIAPITHE II. .

sortie (le l'âme, soit à l'entrée d'un esprit étranger dans le corps, le traitement se propose tantôt de l'amener l'âme dans son enveloppe, tantôt d'expulser l'esprit auteur du mal, à l'aide de procédés qui offrent une étrange similitude chez les nègres, les Sibériens, les Australiens, les Japonais, les Chinois, les aborigènes de l'Inde et des deux Amériques.

Parfois, on regarde comme indispensable de faire passer l'esprit, qu'on veut expulser, dans le -corps d'un être vivant, dans un caillou, dans un morceau de bois, dans un objet quelconque, qui doit être rejeté au loin, voire dans un chiffon qu'on suspend à une branche ou dans nn clou qu'on fixe au tronc d'un arbre.

Un corollaire de ces croyances, c'est qu'on peut infliger des maladies en forçant un esprit à s'Introduire dans le corps d'une personne. A cet effet, nous avons tout d'abord l'envoûtement, qui consiste à blesser ou détiiiire une figure faite à l'image de la victime désignée. Celte pratique, bien connue de notre moyen âge, l'était également des Chaldéens et des Grecs; on la trouve encore aujourd'hui employée chez les Hindous, les nègres du Congo et les Chippeways de l'Amérique septentrionale. Viennent ensuite les conjurations exercées sur des objets ayant appartenu de la façon la plus intime à l'adversaire qu'on veut atteindre : une mèche de cheveux, une rognure d'ongle, un vêtement, l'empreinte de ses pas, parfois même son écriture ou son nom^ Celte superstition, que nous rencontrons chez les nègres, les Cafres, les Peaux- Rouges, les Polynésiens, comme parmi les diverses branches de la race indo-européenne, implique, —

GE^iESE DE LA >OTIO» DU DIVItS. 9S

outre 1.1 ci-uy.iiicc que la inoi't, comme la ninindie, sont le résultat d'un ensorcellement, — l'idée que la partie vaut le tout et qu'on peut atteindre la personne à travers ses représentations.

A côté des procédés magiques qui affectent la santé humaine, se placent, dans l'ordre d'importance, ceux qui tendent à agir sur les phénomènes atmosphériques, en pariiculier sur la production de la pluie. Si, chez les Peaux-Rouges, le sorcier porte le nom à'komme médecine, chez les Cafres il s'appelle « le feiseur de pluie ». J'ai déjà eu l'occasion de vous exposer l'identité de certains procédés employés pour faire pleuvoir, chez les peuples les plus divers. Le Boschiman qui, en vue d'amener ce résultat, promène à travers les champs un hippopotame, animal amphibie par excellence, n'obéit pas à d'autres mobiles que les nègres de l'Afrique occidentale, quand ils jettent dans le même but des cruches à l'eau ; que les Aryas, quand ils versaient sur l'autel la liqueur sacrée du soma; que les indigènes de Samoa, les Keramins de la Nouvelle- Galles du Sud, les Apaches de l'Amérique septentrionale, voire les Bretons et les Gallois, quand ils arrosent certaines pierres magiques^ ou enfin que les paysans de l'Europe méridionale, quand ils plongent leurs saints daus la rivière. En Russie, si ce dernier traitement reste inefficace, après l'icône, c'est le pope auquel on inflige ainsi un bain forcé ('). — Toutes ces analogies s'expliquent par le fait que les procédés de la sorcellerie sont, le plus souvent, non le fruit

(') An. Leroy-B,:\llieii, La Religion dam l'empire des tzars. Paris, 1889, p. 281.

cH^mme n.

iple caprice, mais le résoltal d'une association •ux faits ou lieux objets. Telle est la puissance gique que, même au fond de la déraison, il y 1rs an peu de raison ou au moins de raison-

léme remarque s'applique aux procédés de on, par lesquels i'buuiuie cherche à pénétrer ets des êtres surhumains. Quand on croit que événements quelque peu importants sont les s de la volonté divine, on doit supposer que a dû se déterminer ei se formuler plus ou [ingiemps avant de p;isser à l'exécution. De là de la pénétrer d'avance, afin d'en faire profit. qu'a beau jeu la confusion de la concomiec la causalité. La divination n'est, d'ailleurs, t, qu'un dépirteuient de la sorcellerie.

Orïgiiies du sfinlxtlisme.

, il faut tenir compte que l'homuie, éprouvant I de ses dieux, comme je l'ai montré plus haut, iiuent mixte de crainte et de confiance, les toujours, comme on craint l'inconnu, mais en ;mps cherche à s'en rapprocher, pour réaliser t une union inlime. De là une série de tentaur sanclionner leur alliance par quelque maon extérieure, pour vivre de leur vie ou pour 1er à leur nature, depuis les banquets sacrifiù le sauvage est censé partager la nourriture lUX dieux, jusqu'aux cérémonies où il entreimiter leurs faits et gestes. Quand ces cérémosent pour exercer une a<:tion directe et forcée

ji!vGot">Ql

GENÈSE l>E LA. NOTION IHJ DIVIS.

sur les êtres surhumains, elles rentre cntégorie des coiijunitioiis; mais lorsc simplement pour objet de simuler la préf êtres, de reproduire leurs mouvements o les rapports qu'on désire nouer avec eux, sont des symboles et rentrent dans I» a hommages à la divinité. Le symbolisme, ta représentation d'une idée par un acte objet qui la rappelle en vertu d'une assoc relie ou convenue, se rencontre déjà aus plus infimes de l'évolution religieuse. Je volontiers de classer les symboles en subjt ils ont pour but d'exprimer une nuance d( en figuratifs, quand ils se proposent de re\ être ou une qualité abstraite; en imilali/ visent à reproduire les actes supposés d'ê( imaginaires.

Les symboles figuratifs, qui tendent à soit la divinité, soit un de ses attributs, ne trent guère que chez des peuples déjà p: conception de la divinité comme essence d êtres et des choses matérielles. Les symb tifs, au contraire, se retrouvent jusque populations les plus arriérées. On peut le; en symboles de soumission, de tristesse, ( de joie, d'amour, de communion, etc., sai énumération épuise une matière aussi di\ le sentiment ^eligieu^ lui-même dans ses plus délicates. Tantôt ils consistent dan^ duction préméditée de l'attitude que l'ho naturellement sous l'empire des sentimen

simuler ou exprimer ; ainsi, pousser des gémissements, faire des bonds, envoyer des baisers avec la main, se traîner à plat ventre devant l'objet de l'ado, ration, se couvrir la tète de cendres, etc. Il en est souvent ici, comme dans l'hypnotisme, où le seul fait d'imprimer aux membres et aux traits l'attitude caractéristique de certaine émotion, tend à engendrer ce sentiment dans la conscience. — Tantôt l'homme cherchera à exprimer son étal spirituel par l'usage de certaines couleurs ou par la production de certains objets. En général, le noir est la couleur de mauvais augure; le blanc, au contraire, remblème de l'allégresse, bien qu'il y ait des exceptions, notamment chez les nègres qui peignent en blanc les effigies de leurs morts, parce que les esprits leur apparaissent sous une forme blanchâtre. — Tantôt, enfin, on recourra à un symbolisme compliqué, mais qui se rencontre déjà chez des peuples très primitifs, comme le langage des plantes ou des fleurs. Les Tahitiens plantent ^ur les tombes des prèles sans feuilles pour figurer la mort, alors que des peuples non moins arriérés symbolisent déjà par les essences à feuilles persistantes la foi dans la perpétuation de la vie.

Chez les populations qui vénèrent les phénomènes personnifiés, le symbolisme iraitatif consistera surtout à reproduire le cours des événements naturels : phases de la lune, mouvements des planètes et des constellations, mort et résurrection du soleil, luttes du cjel lumineux et de la nuée orageuse, mystères de la germination et de la génération, production du feu sur terre et dans le ciel. De là le rôle cousidérabla joué

GEnÈSE DE LA NOTION DU DIVIN. 99

|)ar la danse dans les rites des sauvages. Ailleurs, c'est 1.1 croyance à la survivance qui s'aifirme par une simulation de la mort et de ta résurrection. Chez tes Australiens, certaines tribus ont l'habitude de célébrer des initiations, où l'un des néophytes se couche sur le sol ; les assistants le couvrent de poussière, puis il se relève au milieu de l'allégresse générale C),

La conjuration a-t-elle précédé la propitiatian?

On a beaucoup discuté la question de savoir si le culte est sorti de ta sorcellerie, ou la sorcellerie du culte. Ce que je viens de dire fait comprendre pourquoi celte controverse est absolument oiseuse. 11 est probable que conjurations et propitiations ont coexisté — bien que peut-être avec des distinctions, au début, mal définies et mal tranchées — depuis le jour où l'homme a éprouvé le besoin de se mettre en communication avec les forces personnifiées de la nature. Même chez les peuples les plus arriérés, nous trouvons cette double catégorie d'actes qui ont pour but, les uns de concilier, les autres de dominer les puissances surhumaines. Ainsi s'expliquent les caractères complexes du culte, qui font parfois naître des doutes sur la possibilité de retrouver ses origines psychologiques. Ainsi s'explique également ta difficulté de déterminer dans quelle catégorie se rangent certains actes qui participent ou peuvent participer à la fois de l'hommage, du symbole et de la conjuration. Quand on voit, par exempte, les

(') i. Bo^nlCK, The Amtralian Natives, dans le Journal de T^ethropological Itutilute, 1886-1887, p. 306. -, ', i'-'

Dçi,l,zedb,G0OQlc

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Abipones de l'Amérique méridionale et les nègres de l'Afrique centrale exécuter des danses religieuses où Ils imitent les mouvements astronomiques, on peut se demander si ce rile est dû soit à la croyance qu'on peut, de la sorte, contraindre les astres à poursuivre leur course périodique {'), soit au désir de prendre part à la vie des corps célestes afin d'en partager la destinée et la puissance, soit, enfin, à la croyance que c'est un moyen de leur faciliter l'accomplissement de leur tâche, ou bien à la simple intention de leur rendre hommage et de leur plaire en imitant leurs faits et gestes. Aucune de ces notions n'est au-dessus, ni même en dehors de l'esprit qui règne au niveau inférieur de la civilisation, comme on peut s'en convaincre en étudiant le cérémonial compliqué des sauvages soit à l'égard de leurs dieux, soit à l'égard de leurs chefs, soit même dans leurs rapports entre eux. Il est bon de noter qu'elles se retrouvent également toutes chez des peuples aussi avancés que les Aztèques, les anciens Egyptiens, les Hindous et les Grecs.

A la même question se rattache le point de savoir si c'est le prêtre ou le sorcier qui a été le premier en date. Il est probable que, dans les commencements, chaque individu était son propre prêtre et son propre sorcier., c'est-à-dire qu'il invoquait ou qu'il conjurait tour à lour les puissances surhumaines, en variant ses procédés suivant le degré de pouvoir qu'il leur

(') C'est une idiît; Tréquenle chez les siiu\ages qu'eu prétiguriint un évtntïinent, on en assnr»' In rénlisnlion ; de lii les vraies p,inloinimpîi où , .-ifsl'euux-lluuges, aviinldc purUr pour la chasse ou lu guerre, simulent ■ -In. CHpture du gibier ou la délaite de l'ennemi.

ts. En tout cas, à quelque ir la priorité de ces deux nfluencer ni notre point de 'arrivée, ni même, comme i développement intei-mé-

POLYDÉMOniBME ET POLYTHÉISME.

§ I. — Le spiritisme, te fétichisme, l'ii

Je viens de montrer comment le cuI^ naturels trouve son origine dans l'extensic de la personnalité humaine à toute sour< de vie ou même de mouvement. Si cette est fondée, il en résulte que, dès le dét ration a dû s'adresser non à l'objet mai comme tel, mais à la personnalité qu'on fermée, sans toutefois que cet appel, d'al tifet vague, à des êtres psychiquement l'homme, ait impliqué nécessairement un consciente entre la personnalité interne loppe ou son corps.

Lb culte s'adresM à la personnalité des c]

à première vue, il peut sembler que adorent parfois les objets en eux-mêmes, faite de tout attribut spirituel. Prescott i le Dacotah choisira au hasard une pier

104 CHAPITRE ni.

placera sur le gazon, puis lui oITrira du tabac ou des plumes, en ta suppliant de détourner quelque péril réel ou imaginaire ('). Dans les îles Hawaï, rapporte iVI. Andrew Lang, un indigène se rendra aux concours athlétiques muni d'une pierre qu'il aura choisie sur une plage de l'archipel; s'il est vainqueur, il la traitera comme un dieu. Dans le cas contraire, il la jettera au loin ou il s'en fabriquera une hache (^). Mêmes usages en Afrique. Un nègre assez intelligent disait un jour au voyageur Bosman : « Si l'un de nous a résolu quelque entreprise importante, il se met à la recherche d'un dieu qui protégera son dessein et il adopte à cet effet la première créature qui se présente, chien, chat ou autre animal, quelque insignifiant qu'il puisse êli"e, ou encore tout objet inanimé qu'il rencontre en chemin, pierre, morceau de bois ou autre chose du même genre. Il offre immédiatement un présent à ce nouveau dieu et lui fait le vœu solennel de l'honorer et de le vénérer à jamais, en cas de succès. S'il réussit, il aura découvert un dieu secourable auquel il offrira journellement ses offrandes; d;ins l'hypothèse contraire, le nouveau dieu, rejeté comme un instrument sans valeur, retournera à sa condition primitive (^. »

Aujourd'hui même, dans l'Inde, les ouvriers adorent leurs oulils, la femme de ménage son panier à

(') Cih'piirsir Jmi> LiKRncu, Origin of Ch'ilhation.Lonihm, 1870. p. 228.

(*) A. I-A^ii;, rfnns lu Contcmporary Itcvii'w lie mnrs 1890, p. 558.

(') HosB.is, Gtiiiiea, cité par sir Jofin I.iinnorK, Oriijiii ofCirilizitlio», p. m.

GHAnTRB m.

im nous dit, de son côté, que les indigènes me regardent les hommes, les animaux, les ïstes, les phénomènes atmosphériques el objets inanimés, comme des êtres de même alement composés d'un esprit et d'un corps, tt, en un mot, que par l'étendue des poublette combinaison, ou plutôt cette absence lion raisonnée entre le corps et l'âme, a été lent la règle chez des populations préhisto- D plus arriérées encore sous te rapport de ion psychologique. Mais il résulte de ce que chapitre précédent, que jamais Thomme venu à invoquer ou à adorer des objets es, s'il n'avait cru avoir affaire à des pertaillées sur la sienne.

Qsion de la distinction entre l'âme et le corps.

eu, soit par analogie avec la double nature lit découvrir en lui-même, soit par suite des I entrevoyait des objets éloignés ou détruits, lura étendu aux choses la distinction de X corps; bien plus, il aura admis, pour cette loses, ta possibilité de quitter son enveloppe arvivre. Avant que les Incas eussent établi I soleil dans les vallées du Pérou, les indi- ■aient des pierres, des blocs de rocher ou le légende péruvienne rapporte que, comme 3 pierres venait d'être brisée par l'ordre de

o/ British Guiana, dans le Journal of the Ànthropolo- . t. XI, 1881-1882, p. 577.

POLTDÉHOniSHB ET POLTTHtlSME.

rinca Rocn, il en sortit un perroquet qui i dans une pierre voisine, et celle-ci héi la vénération accordée à sa devancière (^] doute, si on avait traité ce nouveau fétiche co précédent, on aurait vu s'en échapper égalera le perroquet, soit quelque autre être vivant représenté le véritable objet de l'adoration po| jNous abordons ici l'état d'esprit qualité d'an par M. Tylor et de polydémonisme par M. C.-P Il est assez admissible qu'à l'instar de humaines, les esprits des choses aient d'abord le caractère d'un double. Les Tahitiens croi( non seulement les plantes et les animaux, mais tous les objets naturels ou artificiels ont unï l'instar des hommes. Si ces objets sont bri détruits, leur esprit survit pour se rendre au p morts. Aux fies Fidji, les naturels racontent peut entrevoir au fond d'une source les àni pierres, des bâtons, des haches, des canots, dt sons, s'enfonçant vers le pays d'immortalité mêle avec les âmes des morts {*|. Les Peaux-F au dire des premiers missionnaires, adm( l'existence d'un esprit personnel dans les chc plus vulgaires. L'objet une l'ois brisé, cet es rendait, comme les âmes humaines, au p.

soleil couchant f). Voilà des gens qui n'aurai'

(') GiRARK i>E RiALLB, MytHologic comparée. Paris, 1878, l (*) Mariner, A n acconnt ofthe natives oflhe Tonga Islan

bourg, 1827, t. ir, p. 123.

(') Père Lejeune, Relation de ce qui n'est passé dans la j

France en l'année 1634, p. 58-60.

:uUc pour prendre à la lettre la plaisante de Scarroii :

J'aperçus l'ombre d'un cocher Qui, tenant l'ombre d'une brosse, Nettoyait l'ombre d'un carrossa.

est-ce à la même croyance qu'il faut atlri- , si répandu chez les non-civilisés et que déjà constaté parmi nos populations pri!de briser ou de biùter les objets déposés avre. On a soutenu que c'était afin de offrandes contre les voleurs. Mais l'inlerluiée à cette coutume pai- tous les peuples observée, montre qu'il s'agit de mieux li la transmission de l'objet à l'esprit dn ne s'était agi que de protéger l'offrande oleurs, il eût suffi, le plus souvent, de la irstilieuse inspirée par les morts. Enfin, nmolail les animaux destinés à suivre le l'autre monde, il est assez logi<]ue qu'on 16 procédé pour les armes, les vêtements lies de toute nature.

ésente une distinction de la plus haute pour la direction ultérieure de l'évolution

La croyance aux esprits et ses origines.

tts personnifiés possèdent une individua-

lée et une durée pour ainsi dire illimitée,

ciel, du soleil, de la lune, des fleuves.

POI.VDÉMO.MSMG ET POLY'tllf.ISME.

des montngnes, leur àme, qu»ud on ta croi lible de quitter son enveloppe, recevra à soi physionomie fortement accusée et gardera l si pas indéfiniment, l'impression de ses rap l'objet particulier dont on t'a fait sortir continue à régir du dehors. Mais les âmes à des objets qui ne se distinguent par auc tère saillant, qui se confondent avec toute d'objets analogues et qui finissent par disf l'imitation des hommes et des animaux, au survivre, conformément à la théorie gêné survivance, on perdra bientôt le souvenii attaches avec les objets dont elles sont soi leur restera plus qu'un vague caractère d' matériels, anonymes et indépendants, in' facultés les plus extraordinaires et suscepti lervenir arbitrairement dans le cours de '.

ainsi que dans la destinée des hommes.

C'est par l'action de ces « esprits » qu'on alors tout ce qu'on ne peut attribuer soit à humaine, soit à l'intervention de quelqut déterminée, explication commode qui dis tout effort pour rechercher l'enchaînement et des causes. Aussi le spiritisme — ou, ployer l'excellente définition de M. Albert ] croyance à des esprits sans liens de subi sans connexion nécessaire avec des objets déterminés (') — prédomine surtout aux ( férieurs de la civilisation. D'autre part,

') Religions des peuples non civilisés, t. [, p. 79 et sui

eloppé chez ties populations restées tout au échelle, tels que les Uoschiniaiis, les Fuëgiens jatiioyèdes. En Sibérie, suivant Caslren, il jes populations qui vénéraient les objets nalulis qui n'avaient jamais entendu parler des ). Ces faits confirment ta présomption que le le ne peut être un fait primitif, [nés des hommes et des animaux, quand on ivoie pas dans un monde spécial, se fondent t dans la masse des esprits, soit qu'on ait } souvenir des individus auxquels elles se ient, soit même qu'on tes regarde, en général, une classe des esprits. Ainsi, ;iu Congo, te tmbi désigne à ta fois les esprits et tes âmes ts. Il en est de même aux îles Mariannes, où et les autres portent le nom d'Amis. C'est it parmi les morts que semblent surtout se

les esprits chez les Polynésiens, ainsi que rchipel Indien. Aux îles Salomon, rapporte ;eur, il n'y a d'autre ciilie que celui des morts; its y deviennent des esprits « qui font tout

veulent avec les vivants » f). Les Chinois, il. de Harlez, quand ils veulent désigner les 1 général, emploient le terme shêii kvei, formé union des deux mots shên ou shin, puissances res, et kvei, les mânes des morts (^.

îN, Nordiscke Reisen und Forschungcn, t. ill. — Vorlesanlie Finnische Mytholotjic. Snint-Pctcrsbourg, 1853, t. I,

F. Elton, On Natives of Salomon Islands, dan&ia Journal

irop. lustit., 1887-1888, p. %.

om de la Chine. Leipzii;:, 1891, p. 53.

POLYDÉHOniSHE ET POLYTHÉISME.

Les esprits de la nature et les âmes dea morts.

M. Herbert Spencer s'est autorisé de ces fâi d'autres semblables pour soutenir que le spiril était sorti de la nécrolàtrie; en d'autres termes. les esprits étaient invariablement des morts l'individualité s'était efTacëc à la longue. Gepem il n'est pas difficile de montrer les liens qui, ch( nombreux peuples, rattachent directement les es à une personnification nnlérieure d'objets ou de iioDiènes naturels 11 y a des peuplades qui ont un mot pour désigner ces objets divinisés et les es proprement dits. A la Côte d'Or, il y a des V qui vivent en liberté dans les champs, les forêt! rochei'S, les arbres creux, les montagnes, les cave les cours d'eau. D'un autre côté, la mer, les rivi les plantes, les oiseaux, les serpents sont appelé Wongs et traités en conséquence {'}. Dans l'Afi occidentale, un Wanika, interrogé par un mis naire sur ce qu'il entendait par le mot Muli répondit que les uns appelaient ainsi le tonn d'autres la voûte céleste, d'autres encore l'ai des maladies, d'autres enSn un Être suprême; < ques-uns estimaient que les morts devenaient Mulungus C). Il est bon de noter qu'il s'agit de [ lations parfois représentées comme professant e sivement le culte des morts.

On peut relever, dans les croyances des Pf

[') Maï Huller, Origine et développement de la religion, cti la lumière des religions de l'Inde. Paris, 1879, p. 103.

(*] Rèv. î.-L. Kbapf, Travels, researches and missionary le in Eattem Africa. Londres, 1860, p. 168.

lia CI[APITflE III.

Hotigcs, les (lifTërenles étapes Je la traiisilion par laquelle ta personniftcnlioii d'une chose passe à l'état d'esprit indépendant. Le missionnaire Marquette, naviguant sur un fleuve de l'Amérique septentrionale, fut averti par ses bateliers qu'ils avaient à passer devant l'antre d'un redoutable démon. Ce démon, qui dévorait les voyageurs, était tout simplement un écueil qui coupait le courant à un coude de la rivière. Ici, l'esprit est encore inhérent à son enveloppe matérielle, tout comme Charybde et Scylla dans la tradition antique. — La cataracte de la rivière Peihoiio passait, dans la même partie du continent, pour servir de résidence à des esprits redoutables dont les rugissements retentissaient au loin. Eux aussi dévoraient les voyageurs qui se hasardaient sur la rivière. Mais ils pouvaient, en outre, surprendre l'imprudent qui se serait endormi dans le voisinage. Dans ce cas, les esprits ont déjà une certaine indépendance, puisque, à l'instar de la Lorelei germanique, ils peuvent quitter momentanément leur retraite. — Suivant Schoolcraft, les PeauK-Rouges se moquent des esprits pendant l'hiver, parce qu'ils les croient alors engourdis dans la terre {'). Il est difficile de contester que nous sommes là devant des esprits de la nature, bien qu'on ne voie plus clairement leurs attaches avec les différents ordres de phénomènes. — Enfin, toute trace de connexion a disparu. Schoolcraft rapporte encore que les Algonquins attribuent à des esprits bons et méchants la fonction de l'égler les affaires quotidiennes de

(') H.-R. SniooLcnivr, Indiiui Tribes oflhe United Slatcs. Philadwlphia, 1853, part II), p. i92.

POLÏDÉMONISME ET POLYTHÉISME.

t'homme et ses destinées futures! Cette sommes en plein spiritisme.

En réalité, il n'est pas difficile de se ren< de l'évolution qui fait rentrer dans In mass des esprits les doubles des hommes et ceux Les ancêtres sont généralement regardés prolecteurs de leurs descendants. D'autr< esprits des choses ont chacun leur sphè nettement déterminée par ]e rôle de l'ol ils se rattachent. Mélangez ces attributioi sorte de chasse-croisé ou plutôt par Texte proque des pouvoirs réservés à ces deux d'êtres surhumains. Que les mânes du soi chef soient invoquées pour faire pleuvoir, ; inondation, détourner l'orage, féconder la n comme c'est le cas en Nouvelle-Zélande, < chez les nègres; que, d'autre part, on de esprits de la nature, comme chez les Pea de vaincre l'ennemi ou, comme chez U d'assurer la santé du corps et de protéger il suffira d'enlever à ces deux variétés > trace de leurs origines respectives pour désormais d'attrihutions analogues, ils se comme identiques de nature, de fonction d'aspect.

Forme et râle des eeprita.

En perdant le souvenir de leurs atl des individus ou des objets déterminés, laissent naturellement tomber leur caract forme de doubles. Cependant, il s'en faui

tienne pour a immatériels » dans le sens que nous attachons à ce mot. En fait, on leur attribue les physionomies les plus diverses, particulièrement des formes empruntées à certaines espèces d'animaux. Il ne faut pas oublier que, pour les sauvages, l'animal n'est pas seulement l'égal de l'hoinme, mais encore son supérieur. Il possède,à leurs yeux, d'autant plus de prestige que ses habitudes sont plus mystérieuses, ses mobiles plus inexplicables. De là, en particulier, la représentation des esprits sous les traits de serpents et d'oiseaux, qui se rencontre chez tant de peuples dans le vieux et le nouveau monde. D'autres fois, les esprits revêtiront des formes fantastiques et monstrueuses, engendrées par tes visions de la nuit ou même par les caprices de l'imagination.

L'essentiel, c'est que ces formes impliquent la vie et l'activité. Si les esprits des plantes sont rarement conçus sous la forme d'un double, ce n'est point parce que ces esprits sont d'anciens personnages humains ayant porté des noms de plantes, mais simplement parce que le végétal ne possède pas une physionomie suffisamment active et spontanée pour figurer une personnalité taillée sur le modèle de la nôtre.

On doit noter que les esprits deviennent visibles dans certaines circonstances et pour certaines personnes. Ou encore ils se révèlent à d'autres sens que la vue, par un sifflement, un susurement, un frôlement. Notre folklore est rempli de traditions qui attribuent aux esprits tous les bruits quelque peu insolites, depuis le cri des oiseaux nocturnes jusqu'aux sifQe-

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