POLVDÉHONISUE ET POLYTHÉISME. IIS
ments du vent dans la forêt. Hais c'est surtout par leurs actes qu'ils révèlenl leur existence.
Ils peuvent agir soit en opérant à distance, soit en s'incarnant dans un corps quelconque. Chez les Dayaks, les maladies sont attribuées, tantôt à ce que les esprits ont infligé à l'homme des blessures intérieures avec des lances invisibles, tantôt à ce qu'ils -se sont introduits dans le corps de leur victime pour y causer des désordres. Dans le premier cas, nous dirons qu'il y a obsession, dans le second, possession. Ce double procédé s'applique aux choses comme aux êtres, c'està-dire que les esprits peuvent agir du dehors sur des choses inanimées et s'en servir comme d'un instrument (elles sont alors des talismans ou des amulettes); ou bien ils peuvent s'incarner dans un objet qui sera alors un fétiche. Cette distinction se rencontre déjà chez la plupart des peuples non civilisés ('). Dans le second cas, l'objet devenu le corps de l'esprit sera le dispensateur de ses bienfaits et tout possesseur de l'objet, si celui-ci est appropriable, deviendra le possesseur de la puissance qui y est attachée. C'est là tout le fétichisme qui peut être défini comme la croyance que l'appropriation d'une chose peut procurer les services de l'esprit logé à l'intérieur.
De plus, l'homme s'imagine aisément qu'il y a moyen d'attirer les esprits dans des corps à l'aide de procédés particuliers, de recettes spéciales. Au Vieux-Calabar, on fabrique des fétiches avec de la paille, des chiffons, du bois; puis on les expose en plein air, pour que les
(') Voy. plus haut, chap. II, p. 76, noie.
vënérer, non l'or et l'argent des idoles, mais les divinités que la consécration y avait introduites ('). « Unir * " '"^ à une matière corporelle pour en faire des nés, des symboles vivants, dédiés et soumis ts qui les habitent, voilà ce qui s'appelle dieux », — disait, suivant saint Augustin, rismégiste, dans une définition que ne désat ni le sorcier nègre dans sa boutique à li son collègue finnois, quand il anime un
ynésie, on fabrique des figurines de bois ins lesquelles les prêtres font entrer indifféles âmes des défunts et celles des dieux. Une it entré, on peut l'en faire sortir en l'extrayant
de certaines plumes qui peuvent à leur tour asser dans d'autres figurines. Ajoutons que, s figures sont inoccupées, elles conservent ère sacré, maison ne. leur rend plus aucune
culte. Il y a là un exemple typique de la
entre un simulacre et une idole, en même ; de l'assimilation entre l'idole et le fétiche, ssimilation est souvent poussée si loin que,
forme, il serait impossible de déterminer si uve devant une idole ou devant un fétiche, à vrai dire, des idoles qui sont l'objet d'un lie et qui semblent échapper à l'appropriariduelle. Mais on peut en dire autant des :}uand ils sont au service d'une tribu et non
IIS Geiil., VI, 17.
TfiUSTiN, De Cirit. Dci, I. VIII, di. 23; ti-iiJ. Em. Saisst't.
t.ll, 1». 116.
bois offrant une ressemblance quelconque avec des oiseaux ou d'autres animaux ('). Nombre de peuples vénèrent les rochers et les arbres dont la silhouette l'appelle la physionomie humaine. De là à accentuer cette ressemblance par quelques coups de hache ou de marteau, il n'y a qu'un pas.
En second lieu, les hommes se seront imaginé que l'esprit vient habiter de préférence un corps fait à son image. En Ghaldée et en Assyrie, où l'on attribuait les maladies à des esprits représentés sous forme d'animaux fantastiques, on sculptait ces monstres aux abords des palais, afin de leur offrir une reproduction exacte de leur corps et par suite une demeure préférable au corps du malade f). De même les Siamois, qui se représentent les dénions des maladies sous forme humaine ou quasi humaine, les font passer dans des figurines d'argile qu'ils exposent sur les arbres ou qu'ils abandonnent au courant des rivières (^.
Peut-être est-ce la même superstition qui se retrouve au Congo, dans l'usage de fabriquer des images de crocodile ou d'hippopotame, afin de se protéger contre les attaques de ces animaux au passage des rivières. Ainsi encore, d'après les Nombres (XXI, 6-9), Moïse, pour délivrer les Israélites de la morsure des serpents, fit placer au bout d'une perche un serpent d'airain, le
(') Ih Thurn, On the Races of West Indien, dans le Journal ofthe Antkropological Society. 1886-1887, ïoI. XVJ, p. 195.
{') C.-P. TiELE, Religions de l'Egypte et des peuples sémitiques. Paris, 1882, p. 175.
(') E.-B.Tylor, Civilisation primitive, t. Il, p. 232.
RapporU de l'idolâtrie et dn symbolisme.
Certains auteurs ont voulu trouver dans ces combinaisons monstrueuses des merveilles de symbolisme. On a soutenu, par exemple, que l'ariiste, partant de la forme humaine, avait introduit, dans sa représentation des dieux, des ailes pour indiquer leur pouvoir de translation à travers l'espace, des nageoires pour marquer leur faculté de vivre dans l'eau, un corps de lion pour symboliser leur courage, une tête de taureau pour représenter leur force, etc., de même qu'il leur avait parfois attribué, dans des intentions analogues, plusieurs bras, plusieurs jambes ou plusieurs têtes.
Il n'est pas douteux que les eségètes les plus éclairés des anciens cultes n'aient interprété de la sorte les images monstrueuses de leurs dieux, à une époque où elles commençaient à faire scandale. Mais il n'en reste pas moins évident qu'on a commencé par croire à la réalité de ces représentations. « Les formes animales dont on revêtait les dieux, dit fort bien M. Maspéro à propos des divinités égyptiennes, n'ont pas un caractère allégorique; elles marquent une adoration de l'animal, qu'on retrouve dans plus d'une religion ancienne et moderne. Les formes ambiguës ellesmêmes, moitié homme, moitié bête, prouvent simplement l'ignorance et la crédulité des anciens en matière d'histoire naturelle ('). »
Puisqu'on croyait possible la présence de pareilles
(<) Revtie de l'hUtoire de» religiotu, 1. 1, p. 121.
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créatures sur terre, à plus forte raison pouvait-on en peupler le monde surhumain, où elles tenaient de leur étrangeté mémo un titre de plus à l'existence. Tout au plus, s'il faut faire une part à l'invention de Fartiste ou du mythologue, doit-on admettre que ce bizarre amalgame est dû au désir naïf de perfectionner la représentation des êtres surhumains, en combinant avec des traits empruntés à l'homme les formes bestiales consacrées par la tradition et, du reste, nécessaires pour distinguer Tindividualilé des différents dieux. Il paraît que, dans les hiéroglyphes des premières dynasties, les grands dieux de l'Egypte sont constamment représentés sous des traits d'animaux.
Cependant, on est allé plus loin encore etc'est même une théorie toujours fort répandue, que les idoles sont des symboles dont la signification originaire s'est altérée. A en croire cette thèse, déjà esquissée dans la Sapience de Salomon, l'idolâtrie en général représenterait non un perfectionnement, mais une dégénérescence : les hommes, après avoir conçu la divinité comme un pur esprit, se la seraient figurée symboliquement sous des traits matériels, puis ils auraient regardé ces prétendus portraits comme des individualités réelles, le corps temporaire ou permanent des dieux.
Je suis loin de contester que, dans certains cas, une image n'ait pu devenir une idole par l'oubli de sa destination primitive. L'histoire nous montre de véritables exemples de décadence religieuse, où l'idolâtrie, toujours latente au fond des superstitions populaires,
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Chez d'autres peuples, au contraire, mieux doués sous le rapport mental ou mieux favorisés des circonstances, la végétation parasite du spiritisme n'a jamais réussi à étouffer le culte des principales divinités naturelles, qui y a directement sa source dans ta physiolàtrie, comme je l'ai exposé au chapitre précédent.
« Bien que la croyance aux esprits, dit avec raison M. Pf1eiderer,ait eu une grande vogue parmi les Latins comme parmi les Iraniens, les Slaves, les Germains et les Pélasges, il n'y eut cependant, chez ces peuples, aucune phase où les esprits usurpèrent la place des (lieux et devinrent les principaux objets du culte ('). » Je crois qu'on peut ajouter à cette énumération non seulement les Grecs et les Hindous, mais encore les lUgyptiens, les Chinois et même les Mésopotamiens.
Prenons, par exemple, les mots qui ont respectivement servi aux Grecs et aux Hindous pour désigner tour à tour le régent du ciel et la voûte céleste, ici Itùe, et oùpavéî, là Varouna et Dyaus. Il est probable que les Indo-Européens, dès avant leur séparation, possédaient les ancêtres de ces deux termes pour désigner le ciel, quelque chose comme dyu et varana. Or, — tandis que chez les Grecs, c'est la première de
(') 0. Pfi.eiderkb, PkUosopliy of Religion. LomlreH, 18S8, t. IlE, p. 111. — M. le professeur Pllcidcrer a été un des premiers !i soutenir que le scnlimcnl rell(;ieux iivtiit dik K'ndi'csser d'nbord aux. phénomènes et aux objets iititiirels ou pliitdt à la pcrson milité quasi humalDe dont on Investissait tes objets par iinalogie, siins cependant que l'homme se fi\t, des lors, fai'mc une conscience bien nette de In distinction entre cette personnalité et son enveloppe ou son corps. [Der Religion ; ihr Wegen inid ihre GescliichUr. Leipzig, 1869, t. II.)
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ces appellattOQS qui est devenue le Maître céleste : Ziû(, et la seconde qui a désigné le firmament proprement dit: Oùpavo;; — chez les Hindous, par une spécialisation inverse, c'est Varouna qui figure le dieu du ciel, et Dyaus, le ciel visible. Il y a déjà là une forte présomption que la distinction du ciel personnifié et du dieu du ciel est postérieure au développement séparé des deux langues, et cette présomption trouve une confirmation décisive dans le fait qu'Oùpavô; est resté ebez les Grecs une personnalité mythologique, alors que, chez les Hindous, comme M. Max Mutler Ta exposé si clairement, on a découvert dans les Védas les traces d'une époque où non seulement Dyaus était personnifié, mais où encore on lui accolait l'épithète de l^itar, de façon à en faire l'équivalent du Zeù; narfip hellénique, comme du Jupiter latin 0.
Les épithètes même qu'on lui décerne : très élevé (ûij(iiTToq), tonnant {xepaûvwç), pluvieux {ù^noç), assembleur de nuages (ys^ù.r\ys.pén\-i), etc., prouvent que les Grecs n'ont jamais perdu le souvenir du temps où Zeus s'identifiait avec te ciel ainsi qu'avec ses manifestations brillantes ou orageuses. On peut en dire autant des Latins, chez qui des expressions comme sub Jove vivere, pour : « vivre en plein air », nous éclairent sur la nature primitive de l'Être divin ainsi défiai par le vieux poète :
Adspice hoc sublime amdetis qaem invocant omnes Jovem {').
(') Mai Muller, Origine et développement de la religion étudiéi à la lumière des religions de l'Inde. Paris, 1879, p. 133.
(') EsNirs, Tragtediarum Reliquiœ, 402.
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Ici encore, le parallèle est complet pour Varouna. Dans les Védas, tantôt on lui attribue d'avoir façonné le soleil, tantôt on lui donne le soleil pour œil. Certains hymnes le dépeignent comme un roi et comme un juge, le créateur universel. D'autres racontent qu'il revêt tour à tour les vêtements blancs et les vêtements noirs, que les eaux célestes coulent dans sa bouche comme dans le creux d'un roseau, et que le feu céleste est né de son ventre dans les nuages ('). Chez les Perses, Ahura Mazda, le Seigneur omniscient, est un dieu si dégagé de la nature qu'on hésite souvent à quel phénomène le rattacher. Cependant des hymnes le décrivent comme revêtu d'un corps éclatant, lumineux, visible au loin; ils l'appellent le plus solide des dieux, parce qu'il a pour vêtement la pierre très solide du ciel {*). Hérodote, du reste, nous avertit que les Perses adorent Zeus, c'est-à-dire leur dieu suprême, sur la cime des montagnes, « donnant le nom de Zeus à toute la circonférence du ciel » (^).
Chez les Égyptiens, à côté du disque solaire, Aten, nous trouvons, parmi les dieux, le « Seigneur du disque, et même l'âme cachée du Seigneur du disque ». Horus, du reste, selon M. Maspéro, avant de figurer le soleil levant, était la partie du monde située en haut (Aori), la matière même du firmament, le ciel, père des dieux, qui insensiblement se transforma en un dieu distinct, vivant dans le ciel (*).
(') Rig-Veda, Vm,U, 10; Vill. 38, i2; V, 85, 3,
(') James Dâhuesteter, Essais orientaux. Parts, 1883, p. 120, 121.
(') Hérodote, I, U.
{*) Revue de l'histoire des religions, janvier 1889, p. S.
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pièce par analogie avec les puissances surhumaines dont on croyait constater l'intervention dans les phénomènes naturels ou dans les événements ordinaires de la vie. lies peuples, même les plus arriérés, ont déjà leurs divinités abstraites ou plutôt productrices de phénomènes abstraits. Chez les Mintiras, de Malacca, chaque maladie a son hantu qui la cause. Il en était de même chez les premiers Chaldéens. En Polynésie, comme autrefois chez les Mésopotamiens, chaque partie du corps a son esprit spécial. Les Iroquois, les Araucans, les Moussoronghis du bas Congo, les Khonds, les Maoris, ont leur dieu de la guerre. On trouve chez les Iroquois un esprit du sommeil et chez les Ojihways un dieu de la mort représenté comme un squelette ambulant. Dans le shintoïsme, qui affirme l'existence de huit millions de divinités, recrutées parmi « tes âmes des héros, les rivières, les montagnes, les cascades et les grands arbres », les seuls dieux véritablement adorés dans tout l'empire sont, en sus de la grande déesse solaire, les génies de la Miséricorde, de la Richesse et de la Médecine (^).
I! n'y a pas si loin de ces personnifications abstraites au panthéon des Romains, où l'on trouve des divinités, ainsi que le fait observer M. Preller, pour tous les événements de la nature comme de l'humanité, tontes les vicissitudes de la vie et de l'activité humaines, tous les rapports et toutes les entreprises des citoyens 0. Il en était de même chez les Grecs, bien
(') Miss IsABELLA BiRD, Shintoism, dnns Religious Systems ofthe World. Londres, 1890, p. 98-99.
(-1 Preller, Les Dieux de f ancienne Rome. Paris, i88i, p. 65.
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