‹ L'idée de dieu et ses nouveaux critiquesChapitre 76 sur 89 · LES UTOPISTES ET LES POETES DE L’IMMORTALITÉ · texte numérisé non relu

LES UTOPISTES ET LES POETES DE L’IMMORTALITÉ

Mon âme vivra, je le sais, je l'affirme et contre les sceptiques qui doutent de la vie future et contre les panthéistes qui la dénaturent.

Mais où et comment vivra-t-elle? Que va faire cette pauvre transfuge de la vie? Que devient-elle en quittant les êtres qu elle a aimés, le monde où elle a vécu? Cette question s impose irrésistiblement à nous, à certaines heures où la pensée s’attriste et se recueille. Aucun de nous n’y échapf)e, si philosophe qu’il prétende être, si profondément pénétré qu'il suit de rinqmssibilité où nous sommes de nous représenter sensiblement les conditions d’une des-

tinée si nouvelle, en dehors de toute donnée empirique. Personne n’a j)u résister à cette tentation de poursui\ re l’insaisissable secret que garde si bien la mort.

Par un beau soir d’été, dans une de ces nuits où la pensée se perd dans les libres espaces et s’enivre de cet infini étoilé qui semble s’ouvrir devant elle, qui de nous a pu ne pas céder au moins une fois à l’attrait de ces demeures splendides, aux mystérieuses promesses de cette immensité , patrie naturelle de la pot'sie et des rêves? Ou bien encore, par un de CCS jours sinistres où la vie est lourde, où la lumière elle-même est triste, qui de nous ne s’est pas surpris à cbercbcr uu refuge dans quelque Cyclade enchantée du ciel? Nous veillons au chevet d’un ami, d’un parent adoré qui va mourir. Que va devenir celte âme, quand elle aura Jeté son dernier reflet sur ce front qui pâlit, sa dernière lueur dans ces yeux qui s’éteignent? Et déjà nous suivons, dans un rapide élan du cœur, le départ, le voyage les fortunes diverses de celte pauvre âme qui emj)ortera avec elle une si bonne part , la meilleure peut-être de la nôtre. Nous rêvons pour elle une merveilleuse Odyssée, nous la rejoignons dans quelque île de lumière, nous nous réjouissons avec elle de ce splendide bonheur pour lequel elle a échangé les joies tourmentées et les misères de celte vie. De bonne foi, qui peut se défendre de celte suprême consolation de la poésie et de la foi, de l’espérance et du rêve? L’abîme qui nous sépare de ces

régions mystérieuses nous tente davantage à mesure que la niflexion l'agrandit.

Chaque homme est poète alors, et se figure à sa manière cette immortalké. Chaque peuple, poète à son tour, met dans ses conceptions l’empreinte de ses goûts et de ses amours. Les esprits, les caractères, les croyances, les moeurs, les civilisations se marquent dans ces mille légendes, romans ou poèmes de la vie future, que se transmettent, en les modifiant sans cesse, les individus, les nations et les siècles. Le thème est le même, rimmortalité ; la passion est la même, la passion de l'invisible. Mais sur ce thème unique, quelles variantes merveilleuses depuis les formes les plus grossières de l'imagination matérialisée, jusqu'aux conceptions d’un idéalisme raffiné ! J’imagine que le Grec, ami des longs discours et des beaux ombrages, s’accommoderait assez mal de cette immortalité Scandinave à laquelle Odin convie ses rudes guerriers dans le palais de Valhalla, sombre région des nuages et des tempêtes, où le suprême bonheur est l'ivresse après la bataille. L’éternité ne semblerait pas trop longue à Newton pour contempler les lois à leur source, l'ordre universel dans son principe , ni à Beetboven pour entendre les idéales mélodies dont le lointain écho a inspiré son génie, ni à l’amant de Bt*atrice , pour goûter l'ineffable volupté de son amour. Mais ne proposez pas à Newton le paradis de Beethoven, ni à Beethoven le paradis de Dante. A chacun il faut son ciel et sa vie future, où il mette

quelque chose de la terre, de cette vie, de ce qu il Y a le mieux connu et le plus aimé.

A voir le nombre des livres que suscite autour de nous cette curiosité du monde futur , il est aisé de comprendre que le rèj^ des sciences positives n’a pas encore étouffé en nous ces nobles curiosités de l'invisible. Aussi fortement que jamais, nous croyons à l'immortalité; aussi obstinément et peut-être aussi stérilement que jamais, nous essayons d’en concevoir la forme, le lieu, les conditions morales et physiques. Parmi les livres récents où se révèle celte pnioccupation , les uns ne sont que des commentaires ingénieusement hardis de quelques textes évangéliques d’où, par une pieuse contrainte, l’auteur s’efforce parfois de faire sortir des clartés et des précisions que la divine parole ne contient pas toujours; d’autres sont des utopies imaginas en toute liberté; d'autres enfin, d’un caractère plus sprâialement théologique ou philosophique , s’offrent à nous soit comme une apologie raisonnée de la doctrine de l’Église sur certains points que cette doctrine a plus sjiécialement déterminés, soit comme un exposé des inductions autorisées par la science sur lu destinée de l'ame après la mort. La fortune de ces livres n’est pas seulement une preuve du talent de leur auteur, c’est un symptôme de la curiosité toujours prêle d’un public que l’on accuse d’être sceptique et blasé. A ce double titre, ils méritent qu’on les étudie. Nous ferons connaître quelques-unes des idées les plus intéressantes qui se sont

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LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 395 produites dans les controverses récentes, essayant de dégager de ces utopies poétiques ou de ces pieuses espérances ce qu elles contiennent de plus vraisemblable et de déterminer ainsi, sans de trop grandes prétentions à la rigueur, les éléments de la notion que nous pouvons raisonnablement nous laire de la vie future. Lors même que nos conclusions ne sembleraient pas irréprochables à une science sévère, et qu'il parût à quelques-uns que l'imagination excède encore ici les droits de la raison, nous ne regretterions ni ces heures passées dans la compagnie de ces nobles esprits, tous préoccupés de ce grand problème , ni cette indulgence pour quelques-unes de leurs spéculations. Quel péril y a-t-il à se charmer soi-même par des rêves splendides? Socrate, d’avance, nous a rassurés. Apivs qu’il a exposé à ses disciples le mythe qui achève par de belles images la démonstration de l'immortalité, il ajoute : k Affirmer que toutes ces choses sont telles que je les ai dites ne conviendrait pas à un homme de sens; mais que tout ce que je vous ai raconté des âmes et de leurs demeures soit précisément comme je vous l’ai dit ou d’une manière approchante, il est certain que l ame est immortelle, c’est ce qu’on peut, ce semble, assurer avec quelque raison, et la chose vaut bien que l’on hasarde d’y croire! Car c’est une noble chance à courir; c'est une espt'rance par laquelle il faut comme s'enchanter soi-même : voilà pourquoi j’ai prolongé ce discours, m Ce sont là de sages paroles qu’il est

bon de se répéter à soi-inême avant de s’embarquer en pleine mer ou de se lancer en plein ciel, à la suite de nos utopistes et de nos poètes. Et s'il semble à quelques-uns de nos lecteurs que ce voyage, entrepris avec de tels guides, soit trop aventureux, disons comme Socrate : « Après tout, c'est un beau risque à courir. »

Sortojis des arides formules des sciences positives et de la logique abstraite du panthéisme. Osons pour un instant rêver à la suite des belles imaginations que tente l’inconnu , sans abdiquer le privilège de critiquer leurs rêves, quand il le faudra.

La plus brillante des utopies sur la vie future que <H‘s dernières années aient vues éclore est celle que iM. Jean Reynaud nous a proposée dans son livre de Terre et Ciel. Jamais on n’avait plus résolûment sondé les obscurités de nos destinées futures ni tenté plus vaillamment d’ouvrir à l’ânie une pleine issue vers la lumière. Jamais l’impénétrable mystère n’avait été pressé par une dialectique plus impatiente. Le succès du livre a été grand ; il s’explique à merveille par l’inépuisable intéi-êt du sujet non moins que par les rares qualités de l’auteur, qui lui constituent une originalité des plus marquées. Disons, pour n'y plus revenir, qu’une éloquente candeur, une sensibilité vive, une raison ornée et politique dans ses plus grands écarts, tout cela aurait suffi, à part le système, pour expliquer le retentissement de ce livre en dehors de la petite église pour laquelle M. Reynaud prêche avec tant de talent

son christianisme chimérique et son spiritualisme dissident. Notre intention n’est jjas de revenir sur le caractère général du livre, sur la singularité de cette méthode complexe qui tente de renouveler la religion par la philosophie, la philosophie jiar la religion, rime et l’autre par la tradition ressuscitée des Druides, ni sur les théories trés-nomhreuses et très-diverses qui se rattachent à la doctrine jirincipale. Nous rap|)ellerons seulement quelques traits de cette doctrine qui suffiront à justifier notre décision de ne pas prendre M. Reynaud pour guide dans les voies de l’immortalité, malgié l’assurance et la splendeur de ses promesses '.

Selon lui, la vie circule éternellement dans l’immensité de l’univers. création n’a de bornes ni dans le temps ni dans l’espace. L’univers est infini, et quelque excessives grandeurs que nous imaginions aw delà des plus lointains soleils qu’il nous soit donné d’apercevoir, il n’y a aucune sorte de ressemblance entre ces grandeurs imaginées et l’inimaginable immensité de l’univers. Reléguons bien loin de nous l’étroite et basse conception que le triste moyen âge s’est faite du monde : au milieu, la terre, le théâtre des épreuves; au-dessus, dans les hauteurs de l’azur, le théâtre des ivcompenses ; au-dessous, dans les profondeurs embrasées du

1. Nous avons, dans un précédent ouvrage, fait un eiposé critique de la théorie de M. Jean Reynaud (voir nos Éludes morales sur le temps présent). Nous y revenons aujourd’hui avec plus de développements.

flHAPlTRE VII.

globe terrestre, le théâtre des châtiments; la (erre, centre unique de l’univers ; l’homme, seul habitant du monde sidéral; Dieu en contemplation devant un grain de poussière tombé un beau jour de ses ' mains au milieu des vides infinis. L’astronomie réformée doit réformer la théologie. Une conception nouvelle des dispositions architectoniques du monde doit introduire une nouvelle manière de concevoir la distribution de la vie et la circulation des âmes dans l’univers. Si l’appareil est infini, il faut que le mouvement de la vie y soit infini également. Infini par la duive, infini par l’étendue, infini par les populations qu’il renferme dans le sein de sa vivante immensité : voilà le véritable univers. Tous ces mondes révélés par la puissance du télescope ou devinés par la puissance supérieure du calcul ne sont qu’un seul monde donné en libre pratique aux vivants de l’univers. Comme il n’y a qu’un Dieu, il n’y a qu’un ciel. Cette terre elle-meme roule dans le ciel, est un des éléments du ciel, nous constitue en résidence dans le ciel. Assis tranquillement sur la nef de la terre, nous nous sentons flotter dès à présent dans l’infini , notre étemelle demeure. De là, quel spectacle pour qui sait le comprendre! Dans ces profondeurs étoilées du ciel où chaque poussière est un monde, l’immensité s’anime à nos yeux; je ne puis distinguer les populations, mais je vois les fanaux qui les rallient et j’admire que les rayons que nous percevons ici soient aussi les rayons qui éclairent tous ces frères célestes. Nous

LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 399 respirons tous ensemble dans la même lumière. Comment n’être pas agité au fond de l’âme, à l’idée de tant d’êtres inconnus qui nous environnent, partageant avec nous le même temps, le même espace, le même éther, et, sous la main du même soum;rain, se précipitant à travers les tumultes variés de la vie, vers la même fin*?

Ce sont donc des mondes à l'infini et des mondes peuplés que ces régions lumineuses qui resplendissent mystérieusement sur nos lêtes et où l'instinct de l’humanité, attesté par le consentement de toutes les langues, a pla«'“detout temps le lieu de la vie future. Mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le ciel n’est pas une demeure, c’est un chemin. Ces archipels de planètes, ces pâles nébuleuses, ces étoiles, ces soleils, tout cela n’est pas un séjour fixe; ce sont les étapes de l’immcnsiU* par où les âmes doivent passer pour parcourir les phases variées de leur immortalité. L’immortalité des Ames est sans repos, comme l'univers est sans limite. I.e principe du progrès ne laisse pas de trêve à rincpiiisable activitii de ces immortelles voyageuses. Notre terre elle-même n’est qu’une des mille hôtelleries semées sur le chemin de l’infini. Notre naissance apparente ne mar((ue pas l’âge de notre âme. Elle a déjà vécu comme elle vivra ailleurs. Une circulation indéfinie l’entraîne d’un monde dans un autre. I.a continuité de la vie n’est pour elle qu’une continuité

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