M. Bersot
LE SPIRITUALISME ET SES ADVERSAIRES. 481 assez vaste, encore pour tenter les nobles ambitions de la pensée. Veut-on une preuve de ce que j’avance? Prenons un exemple dans la question qui fait l’objet de ce livre.
Si l’on écarte les moyens termes qui consistent à ne pas conclure et à donner alternativement des gages aux opinions les plus contraires, nous n’avons trouvé, en dehors du Spiritualisme, dans les variétés de la philosophie nouvelle, que deux manières de répondre au problème des origines :
Ou bien le monde s’explique par ses propres lois, se développe par le jeu fatal de ses propres forces ; il est sa cause à lui-même. C’est l’athéisme, si l’on se plaee au point de vue théologique; c’est le Naturalisme, si c’est au point de vue cosmologique; c’est l’empirisme, le Positivisme, si c’est au point de vue des méthodes.
Ou bien le monde est un vaste déploiement de formes et de phénomènes, qui manifeste, dans l’infini de l’espace et du temps, la Substance unique, universelle, la seule qui existe réellement. La matière et l’esprit n’ont qu’une existence phénoménale. Il n’y a pas de réalité en dehors de l’Être cosmique, lequel se développe par deux séries de phénomènes, ceux que distingue la sensation et eeux que perçoit la eonscience. Une sorte d'intelligence confuse se manifeste dans ces évolutions; mais c’est un pur instinct, mêlé au monde lui-même, immanent, une fatalité intelligente seulement par ses résultats, sans conscience, sans prévision du but qu’elle poursuit.
— Celte doctrine, selon les circonstances qui en déterminent les nuances extrêmement délicates dans les esprits, est le panthéisme — ou l’idéalisme.
Naturalisme pur ou panthéisme idéaliste, voilà donc les deux solutions auxquelles se ramènent toutes ces prétendues nouveautés des systèmes contemporains, quand leurs auteurs consentent à mettre quelque clarté dans leurs conclusions.
En dehors de ces deux solutions, je ne rencontre que le Spiritualisme, lequel admet au-dessus du Monde le Principe intelligent. Selon lui, la nature exprime par ses types et par ses lois, dans le monde des corps et dans celui des esprits, l’éternelle et divine pensée. Elle est, comme on l’a si bien nommée, l’ouvrière de Dieu.
Ainsi, sous quelque nom que l’on désigne les conceptions fondamentales qui divisent la philosophie contemporaine, il n’y en a pas un si grand nombre, trois au plus. Faut-il donc plus de force d’esprit pour choisir l’une des deux premières à l'exclusion de la troisième? Je ne le pense pas. Y at-il plus de nouveauté dans l’une que dans l’autre? Je le nie formellement.
Pour réduire à leur valeur quelques prétentions imprudentes à la grande originalité, qu’on nous permette un retour vers les commencements de la philosophie grecque, vers cette brillante époque où l’esprit humain eut pour la première fois conscience de lui-même, de ses efforts et du but qu’il poursuivait. On verra que les conceptions princi-
LE SPIRITUALISME ET SES ADVERSAIRES. 483 pales qui partagent aujourd’hui les philosophes sont précisément celles qui se sont spontanément ofTertes à la raison, dans son premier essor vers la vérité. Toutes les trois sont contemporaines de la philoso* pliie, en Grèce.
Dès que le problème des origines se posa devant l’esprit humain, les uns, les Ioniens, le résolurent dans le sens d’une philosophie de la Nature, d’une physique universelle; les autres, les Éléates, dans le sens d’un panthéisme idéaliste qui nia la réalité de la matière pour ne plus considérer l’Être cosmique qu’au point de vue de la raison , comme l’Unité absolue, seule réalité. Dès les premiers efforts de la spéculation philosophique, les deux solutions sont entrevues, vaguement d’abord, puis, par un rapide progrès de la raison, acceptées dans toutes leurs conséquences, intrépidement soutenues et développées avec toutes les ressources de la dialectique naissante.
1æ Naturalisme de nos contemporains n’a presque rien ajouté à 1a conception qui fait l’originalité de l’école d’Ionie : la considération exclusive de l’unité matérielle, qu i est à elle-même le principe de sa propre substance et sa cause. Déjà môme, parmi les Ioniens, nous voyons se marquer les deux tendances qui divisent aujourd’hui le Naturalisme : les uns expliquent les formes variées, la naissance et la vie des êtres par le développement d’une force unique, par les évolutions d’un élément primordial qui se dilate ou se condense ; c’est le point de vue dynamisle de
la nature. — Les autres réduisent toute explication du monde à des changements mathématiques de figure et de distance dans les éléments primitifs de la matière, les atomes ; c’est le point de vue mécaniste. Les uns et les autres s’occordent sur ce principe fondamental, que le Monde existe en soi et par soi et qu’il suffit de la notion très-simple des éléments qui les constituent et des lois mathématiques qui le régissent pour se rendre compte des phénomènes les plus compliqués de la vie universelle. •
Le panthéisme idéaliste a-t-il innové davantage dans la grande thèse métaphysique des Éléates? Je ne parle bien entendu que de la conception fondamentale, du principe le plus général du système. Je ne le pense pas. Ni Spinoza, ni Hegel, ni aucun de nos contemporains n’ont saisi avec plus de force et contemplé d’une vue plus ferme que Parménide l'Unité absolue, non plus matérielle comme celle des Ioniens, mais rationnelle; la Substance placée audessus de tout changement, l’Être qui est, parce qu’il est un, dans son opposition avec le non-être, avec ce monde de l’apparence et du changement qui n’existe que pour les sens, non pour la raison, et qui véritablement n’est pas. Cette affirmation de l’Être ou de l’Uniié, non selon la matière, comme dit Aristote, mais selon la raison, immobile dans le temps et dans l’espace, parfaitement hompgène, étrangère à toute différence, égale à elle-même, indivisible, de ce tout ou l'être partout touche à l'être, de cet être
qui n’a même aucune relation avec lui-même, parce qu’il se distinguerait de lui-même et perdrait son unité; la négation inexorable du témoignage des sens, des données expérimentales, des réalités sensibles; n’y a-t-il pas là tous les traits de l’idéalisme et n’est-ce pas déjà un prodigieux effort pour concevoir le principe des choses dans son absolue simplicité?
La physique matérialiste de Démocrite, le pan- (liéismc idéaliste de Parménide, voilà les deux grandes solutions qu’on nous oppose encore aujourd’hui. On nous a rendu avec éclat, de nos jours, la philosophie em])irique de la Nature et la sévère doctrine de l'Unité rationnelle. Nous avons vu renaître parmi nous, avec un vif éclat, avec les ressources accumulées de l’expérience humaine pendant vingt- trois siècles, avec les idées nouvelles, fruit du progrès scientifique, les pères de la philosophie grecque, Démocrite et Parménide. Espérons qu’après la première surprise, la raison, un instant troublée, reviendra, à ses véritables instincts, à ses principes, à sa vraie nature, et qu’elle se reconnaîtra encore une fois elle -même dans le Spiritualisme, avec la même joie qu’elle s’y reconnut autrefois, (|nand Anaxagore vint la rappeler de ses belles chimères à la vérité plus belle que toutes les chimères.
If Le jour où un homme vint dire qu’il y avait dans la nature une intelligence qui est la cause de l’arrangement et de l’ordre de l’univers, cet homme
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parut avoir seul conservé sa raison au milieu de la folie et de l’ivresse de ses devanciers. » C’est d’Anaxagore qu’Aristote parle dans ces termes magnifiques. Rien de plus simple, en effet, rien de plus conforme aux grands instincts spiritualistes et à la raison humaine, que cette conception d’Anaxagore, la première expression réfiéehie du spiritualisme philosophique : « Dans le mélange infini des choses, le mouvement n’existe pas ; cet infini matériel ne saurait se donner le mouvement ; il se ferait en quelque sorte équilibre à lui-même. Quel est le principe qui va donner le branle à la masse confuse des éléments, et par le mouvement distinguer les choses les unes des autres, les distribuer, ordonner l’Univers? Ce n’est pas le Hasard, ce n’est pas le Destin, autant de mots vides do sens, c’est l’Intelligence, c’est la Pensée, nav-ra jrpifgava ifv dgoO , siTa NoO; ïXÔwv «ùrà âiexdogYiae. Toutes choses étaient confondues. La Pensée vint, qui les sépara et créa l’ordre. » Je ne connais rien de plus beau, si ce n’est la parole de la Genèse ; « Que la lumière soit, et la lumière fut. »
Certes toute la théodicée spiritualiste n’est pas là. La conception d’Anaxagore ne va pas au-delà du Dualisme. La Pensée divine ne cive pas la substance de l’être; elle lui imprime seulement sa forme, elle met dans l’infini matériel, à la place du chaos, l’ordre. Mais déjà l’idée de la Cause est posée dans la philosophie, l’idée de la vraie cause, qui n’est pas l’unité matérielle des Ioniens, ni l'Être
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LE 8PIRITUAUSME ET SES ADVERSAIRES. 487 abstrait, idéal, purement rationnel des Éléates, mais la Pensée, Cause intelligente, distincte de ses effets, l'immortelle Raison, non la raison mathématique des choses, mais la Raison suprême, existant en soi, ayant conscience de soi, se marquant à ellemême un but qu elle poursuit et qu’elle atteint. Ânaxagore conçoit du même coup la Cause, la Pensée, mère de l’ordre, l'Esprit divin. Ces grandes idées, la causalité, l'intelligeuce de Dieu, sa spiritualité, naissent ensemble et se trouvent associées dans le temps, comme elles le sont dans la logique de l’esprit humain.
Ainsi nous avons retrouvé dans les obscurités de la philosophie naissante, en Grèce, les conceptions fondamentales qui nous divisent dans le redoutable problème des origines. 11 n’y a pas plus d’originalité, ce me semble, à recommencer Démocri te ou Parménide, qu’à rej)rendre l’idée d’Anaxagore, et à en pousser les applications aussi loin que le permettent la rigueur croissante des méthodes et les données de plus en plus complexes des sciences.
Que faut-il conclure de ce que nous venons de dire? c'est que Démocrile, Parménide, Anaxagore, ont saisi, dès le premier élan de la raison réfléchie, les trois principes par lesquels on a tenté d’expliquer l’origine des choses : la Nature, la Substance idéale de l'Univers et la Pensée divine; c’est encore que ces trois conceptions sont plus naturelles que toute autre à l’esprit humain et lui sont suggérées presque inévitablement par sa constitution même , dès qu’il
se met à réfléchir. Ce qui ne veut pas dire que ces trois conceptions ont la même légitimité, qu’elles valent autant l’une que l’autre; mais qu’elles se présentent immédiatement à la raison , dès que la raison veut savoir d’où vientle monde, où il va; que l’esprit a son cercle fatal de solutions, d’où il ne sort pas ; qu’il n'y a ni variété illimitée , ni absence de loi dans la manière de se tromper ; qu’il y a une logique et un ordre dans l’invention de l’erreur comme il y en a dans la découverte de la vérité; enfln que l’originalité ne dépend pas du choix d’une solution plutôt que d’une autre, dans le cercle où se meut l’esprit humain , mais uniquement de la vigueur de pensée avec laquelle on s’en empare, de la solidité des raisons que l’on donne pour justifier le choix que l’on a fait, et de la fécondité des conséquences que l’on en tire dans l’explication du monde et de la vie.
Osons donc, reprenant la pensée d’.Anaxagore et la complétant, osons donner la définition spiritualiste de Dieu, en regard de celles qu’on nous oppose et qui, à notre sens, le suppriment. On nous somme de nous expliquer sur ce mot dont le sens vague et complexe prête, dit-on, à tant d’interprétations différentes. Pourquoi n’accepterions-nous pas la sommation qui nous est faite?
Cette définition sera la conclusion toute naturelle de ce livre.
Disons d’abord ce que Dieu n'est pas. 11 n’est pas cet Être cosmique , dont on nous parle , substance de tous les phénomènes et de tous les individus dont se compose l’univers. Substance ou totalité des phénomènes, ce Dieu n’est que le Monde et ne s’en distingue d’aucune façon. Nous voilà en plein panthéisme, et dans le panthéisme le plus grossier. D’ailleurs ce Dieu qui se réalise dans la Nature en a toutes les imperfections. .Comment adorer l’imparfait? Cela répugne.
Il n’est pas cette Loi géométrique des choses, cette Formule génératrice des phénomènes qui les explique et dont on dit, à cause de cela, qu elle les produit, ce principe aveugle de l’ordre universel qui ne serait, à le bien prendre, que la nécessité mathématique des actions et des réactions des forces contraires, mise à la place du Hasard ou du Fatum antique. Une Loi, une Formule, la Nécessité mathématique, rien de tout cela n’est un être , et un Dieu qui n’est pas un être, pour nous n’est pas Dieu.
D’où il suit également que Dieu n’est pas davantage cette Perfection souveraine, cet Absolu du beau, du bien, du vrai, que l’on célèbre avec magnificence, si l’on veut que cette Perfection , cet Absolu ne soient qu’un pur Idéal de la pensée. On nous dit qu'il faut de toute nécessité, si Dieu est perfection, qu’il n’existe pas ; que réalité et perfection répugnent entre elles; qu’il faut consentir ou que Dieu ne soit
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qu’une abstraction, ou, s'il existe, qu’il ne soit pas idéal. Nous avouons franchement ne rien comprendre à cette prétendue nécessité. 11 n’y a, selon nous, de contradiction qu’à prétendre douer un pur Idéal de la plus chimérique et de la plus inutile des divinités.
Dieu ne sera pas davantage cet Être pur par lequel Hegel veut que tout commence et que l’analyse trouve identique au néant. Il ne sera ni ce principe indéterminé qni se développe par la contradiction, ni cet esprit absolu qui est le terme du mouvement dialectique. Il y aurait égale contradiction à appeler Dieu cct Être, vide de réalité, que Hegel pose au commencement des choses et cet absolu qui est le dernier résultat de l’universel devenir. Non, Dieu ne peut pas être réduit à cette misérable alternative, ou d’être ce qu’il y a de plus imparfait à l’origine, ou d’être la conclusion dernière et le produit de la Nature.
Nous rabattrons - nous sur quelque conception facile à saisir au moins pour l’imagination; feronsnous de Dieu le type simplement agrandi de l’âme humaine? Mais il y aurait péril à trop insister sur de pareilles analogies. Concevoir Dieu comme une âme semblable à celle que nous connaissons par sa nature et par ses facultés, élevées seulement à un degré supérieur, ce serait s’exposer» à un sérieux grief d’anthropomorphisme. Se figurer Dieu comme une âme perfectionnée, ce serait une pure idolâtrie psychologique. — 11 est réel et vivant, sans doute, mais il est parfait aussi, ne l’oublions pas.
« Vous roulez, nous dit-on, réunir comme fait le vulgaire, sous le nom de Dieu, les idées les plus différentes. Votre Dieu sera donc tout à la fois parfait et infini , idéal et réel , universel et personnel? »
Oui, sauf réserv'es et explications. Tout dépend, en ces matières, de définitions exactes, sur lesquelles on est loin de s’entendre. Pris en un certain sens , ces mots infini^ idéal, universel, n’ont assurément rien de contradictoire aux idées de perfection, de réalité, de personnalité auxquelles on les oppose. Mais il est bien vrai qu’il y aurait une contradiction trop forte à dire que l’Infini est parfait, si l’Infini signifie le Tout ; ou encore que l’Idéal est réel, si l’on fait de l’idéal une pure notion; ou enfin que rUniversel soit une personne, si l’on comprend par là l’universalité des êtres. En ce sens Dieu n’est ni l’infini, ni l’idéal, ni l’universel, parce qu’il n’est ni la totalité des êtres ni une abstraction. Mais en définissant ainsi ces différents mots, nos adversaires préjugent la question. Ce sont de vraies contradictions de mots que l’on nous prête libéralement.
De fait, peut-être la philosophie spiritualiste feraitelle sagement d’user avec sobriété de ces mots, pour désigner Dieu : l’Absolu , l’Infini , l’Idéal , termes obscurs et abstraits, qui ont besoin, pour offrir un sens net à l’esprit, d’être déterminés par une autre notion. Réduits à eux-mêmes, ils ont le tort de ne représenter rien de réel, de concret, de
vivant. L’habitude qui a été prise, même par les spiritualistes, de désigner Dieu sous ces dénominations, n’a pas médiocrement contribué à répandre dans les esprits ces équivoques, dont la métaphysique a tant à souffrir.
Quelle idée vague que celle-ci : l’Absolu! Isolée, que représente-t-elle? D’abord elle a l’inconvénient de s’appliquer aussi bien à tout autre chose qu’à Dieu; première cause de malentendu. Pour beaucoup de philosophes , l’absolu correspond assez exactement à ce que Kant appelait le noumhie^ cause, substance, essence, ce qui est primitif, fondamental dans les êtres, antérieur à toute détermination, ce qui subsiste sous la série des phénomènes. C’est en ce sens que les positivistes, par exemple, déclarent illusoire toute recherche concernant l’absolu. Ils ne comprennent pas seulement par là la Cause divine, mais toute cause, toute substance, par opposition aux phénomènes. Quand ils disent que l'absolu est la pierre philosophale que poursuit la métaphysique, cette dernière forme de l’alchimie, ils prétendent bannir toute spéculation sur l’essence des âmes et sur celle des corps, aussi bien que sur Dieu.
Voilà un premier sens du mot. En voici un second et un troisième. Hegel, à lui seul, nous offre deux significations différentes du même terme : L’absolu est tout à la fois pour lui le commencement et la fin du mouvement de la nature; mais l’absolu qu’il pose au commencement des choses est un absolu abstrait;
celui qu’il retrouve au terme de la dialectique est un absolu réel. Lequel est le véritable absolu ? L’abstrait ou le concret?
Enfin, les spiritualistes consacrent généralement ce mot à désigner Dieu, entendant par là l'absolu de l’être, de la cause, de la substance, Cause, Substance qui ne dépend d’aucune condition, qui est en soi et par soi. Mais alors pourquoi cette ellipse bizarre qui prête à tant de difficultés? Quand vous me parlez de Yabsolu pur, sans rien qui le détermine pour mon esprit, je ne sais si vous me parlez du noumène de Kant, de l’essence insaisissable de la matière ou de l’esprit, de l’Être indéterminé de Hegel, par qui tout commence, ou de lEsprit, par qui tout s’achève; ou enfin de Dieu, tel que Descartes l’entend, quand il parle 'de l’Infini et du Parfait. Cela est regrettable assurément. La langue philosophique n’est pas fixée. Chacun la décompose ou la recompose à son gré. On peut discuter longtemps sur l’absolu , sans savoir de quel objet l’on parle.
Mêmes observations sur VInfîni. Je crois bien que c’est un de ces mots qui ont introduit, depuis le Cartésianisme, le plus grand nombre de vaines disputes. M. Strauss, en véritable hégélien, entend par in/ini le tout, la totalité des êtres, et dès lors, il ne lui est pas malaisé de nous convaincre qu'en faisant notre Dieu personnel, nous tombons dans une grossière contradiction. D'autres philosophes inclinent à rapprocher, par des analogies plus bizarres qu’utiles ,
l'inûtii mathématique, c’est-à-dire une pure loi de l’esprit, de l’inOni métaphysique qui est le caractère de la suprême réalité. Mais l’infini mathématique exprime l'impossibilité pour l’esprit de saisir la limite toujours fuyante d’une quantité donnée. L’infini métaphysique marque la perfection de l’être. Quelle relation y a-t-il, autre qu’une relation verbale, entre l’impossibilité de fixer une limite à l’accroissement ou à la diminution d’une quantité donnée, et l’impossibilité de concevoir une imperfection en DieuV Encore une fois, il n’y a là qu’une analogie bien lointaine, née d’une métaphore. Mettonsnous en garde contre ces abus de mots.
De même l’Idéal, pris tout seul, sans rien qui fixe nos idées, ne me semble pas d’un usage moins périlleux, comme synonyme de Dieu. On oppose généralement l'idéal au réel. L’usage constant d’opposer l’un de ces deux termes à l’autre, conduit l’esprit, par une sorte de logique, à cette conclusion que si Dieu est l’Idéal, c’est à condition de n’êtrc pas réel. Dieu ne sera plus que l’Idéal oj>posé au monde de la réalité, un concept pur en face des phénomènes qui passent.
Tous ces mots, ['absolu, Vin/int, Vùléal, ont besoin d’êti“e interprétés. Je ne les repousse pas, je veux qu’on les explique. Aucun d’eux ne dit assez clairement, par lui-même, que Dieu existe autrement qu’en idée, qu’il existe en réalité, qu’il agit, qu’il vit. Tous semblent au contraire introduire dans l’esprit la notion d’un principe plutôt que
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LE SPIRITUALISME ET SES ADVERSAIRES. 495 celle d’un être, d’une loi plutôt que d’une réalité. La philosophie spiritualiste a eu le tort de se complaire dans ces abstractions, qui ensuite, à certain jour, se sont retournées contre elle. Elle a ainsi contribué, pour sa part, à cette confusion d’idées dont elle vient se plaindre aujourd’hui.
Revenons à ces simples expressions de la vieille métaphysique, pour désigner Dieu : la Première Cause, l’Être des êtres, en y ajoutant l’attribut qui détermine le mieux son rapport avec le monde, l'intelligence. Ici il n’y a plus d’équivoque possible. C’est bien d’une réalité qu’il s’agit. L’acte pur, l’acte éternel de la pensée, première cause et réalité suprême, je crois renfermer dans cette définition ce qu’il y a de plus intelligible en Dieu pour la raison humaine.
Je m’empresse de déclarer, pour répondre à des difficultés que je prévois, que pour nous la Cause absolue, définie comme elle doit l’être, implique la distinction des substances ; qu’elle ne marque pas l’évolution d’uncsubstance se modifiant elle-même et produisant du dedans à la surface le système de ses effets ; qu’elle suppose l’acte d’un être extérieur et supérieur; qu’elle existe en soi, en dehors de la série des êtres et des phénomènes qu’elle produit; voilà ce qu’il faut bien entendre. Il faut aussi se garder de confondre le lien réel et vivant de la causalité divine avec le lien purement logique et abstrait de la raison des choses, ou de la loi. En un sens, il est bien vrai que Dieu est la raison des
choses, puisque la substance mèine des êtres se fonde sur son acte et que leur développement se règle par sa pensée : mais cet acte, cette pensée sont cause transcendante, c’est-à-dire distincte de la série de ses effets. On ne saurait trop insister sur ce point, particulièrement délicat, de la définition, d’où dépendent les plus graves intérêts de la métaphysique.
Quant il est bien établi que Dieu n’est pas immanent, mêlé au monde, qu’il est en dehors de la nature, tout péril de malentendu grave est écarté. Dès lors, nous ne demandons pas mieux que de reprendre toutes ces définitions incomplètes que nous avons successivement élimint'es, et qui, expliquées, soutenues par la nôtre, n'offrent plus aucune difficulté d'interprétation. Dieu sera donc, sinon la substance de l’Être cosmique, du moins le princijie de la réalité de cet être. Son acte, sa pensée l’enveloppent et le pénètrent. Ijd dernier atome ne subsiste que par une loi mathématique qui est la pensée divine constituant la matière, à son plus humble degré, et la maintenant dans les conditions intelligibles de l’être. Dieu sera encore, de cette manière, la loi de l’organisme, le principe de l’énergie plastique qui se révèle dans les corps et qui en dispose les parties en vue d’un but commun, la formule vivante de chaque type, retenant la vie dans les cadres invariables de l’espèce, l’empêchant de se disperser dans l’inutile ; la force occulte et toujours agissante de la Nature, imprimant à la masse confuse des choses
le mouvement qui les ordonne et les distribue. En même temps Dieu sera le modèle parfait de l’âme humaine, l’intelligence supit'me en acte éternel, qu’imite l’âme dans l’acte contingent qui la constitue, je veux dire l’imparfaite pensée. Enfin Dieu sera l’Idéal, le véritable idéal étant non l’abstraction mais la perfection de la réalité. Idéaliser l’être, ce n’est pas le détruire, c’est lui ôter ses limites, c’est l’affranchir de l’imperfection , c’est retrouver le divin modèle sous la grossière image.
Ce n’est pas une démonstration que nous donnons là; pour cela, il faudrait un livre tout entier; c’est une pure et simple définition de Dieu, rien de plus, destinée à terminer le débat pour ce qui nous concerne, et à écarter toute cause de malentendu.
Cette définition semblera peut-être bien abstraite à plusieurs personnes. Mais il faut comprendre que la philosophie spiritualiste doit se garder, par des expressions métaphoriques, de Justifier les épigrammes banales contre le Dieu architecte, « surintendant suprême, assis quelque part au-dessus des nuages, sur un trône entouré d’éclairs et de tonnerres. » 11 faut d'ailleurs considérer que Dieu, est objet d’intuition rationnelle, non d'expérience sensible; que dès lors, tout en affirmant sa réalité vivante, sans laquelle il n’y a pas de Dieu pour nous, notre définition doit ne s’adresser qu'à l’entendement pur et ne rien donner aux facultés représentatives comme l’imagination et la sensibilité
qui no |ieuvenl apporter que le trouble dans la métaphysique.
C’est donc le Dieu vivant, le Dieu intelligent que nous défendons contre le Dieu du Naturalisme qui ne serait qu’une loi géométrique ou une force aveugle ; contre le Dieu Hégélien que ne serait que l’Étre indéterminé, origine et commencement des choses, ou l’Esprit absolu, résultat et produit du monde; contre le Dieu d’un idéalisme nouveau qui pour sauver sa divinité, lui 6te sa réalité. Nous affirmons, contre toutes ces conceptions subtiles et hasardeuses, qu’un être parfait, qui n’existerait pas, ne serait pas parfait ; qu'un Idéal pur de la pensée n’est pas un Dieu; que s’il n’est pas substance, il n’est qu’un concept, une pure catégorie de l’esprit, une création et une dépendance de ma pensée qui en s’éteignant anéantit son Dieu; que s’il n’est pas Cause, il est le plus inutile des êtres; que s’il est Cause, il est distinct de la série de ses effets ; enfin que s'il est Cause, il est Raison, Pensée suprême; car s’il ne l’était pas, il ne serait rien qu’un agent inconscient et fatal, un ressort aveugle du monde, inférieur à ce qu’il produit, puisque dans le système organique de ses effets éclate l’intelligence dont on le prive, et que dans l’homme brille la divine raison.
Un dernier trait, et notre définition sera achevée. Ce Dieu vivant, ce Dieu intelligent est aussi le Dieu aimant. On insiste beaucoup de nos jours sur le sentiment du |divin, sur la conscience que les belles
âmes ont en elles de Dieu intime et présent à tout leur être, sur le bonheur de se réfugier aux heures de tristesse et de trouble, dans les bras, sur le sein du Pire céleste, à lui dire mon Père! J’applaucj^rais de grand cœur à ces belles paroles. Mais ce langage mystique me trouble comme une contradiction. Beaucoup des écrivains qui l’emploient refusent de répondre, quand on les presse sur cette simple question : <t Ce Père que vous adorez, existe-t-il en réalité? Vous connaît-il? vous aime-t-il? » — Et cependant de toutes les évidences n’est-ce pas la plus Immédiate, la plus simple que pour adorer, il faut croire qu’il y a un être réel auquel s’adresse l’adoration, le plus grand phénomène de la vie morale; il faut croire qu’il y a un Dieu qui nous connaît, qui appelle tout notre cœur et qui y répond. Un Dieu qui n’aimerait pas ne serait pas digne d’être adoré. L’adoration n’est que le degré sublime et pur de l’amour, et l’amour suppose qu’on puisse être aimé; il n’y a pas d’amour sans cela. On n adore pas une Loi, quelque simple et féconde qu’elle soit ; on n’adore pas une Force, si elle est aveugle, quelque puissante, quelque universelle qu’elle puisse être, ni un Idéal, si pur qu’il soit, s’il est une abstraction ; on n’adore qu’un Être qui soit la perfection vivante, la perfection de la réalité sous ses formes les plus hautes, la Pensée, l’Amour. Toute autre adoration implique un non -sens, s’il s’agit d’un pur abstrait, une idolâtrie, s’il s’agit de la substance de l’Univers ou de l’humanité.
Voilà Dieu, tel que le conçoit la raison, tel que le réclame la conscience religieuse de l’homme. Voilà notre Dieu.
Je crois que la philosophie spiritualiste nous donne, sur cette question capitale, la vérité. Mais l’expérience cruelle qu’elle a faite depuis plusieurs années et qui se continue encore à l’heure qu’il est, doit l’avoir avertie de se tenir à l’avenir sur ses gardes, de ne plus s’endormir, comme elle l’a fait, dans la sécurité trompeuse d’une sorte de scolastique renaissante, pendant qu’autour d’elle tout se renouvelait, critique historique, critique religieuse, sciences physiques et naturelles.
La clltique de Kant a marqué pour elle un point d’arrêt utile, nécessaire, dans son développement trop monotone qui cachait une décadence. Quand cette critique a pénétré en France, ou plutôt quand elle y a été sérieusement comprise, ce qui s’est fait tardivement et non sans peine, elle a produit un grand résultat; elle nous a forcés à réfléchir. Elle a été comme une sommation adressée au Spiritualisme d’avoir à se contenter moins facilement de ses démonstrations, d’avoir à se déshabituer des procédés superficiels d’analyse ou des tentatives de synthèse trop hâtive, à reconnaître enfin les grandes difficultés des questions, ce qui est le signe du progrès philosophique d’un esprit et d’une .époque. Mais
LE SPIRITOALISME ET SES ADVERSAIRES. 501 admirable comme occasion de réflexion, la critique de Kant serait mortelle à qui s'y arrêterait. Luimême ne s’y est pas enchaîné. Il s’en est affranchi par une évolution à jamais célèbre. En se retournant avec toute son âme vers la loi morale , il a pu reconstruire, par une déduction de cette loi, tous les grands objets de la foi métaphysique , la liberté, la vie future, Dieu.
Malheureusement, nos adversaires ne l’imitent pas jusqu'au bout. Ils ne prennent de Kant que sa critique. De là cette négation obstinée de la distinction des deux principes dans l’homme, de la \ie future, de toute réalité transcendante, du Dieu réel et vivant. La philosophie contemporaine est livrée à cet esprit de négation et de doute.
Sachons au moins, dans cette crise des idées, protller des objections de nos adversaires. 11 y aurait un beau chapitre à écrire sur ce sujet : De l'ulilité que l’on peut tirer de ses énnmis. C’est un grand art dans la vie, c’est une pratique excellente dans la philosophie, que de savoir tourner ses disgrâces en occasions de s’amender. Quelque rigoureuse que soit l’épreuve, elle peut être profitable à qui sait la bien prendre.
Quand même elle contiendrait la vérité absolue, toute doctrine gagne à la discussion, même violente, des dissidents. Reconnaissons de bonne foi ce qui nous manquait et à quels périls nous avons échappé. On appelait paix des esprits leur indifférence et leur langueur. On estimait trop aisée la solution des
grandes questions; on acceptait, sans les contrôler sérieusement, des démonstrations vraiment insuffisantes. Enfin, on s’isolait de plus en plus du mouvement des sciences physiques, naturelles, historiques, qui touchent par tant de côtés à la science philosophique et qui ont le grand avantage de renouveler l’étude de l’homme universel, idéal, abstrait, en la mettant en contact perpétuel avec la réalité vivante, sous la double forme de la nature et de l'histoire.
Un mal connu est un mal presque guéri. Nous savons maintenant de quel mal souffrait la philosophie spiritualiste. Elle connaît le remède.
Surtout qu’elle ne se décourage pas. Elle a traversé des jours plus mauvais que ceux-ci. 11 y a dix ans l’indifférence publique était plus grande pour elle, l’hostilité d’une partie de l’opinion était plus vive. Tout n’est ici-bas qu’action et réaction. Le Spiritualisme s’endormait dans une trompeuse victoire; il s’est réveillé brusquement, en pleine crise. Le Naturalisme et le Panthéisme ont tenté un coup d’audace sur l’esprit français. L’esprit français a été un instant conquis. 11 se remet peu à peu de cette violente surprise. Il revient à lui et retrouve ses vrais instincts qui sont, au fond, ceux de l’esprit humain.
A plus d’un symptôme, on peut juger de ce retour et en bien augurer. U’où vient qu’aujourd’hui le grand public lui-même prend un intérêt si vif à ces hautes questions qui semblaient être réservées, il y a quelques années, à des aptitudes spéciales et aux méditations savantes d’un public d’initiés? Ces
LE SPIRITÜAUSME ET SES ADVERSAIRES. 503 questions se traitent aujourd'hui familièrement, sans apprêt, parce qu’elles se posent partout et obstinément. 11 n’est pas de cercle intelligent où le problème des origines et de la destinée n’ait sa place marquée, aux heures sérieuses ou tristes. Il y a comme une inquiétude universelle des choses divines.
C'est à nos adversaires que nous sommes redevables de cette curiosité émue pour les grands problèmes. Si jamais s’est éveillé vif et profond dans les âmes le sentiment du prix inestimable de ees vérités idéales, de ces croyances et de ces espoirs, c’est depuis qu'on se croit menacé de les perdre et que l’Infini se dérobe à nous, par l’effort de la critique nouvelle, dans une plus profonde obscurité. Ne nous plaignons donc pas de la crise traversée et de l’épreuve subie. Ce doute agité ne vaut-il pas mieux pour la dignité de la philosophie qu’une lassitude sans pensée et sans rêve, que l’optimisme banal qui marque les époques de décadence? Les conditions intellectuelles du temps où nous vivons éloignent de nous la sérénité des croyances sans orage, et ce n'est pas nous qui reverrons l'âge d’or des convictions tranquilles. Cet âge a fui sans retour. Mais après les pures jouissances de la vérité contemplée dans la sécurité de la raison satisfaite ou de la foi sans trouble, je ne connais pas de plus noble état pour les âmes que la curiosité excitée et le doute sérieux, non pas celui qui jouit de lui-même en artiste et qui n’est qu’une voluptueuse complaisance pour les contraires, mais le doute viril, pas-
sionné, qui s’inquiète et qui souiTre, bien décidé à conclure, dès qu’il le pourra.
Tenons-nous d’ailleurs pour assurés que l’esprit humain, troublé aujourd’hui et comme ébloui par les perspectives agrandies de la Nature ou par le prestige de l’Unité absolue, retrouvera peu à peu la justesse de son regard, le calme de sa pensée, devant ces questions métaphysiques, qui ont pour objet l’âme et sa fin. Dieu et son action sur le monde. On recommencera, non sans lutte assurément, mais avec des méthodes mieux assurées, avec une vue plus exacte et plus étendue des rapports d'ensemble, l’œuvre éternelle de la philosophie. On ressaisira les dogmes essentiels, chers à l’humanité, Pt en voyant comme ils s’accordent sans peine avec les données de la science, on s’étonnera d’avoir pu croire un instant que les uns et les autres fussent incompatibles. Ce n’est qu 'alors que se manifestera dans sa vmie grandeur l’idée de la Nature. On cessera de voir en elle une fantasmagorie de vaines apparences ou l’expression d’un équilibre mécanique; on y retrouvera un système harmonieux d’êtres réels, un plan excluant l’arbitraire sans doute, mais excluant aussi le hasard, exprimant par l’ordre réglé de ses phénomènes la Pensée suprême, non l’aveugle Nécessité.