CONCLUSION
On ne s’étonnera pas que nous venions exposer, au terme de cette discussion, nos motifs d’espérer que la philosophiç spiritualiste, après une éclipse momentanée, reprendra son juste empire sur les âmes.
Nous voudrions, en même temps, dissiper quelques malentendus qui venaient à chaque instant, dans le cours de ce livre, obscurcir ou entraver la discussion avec nos adversaires, altérer le véritable aspect des questions philosophiques. Personne, que je sache, ne peut se plaindre qu’on tienne à établir nettement les situations.
Voici une première cause de malentendu qu’il importe d’écarter.
Il règne, dans notre pays philosophique, une singulière maladie, que j’appellerai l’idolâtrie des mots. Par une sorte de superstition, les plus hardis novateurs d’idées tiennent à conserver dans la langue â leur usage ces termes dont ils viennent détruire la signification et l’utilité. Dieu, l'immortalité, voilà des noms consacrés, qui de tout temps avaient une valeur déterminée, un sens très-net et très-arrêté. L’originalité des doctrines nouvelles consiste à donner une explication des choses entièrement contraire à celle que ces termes supposent et résument. On pourrait donc croire qu’abandonnant l’idée, ils abandonnent le mot, devenu comme ces noms inutiles et vagues des villes dont les ruines mêmes ont péri. — Il n’en est rien. On prétend sauver le mot des ruines de l’idée. On l’adopte, on l’habille à la nouvelle mode, on lui fait un sort dans le monde, on lui prodigue les soins les plus touchants, on l’entoure d’hommages. Telle est, on le sait, la singulière fortune de quelques-uns de ces termes que l’on s’attendait à voir bannis des nouvelles philosophies et qu’on y retrouve installés à la place d’honneur. Faut-il donc croire qu’il y ait une beauté absolue dans les mots qui les rende éternellement nécessaires, comme ces merveilles de l’art païen que le Christianisme naissant consacrait au nouveau culte ? Mais si les mots ont quelque beauté, c’est une beauté d’emprunt et de reflet, celle de l’idée qu’ils représentent , celle du sentiment qu’ils réveillent dans lésâmes. Sans l’idée, que sont-ils? Un
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LE SPIRITUAUSME ET SES ADVERSAIRES. 463 souffle (l’air, le plus insignifiant des phénomènes physiques. Comment comprendre cette obstination à se servir d’un mot qui ne représente plus rien? — On pourrait supposera cela divers motifs. Je neveux en voir qu’un, le plus vrai, sans doute, puisqu’il est le plus noble. 11 y a dans ce culte du mot, comme un culte posthume de l’idée, un hommage involontaire à la réalité de l’objet qu’on est venu détruire, un souvenir ému, qui est presque de la foi encore, de ce que l’humanité a si longtemps connu et adoré sous cette syllabe sacrée. J’aime à voir là comme une protestation secrète du sentiment qui s’obstine dans ses regrets contre la raison qui a frappé l'idole.
Mais voici bien autre chose. Par un contraste (peut-être plus apparent que réel), au même degré que l’idolâtrie de certains mots, se retrouve chez les mêmes écrivains, la peur de certains autres. La peur des mots, autre forme non moins singulière de la même maladie, autre cause non moins féconde de malentendus entre les critiques et le public.
Certes, si l’on a pu reprocher en d’autres temps và l’esprit français l’excès de sa timidité métaphysi- (pie, il est en mesure de prendre aujourd’hui une éclatante revanche, en prouvant que les plus redoutables extrémités delà dialectique begélienne ne sont pas au-dessus de son courage. Pourtant, il lui est resté (pielque chose de son ancien tempérament. Il n’a plus peur des idées; il les suit bravement jusqu’où elles veulent le mener, et sur l’autorité d’une déduction, il n’est pas de conclusion qu’il n’accepte
avec cette vaillance calme que soutient la dernière foi qui lui reste, la foi dans la logique. Mais s’il n’a plus peur des idées, il a encore peur de certains mots. Rien ne paraît révoltant à nos advereaires comme des désignations de ce genre : matérialisme, athéisme, scepticisme, panthéisme, désignations calomnieuses (nous dit-on) , qui négligeant les nuances, altèrent complètement la physionomie des doctrines. On n’a pas assez de mépris pour les procédés vulgaires d’une polémique qui se permettrait de caractériser un système ou un livre par ces vieilles formules, appel brutal aux préjugés.
On pourrait répondre que ces formules n’ont pas l’intention d’expliquer un système, mais d’indiquer line tendance; qu’elles sont d’un emploi presque nécessaire pour faire entendre non le fin des choses, mais l’essentiel; qu’elles sont purement aj>proximatives ; que d’ailleurs ce n'est pas la faute de ceux qui les emploient, s’il y a des esprits bornés j.our qui ces mots deviennent un texte à déclamation, de même que ce n’est pas la faute des no- \ateurs, s’il se trouve des esprits étroits ou fri-, voles (il y en a dans tous les camps), qui prennent au pied de la lettre d’autres formules bien plus injurieuses, comme celles-ci : la superstition, fidolâtrie, par lesquelles les croyances les plus nobles de la religion et de la philosophie s’étonnent d’être caractérisées et dénoncées au vulgaire. — On pourrait dire cela et bien autre chose encore. Mais enfin la protestation existe, il en faut tenir compte.
Ce scrupule n'est pas fait, assurément, pour faciliter la tâche de la critique, obligée de se tenir en garde contre toute formule générale qui lui serait reprochée comme une banale violence, contre toute définition approximative et abrégée qu’on accuserait de perfidie. On n'a pas, au-delà du Rhin, ces scrupules ni ces timidités. Max Stirner et Feuerbach n'ont pas peur des noms qu'on leur donne. Eux-mêmes au besoin signalent leurs doctrines par le mot propre. Us ont le courage de leur situation. On est plus suscejj- •tible de ce côté du Rhin, sans doute parcequ'on est plus délicat.
Nos jeunes écoles ont encore une autre prétention. Elles aspirent à faire décréter à leur profit une sorte d’inviolabilité. Elles essaient de se créer je ne sais quelle situation privilégiée, en confondant leur cause avec d’autres qui sont chères à la France, avec la cause du progrès et celle de la liberté de penser. Cette prétention a fini par s’imposer à beaucoup d’esprits naïfs. Comme cette philosophie vient affranchir Ihumanité intelligente des dernières formes de la servitude métaphysique ou religieuse, elle a l’industrie de faire croire qu’elle a pour auxiliaires naturels tous ceux qui ont à cœur les intérêts de la pensée libre, et pour adversaires les rétrogrades, les défenseurs <le toutes les tyrannies. Manœuvre très-habile, en France surtout, où c’est là l injure la plus redoutée. Manœuvre par intimidation qui manque rarement son effet. Il semble à entendre (|uelques-uns de ces écrivains, que seuls parmi
nous ils représentent, dans l’abaissement des esprits, l’honneur et le droit de la pensée libre.
Ne laissons pas cette prétention sans réponse. Ce qui caractérise la liberté de penser, est-ce donc nécessairement la négation immodérée ou le doute illimité? N’est-ce pas plutôt l’adhésion virile la vérité, partout où on la rencontre, dans une parfaite indépendance à l’égard de toute tyrannie extérieure de pouvoir ou de secte? Cette liberté se reconnaît-elle, par hasard, à d’autres signes qu’à ceux-ci : raCfranchissement de tout mobile vulgaire, l’indé- ’ pendance sincère de l’esprit? Et si cela est vrai, la critique négative et le scepticisme ont-ils le droit de s’arroger l’insolent monopole de la liberté? Le dogmatisme désintéressé n’est-il pas libre aussi et ne sert-il pas la même cause, d’une manière plus utile peut-être? Ce n’est pas la témérité des doctrines qui mesure la liberté de la pensée, c’est uniquement le désintéressement de l’esprit. Il en est à cet égard de la raison comme de lavolontédans l’homme. De même que le degré le plus élevé du libre arbitre n’est pas d’errer sans règle, mais d’aimer sa règle, qui est le bien, ainsi la perfection de la pensée libre n’est pas de nier toujours ou de suspendre toute afûrmation, mais de chercher le vrai et de s’y attacher d’un cœur sincère, dans une complète indépendance de tout intérêt qui n’est pas celui de la vérité.
La liberté de penser n’est donc, à aucun degré, engagée dans ces nouveautés de doctrine, par cela
LE SPIRITOAUSME ET SES ADVERSAIRES. 467 seul que ces doctrines sont plus ou moins hardies dans la négation. Elle n’y serait engagée qu’autant que les novateurs eux-mêmes seraient exposés, non pas aux coups de la critique, mais aux coups du pouvoir et que l’État prendrait fait et cause, comme en d’autres temps, dans ces matières qui ne relèvent que d’une juridiction, celle de la science. Mais à qui fera-t-on croire que l’État entrave telle ou telle opinion philosophique ? La liberté sjiéculative est-elle menacée autour de nous? Qui pourrait sérieusement le soutenir? De toutes les libertés dont se compose la civilisation d’un peuple, c’est à coup sûr, et je m’en félicite, la liberté philosophique qui a le moins souffert dans nos épreuves politiques. Critiquer ces nouvelles doctrines par la science, les combattre avec la meme arme qu’elles emploient si bien, l’opinion, ce n’est donc pas porter la plus légère atteinte à la pensée libre. Nous ne contestons à personne le droit de se tromper; l’erreur est le prix de la liberté. Mais nous ne reconnaissons pas à nos adversaires le droit de nous imposer leurs erreurs et leurs doutes comme la forme supérieure de la science désintéressée, comme le signe des libres esprits. Voilà ce que nous avons fait. Même dans cette mesure de polémique, nous ne sommes pas sûrs que ces adversaires très -irritables ne crieront pas à la violence de la pensée libre dans leurs personnes et dans leurs écrits. Quelques-uns de ces grands critiques ne souffrent pas la critique, et même quand elle se produit dans
CHAPiraE VllI.
les conditions de la plus complète indépendance, ils essaient d’exciter contre elle l’opinion. Mais quelle contradiction n’est-ce pas de dénier si violemment aux autres l’usage du principe qu’on invoque pour soi! Quelle dérision de toute justice, si au nom de la liberté, le premier droit do la pensée lui était interdit!
Qu’on ne vienne donc j)as nous parler à chaque instant, comme on le l'ait, de la cause libérale que l’on prétend servir. Le libéralisme n’a rien à faire dans les questions de métaphysique. Osons l’en écarter, ce qui vraiment n’est qu’un acte du plus simple bon sens. 11 serait plaisant que la manière de concevoir Dieu devînt une affaire de parti. Je sais ce que c’est qu’une politique libérale et j’y applaudis,; j’ignore absolument ce que l’on voudrait dire si l’on me j)arlait d’une métaphysique lilvérale. Leibnitz n'avait jms pensé à cela en écrivant sa Théodicée.
S’il faut, pour soutenir la cause que nous avons embrassée, vaincre le respect humain, nous sommes aguerris. II y a assez longtemps que cette cause est en butte aux railleries des nouvelles écoles. Osons nous y exposer encore une fois.
C’est une dure chose, pourUint, que de braver la philosophie critique. Elle tient eu réserve pour les esprits étroits qui résistent encore à la liberté de ses
lÆ SPIRITUAUSME ET SES ADVERSAIRES. 469 méthodes et à la largeur de ses vues une telle dose d’ironie, qu'il y a vraiment quelque courage à ne pas passer dans son camp avec armes et bagages. Se déclarer contre elle, c’est se juger soi-même, c’est toml)er sous la loi du plus inexorable, mépris. On a même inventé une théorie pour que le coup tombe de plus haut sur les esprits inférieurs. C est la théorie du dédain transcendant. Dans une philosophie qui a pour objet de ravir aux intuitions de la raison comme aux aspirations de la foi toute réalité supérieure, c’est là un mot assez bizarre. Il n’y a plus rien de transcendant, pour elle, sauf le dédain.
A parler sérieusement , ces excès de polémique contre le Spiritualisme et ses défenseurs sont regrettables et ne donnent qu’une médiocre idée de la modestie et de la tolérance de ses adversaires. 11 faudrait en finir avec ces expressions trop prodiguées d’une hauteur d’âme et d’intelligence qui se refuse à être discutée, à être jugée.
Acceptons de part et d’autre le combat, sans nous renvoyer mutuellement ces injures que se prodiguent les héros d’Homère avant d’en venir aux mains. Les libres controverses souffrent de ces procédés, les spectateurs en sourient. Nous nous gardons bien, quant à nous, d’imiter nos adversaires. Ils peuvent être sceptiques ou panthéistes, sans qu’il nous vienne à l’esprit la tentation de les rendre ridicules ou odieux. Ces désignations n’impliquent pour nous aucune idée qui répugne à une
discus«ion courtoise. Jusque dans les plus graves erreurs que nous combattrons, nous respecterons l’esprit philosophique, qui est la liberté. On devrait bien, dans le parti contraire, rendre la même justice aux spiritualistes, et ne pas supposer que, pour croire à l’âme immortelle ou au Dieu vivant, ils aient dû renoncer, au préalable, soit à la science, soit à la raison. Il faut qu'on le sache. Ni la hauteur ni la liberté de l’esprit ne sont préjugées par la hardiesse des négations. A ce compte, il serait trop aisé d’étre un grand penseur. Ces attitudes, ces airs ne font plus illusion à personne. On fera bien d’y renoncer.
Sachons donc nous priver de ces revanches trop faciles, où le dernier qui parle a le médiocre avantage de la dernière épigramnie. Laissons la petite guerre pour ce qu’elle vaut, et passons à quelques griefs plus sérieux qu'on élève contre le Spiritualisme. Ils sont de nature fort différente, selon le tour d’esprit et le tempérament de ses adversaires. I.es uns lui reprochent de s’appuyer sur le sens commun, d’autres de s’appuyer sur la morale, d’autres d’invoquer le sentiment. Tout cela, paratt-il, est en opposition avec la marche scientifique d'une libre philosophie qui doit aller au but sans s’inquiéter ni des conséquences pratiques, ni des réclamations du cœur, ni des préjugés de la foule.
Avant de philosopher, nous dit-on, il faut faire table rase dans sa pensée, et rejeter loin de soi
LE SPIRITUALISME ET SES ADVERSAIRES. 471 toute préoccupation étrangère à la question que l’on traite. Il faut même oublier que l’on est homme, qui l’on est, dans quel siècle ou dans quel pays l’on vit. Ce n’est que dans des conditions d’indifférence absolue pour les résultats que la science peut sérieusement s’établir. Si elle se propose la justification du sens commun, elle s’altère et perd toute sa valeur aux yeux de la critique.
Le sens commun ne doit pas asservir la science. Je le reconnais; mais un systi-me de métaphysique qui renverserait les données essentielles du sens commun aurait- il beaucoup de chance, je ne dis pas d’être populaire, mais d’être vrai? Le sens commun n’est pas la raison développée, mais il est la raison implicite, dans ce qu’elle a de primitif, de fondamental. Le difficile, c’est de discerner ces <lonnées initiales de la raison des croyances accessoires et secondaires que l’imagination, le préjugé, l’opinion y ajoutent. Si délicate qu’elle soit, cette œuvre est-elle impossible? Nous ne le pensons pas. M. Jouffroy a essayé de définir le rôle du sens commun dans la philosophie , avec cette simplicité de style et cette modestie de ton que nous ne connaissons plus : M Le vrai, le beau, le bien, la nature des choses, tout l’objet de la philosophie, se révèlent continuellement, facilement, mais obscurément à l’humanité : de là ces notions vagues, ces croyances confuses, mais profondes, ces sentiments indistincts, mais puissants sur les matières les plus hautes, qui fermentent sourdement dans toutes les
classes de la société et la gouvernent à toutes les époques. De là le sens commun tout entier. » Puis, dans un parallèle intéressant, M. Jouffroy établit que la synthèse involontaire qui caractérise le sens comnjun j)récède l’analyse libre qui constitue la science ; que le propre de la vie primitive, c’est l’étendue, le vague, l’obscurité; que le regard libre, au contraire, distingue, mais qu’il est étroit; que la science, si elle aperçoit clairement ce qu’elle saisit, n’aperçoit que des points, tandis que le sens qui n’a rien vu clairement , a tout vu.
Gardons-nous donc bien de demander au sens commun le cri tériu m de la science; mais ne négligeons pas non plus les salutaires avertissements qu’il nous donne quand il répudie un système. Beaucoup de préjugés recouvrent mais n’étouffent pas un certain fonds de notions et de croyances qui sont l’éclio immédiat et direct de la réalité dans notre intelligence. Le péril est grand de mépriser trop ces données primitives, qui sont une partie essentielle de notre nature. Le philosophe impassible, tel qu’on nous le représente, ne souhaite aucunement prouver le monde extérieur qn étudiant la perception. Il a raison, et Je reconnais que c’est là une situation nécessaire d’esprit pour que la science soit sincère. Ce qui n’emptebe que si les conclusions de sa théorie vont directement contre la réalité du monde extérieur, il n’ait de grandes chances de s’étre trompé, et tout grand philosophe qu’il soit, il y a fort à parier qu’il aura tort contre l’affirmation
LE SPIRITUAUSME ET SES ADVERSAIRES. 473 spontanée du genre humain. En philosophie comme ailleurs, cela porte malheur de se moquer du sens commun. '
J'en dirai autant du’ sentiment. Il n’y a pas, nous assure-t-on, d’influence plus pernicieuse en philosophie. Ici encore, il faut s’entendre. Si l’on se bornait à dire qu’il faut redouter l’entraînement, discuter l’enthousiasme, rechercher les faits, comment ne pas s'accorder avec des conseils si sages et d’ailleurs si peu nouveaux? Mais ce qu’on exige, au fond, ce n’est pas de surveiller le sentiment, c’est de l'exclure. Là est la nouveauté de la thèse; là aussi commencerait un dissentiment sérieux, dont nous ne pouvons qu’indiquer en passant l’occasion et la portée.
Que dans certaines questions, celles de la logique, par exemple, le rôle unique, exclusif, soit dévolu à la raison pure, sous la forme la plus rigoureuse, nous n’avons pas à y contredire ; tout élan de cœur, toute émotion y seraient superflus autant que ridicules. Mais les sciences morales ne sont pas réduites à cet ordre de questions. En général on peut dire qu’elles ont pour objet, non l’abstrait, comme les sciences mathématiques, ni le concret, le réel sous sa forme mécanique, comme les sciences physiques, mais le réel, le vivant, sous une forme singulièrement mobile et complexe, l'humanité, ou sous la forme la plus élevée et la plus adorable de la réalité. Dieu. La philosophie a d’autres objets à poursuivre que des équations.
Elle a essentiellement à connaître de l’homme et de Dieu, de l’homme dans toutes ses puissances intellectuelles et morales, de Dieu dans sa réalité vivante. Dans cette entreprise, la plus difficile et la plus délicate que puisse se proposer la science humaine, ce n’est pas trop, pour la mener à bien, de toutes les sources de lumière que nous trouvons en nous. Si toute pensée suppose un objet, tout sentiment suppose un mobile, une réalité qui l'excite et le détermine. Faudra-t-il donc ne tenir aucun compte de ce mobile, de cette réalité qui se révèlent si clairement par leur action sur notre âme? Le cœur a ses pressentiments, et parce qu’il a ses amours, il a ses révélations.
Si cela est, si ces mots ont un sens philosophique (!ommc ils ont un sens humain, on comprendra que la philosophie ne méprise pas ces moyens indirects d’information, qu’elle ne mette pas un inutile orgueil à se priver de cette lumière idéale que fait jaillir en nous une émotion en face d’un beau spectacle de la nature, dans une crise de la vie ou dans un de ces élans irrésistibles de l’âme, qui sont les grands moments de la vie psychologique. La passion ne doit pas faire la science; assurément non; mais un éclair d’intuition intellectuelle, se dégageant d’un sentiment vif, peut ouvrir à la science des horizons nouveaux, des perspectives inattendues que n’apercexTont jamais les purs logiciens, ni les analystes qui passent leur vie à recueillir et à grouper des phénomènes. Les faits, voilà sans doute
LE SPIRITUALISME ET SES ADVERSAIRES. 475 l’éternelle matière de la science, en philosophie comme ailleurs. Mais ne sont-ils pas des faits aussi, <les faits Lien réels, profondément humains, ces ravissements de l’âme sollicitée par l’infini? Ne sontils pas des phénomènes, au même titre que ceux que vous classez et que vous numérotez, ces pressentiments si rapides et si profonds des grandes vérités, ces intuitions, si mystérieuses qu’on ne sait vraiment d’où elles nous viennent, où le sentiment se mêle si intimement à l’idée que Platon ne l’en séparait pas, unissant dans les vues profondes de sa psychologie 1’ 'Epcnç et la Nût.itiî; dans lesquelles nous-mêmes nous aimons à voir un phénomène presque divin, je ne sais quel rayon qui descend sur nous, la grâce philosophique de la raison émue?
Voyez, par un exemple, le juste rôle du sentiment dans une philosophie vraiment humaine. Le Spiritualisme affirme, avec Platon, que Dieu agit sur notre âme par l'amour, comme sur notre raison par l’idée. C’est une vérité psychologique de la nature la plus délicate, que chacun peut observer sur soi. On ne prétendra pas apparemment que le phénomène religieux, dans sa pureté spontanée, soit le résultat d’un syllogisme. Eh bien! cette action sensible de Dieu sur le cœur de l’homme, si vous ne voulez pas la reconnaître, si vous la rejetez dédaigneusement parmi les rêves, si votre science intolérante n’en veut à aucun prix, elle en sera bien punie. Vous finirez inévitablement par ne plus croire
en Dieu et par résoudre son idée dans celle d’une vague Substance ou d’une Loi qui n’a rien d’aimable en soi, n’ayant ni l’intelligence ni l’amour, n’étant réellement pas Dieu. C’est que la foi en Dieu n’est pas et ne peut pas être uniquement la conclusion d'un lliéorème; elle est l’expression la plus haute de nos sentiments; elle sort de nos joies les plus nobles et de nos plus saintes douleurs; elle est le fruit de la vie.
.4insi, selon nos adversaires, le sens commun n’apporte à la défense du Spiritualisme que des préjugés, le sentiment ne lui prête que des lueurs trompeuses; mais la morale du moins lui fournira-t-elle un point d’appui solide? Non certes, et ce serait une grande folie à nous que de compter pourja défense de notre cause sur cette harmonie préétablie entre les croyances spiritualistes et la discipline de la vie pratique. Leur convenance avec le bon ordre des sociétés excite au plus haut degré la verve satirique de nos adversaires. Ils accablent de leurs épigrammes les plus vives ces sages doctrines dont le triomphe est d’édifier les honnêtes gens et qui réjouissent les pères de famille.
Sur ce point, nous ne ferons qu’une observation. 11 est certain que si vous n’admettez pas dans l’universalité des choses un plan combiné qui les embrasse toutes et qui ne soit que la Raison éternelle réalisée; si, à la place d’un ordre intelligent qui règle dans une harmonie certaine les rapports de tous les êtres, il ne règne qu’un ordre sourd, résultant du jeu des forces naturelles et de l’effort par le-
LE SPIRITUALISME ET SES ADVERSAIRES 477 quel la nature tend à s’organiser, toute solidarité de la science avec la morale est incompréhensible, j’ajoute même que l’idée de la morale ne se conçoit plus. Mais si nous persistons à admettre qu’il y a de l’absolu à l’origine de toutes les sciences, parce qu'il y en a à la source de toutes les réalités, et que l’invisible univers des âmes, de la pensée et de la liberté, est réglé dans un accord éternel avec le monde où se déploient les forces physiques, dès lors il nous sera non pas seulement aisé, mais nécessaire de comprendre que la morale n’est pas une liaison arbitraire de notions indifférentes et isolées de l’ensemble des choses; qu’elle repose sur des principes comme toutes les autres sciences; qu’à son origine la plus haute, elle se confond avec la métaphysique elle-même; qu’à ce point de vue supérieur, tout s’accorde et se tient, tout s’unit avant la division des sciences spéciales, et que, par une conséquence forcée, telle idée philosophique qui aboutirait au renversement d’un principe moral ne saurait être la vérité.
Je ne veux pas pour cela que le savant, l’esprit tendu vers cet unique objet, n’ait souci dans ses méditations, que du plus ou moins de convenance de chacune d’elles avec la morale. Cette préoccupation exclusive ne manquerait pas de raccourcir ses vues et de fausser son esprit. Mais ce philosophe pour rire, s’il a existé jamais, n’existe plus que dans l’imagination de nos adversaires. Là comme ailleurs on intervertit l’ordre des termes dans la question.
Nous ne disons pas : « Telle doctrine est vraie, parce qu’elle est bonne. » Nous disons : « Elle est vraie, » et après avoir établi qu’elle est vraie, nous montrons qu’elle est bonne. Cela est bien difîérent, on en conviendra. Rien de plus légitime, après qu’une doctrine a été établie, que d’en faire ressortir les analogies secrètes avec le principe du devoir, avec le principe du droit, avec la liberté. On nous permettra de voir, dans cet accord, non une démonstration, mais une vérification. Ainsi se manifeste dans l’être sous toutes ses formes, et dans la connaissance par toutes ses lois, le même principe qui régit également ces formes et ces lois et qui les ramène à l’unité, l’Ordre.
Il n'est pas à propos de faire une longue réponse à cette objection devenue banale, mais qui parfois veut être blessante : n Votre philosophie, nous diton, est un dogmatisme officiel. »
Si l’on veut dire simplement que la doctrine spiritualiste est plus conforme que toute autre aux convenances et aux traditions de l’enseignement, parce qu’elle est en harmonie avec l'ensemble des croyances et des principes sur lesquels repose non pas telle ou telle fonne politique, mais l’ordre général des sociétés humaines, on n’a pas tort. Le plus grand éloge qu’on puisse faire d’une civilisation, c’est de dire qu’elle est spiritualiste. En ce sens, nous consentons qu’on dise que le Spiritualisme est la doctrine qui s’accorde le mieux avec le principe social. Elle mérite d’inspirer les mœurs et les insti-
LE SPIRITUALISME ET SES ADVERSAIRES. 479 tutioDs d’un grand pays. Que si l’on prétend, comme on l’a parfois essayé, faire entendre autre chose par cette qualification, on substitue à la discussion loyale la tactique des insinuations. Nous n’avons pas à nous en occuper.
Ix dernier grief, le plus considérable de tous, qu’on élève contre notre philosophie, c’est qu’elle manque d’originalité. Voici, sur ce point, quelques réflexions qui m’ont frappé par leur justesse et leur à-propos : « On n’a pas d’idée de la pitié avec laquelle de plus forts esprits regardent cette philosophie. Ils ont créé tout exprès pour elle une nouvelle branche de littérature, qu’ils appellent littérature philosophique... Le Spiritualisme est une honnête doctrine à l’usage de la médiocrité, quelque chose comme la poétique de Marmontel; on y a même les trois unités: Dieu, le libre arbitre, la vie future; avec le Spiritualisme on fait de la philosophie sans être philosophe, de même qu’avec la poétique de Marmontel on fait de la poésie sans être poëte; c’est le classique en religion, une représentation décente de formes vides. — On appelle hommes forts ceux qui renversent une chose qui est réputée solide, et j’ai entendu appeler tel ou tel sophiste un homme très-fort. Sans disputer cet honneur à ceux à qui on l’accorde, à prendre la question en général, cette manière d’apprécier la force me parait assez contestable : lorsque quelqu'un s’attaque à un objet, celui qui le soutient est aussi fort que celui qui l’ébranle. Mais, dit-on, il faut quelque vigueur pour s’élever
au-dessus des opinions établies et découvrir les raisons qui les combattent; mais, répondrai-je, il faut aussi quelque vigueur pour creuser jusqu’au fondement de ces opinions et découvrir les raisons sérieuses qui les appuient, au lieu de se contenter de la coutume »
Soutenir des doctrines généralement reçues ne prouve pas qu’on soit dépourvu d’originalité, les combattre ne prouve pas qu’on en soit bien pourvu. Tout dépend des qualités d’esprit qu’on apporte dans l’attaque ou dans la défense. 11 n’y a plus rien à innover, depuis longtemps, dans les grandes thèses de la métaphysique. Les conceptions fondamentales par lesquelles peut s’expliquer l’ensemble des choses se sont révélées de bonne heure à la raison humaine. On peut les varier indéfiniment; elles se retrouvent au fond de tous les systèmes. Que reste-t-il pour mesurer l’originalité d’un philosophe? La force qu’il montre en les développant, en se les appropriant, en liant ses méditations entre elles, en subordonnant les détails à l’idée principale, en un mot l’emploi qu’il fait de sa science et de sa raison dans la démonstration du principe choisi et dans le développement du système. Mais cela n’est pas interdit, que je sache, aux spiritualistes plus qu’à leurs adversaires. Chercher ailleurs l’originalité philosophique, c’est se pajer d’illusions ou de mots. Du reste, pour qui entend la philosophie, la carrière est