GRAMONT DE LE8PARRE
Tanéantissement définitif de notre planète dans je ne sais quel cataclysme cosmique après lequel rien de ce qui est ne subsistera.
A ces causes déprimantes de la pensée téléologique s'opposent des stimulants qui la réveillent et l'entretiennent. Les uns éternellement actifs, demeurent dans tous les temps et tous les pays; inséparables de la misère humaine, ils sont, hélas ! universels ; les autres, accidentels et changeants, ne marquent aucune tendance à diminuer, bien au contraire.
Parmi ces derniers, nous citerons : la pensée contemporaine ; gagnant selon les lois du progrès en étendue sinon en profondeur, elle nous entraîne irrésistiblement par ses formes essentielles vers les réalisations préordonnées ; — des loisirs plus étendus, favorables à la réflexion ; — le perfectionnement de nos facultés esthétiques et le goût du beau, qui, souvent, devant Tart et surtout devant la nature se traduit en aperception consciente ou non de la cause-finalité ; — le développement de l'instruction ; — le progrès des sciences d'observation grâce auxquelles il nous est donné d'entrevoir des merveilles d'adaptation et d'instinct à ce jour insoupçonnées; — l'intellectualisation, si l'on peut dire, du besoin de conservation.
Ajoutez rinconteslable renforcement du senti-r ment de justice de plus en plus vivace dans les
foules OÙ il se récupère, heureusement, des atteintes qu'il subit par ailleurs ; — la renaissance du spiritualisme à l'encontre d'un dogmatisme scientifique fatigant; — le besoin, en ces temps où les croyances fléchissent, de consolider par le concept téléologique la hiérarchie des valeurs, d'opposer aux discordances de la vie une permanente réalité ; — le renouveau enfin, de l'idéal « devoir et sacrifice », cet élan généreux qui n'est autre chose que l'abandon de soi aux appels d'une finahté impersonnelle et supérieure.
Le stimulant pennanent de l'idée de finalité, c'est, est-il besoin de le dire, Fépreuve, aussi bien la nôtre que celle du prochain, et, autant que l'épreuve, l'inégalité flagrante des peines et des joies en ce monde. C'est alors que, surexcités par la douleur ou la pitié, se réveillent les instincts de justice et de conservation ; ils sont Taiguillon auquel personne n'échappe. Dans l'effondrement ou la révolte, secoués par l'émotion, ébranlés dans tout l'être physique et moral, nous cherchons un point d'appui, un espoir solide, et cet espoir en . lequel le corps se guérit et l'âme se repose, nous le trouvons dans la finalité.
La courbe de la pensée téléologique, s'il était possible de la tracer en prenant pour coordonnées l'intensité des stimulants permanents et variables, négatifs ou positifs, présenterait des hauts et des
bas selon la philosophie à la mode, les idées en cours, l'impulsion d'en haut, les variations du bienêtre matériel et d'autres facteurs d'ordre individuel ou social ; mais la direction générale serait, à n'en pas douter, toujours et partout ascendante. N'insistons pas sur ce difficile graphique que la subtilité des éléments en cause rendrait impossible à construire; Tobjet de ce livre est plus modeste. Nous voulons ici, après avoir rappelé par quels degrés insensibles l'esprit passe de Tidée d'épreuve à celle de finalité, montrer que la transition, fondée sur l'instinct de justice, est indépendante des formes monothéistes, polythéistes ou panthéistes que revêt la croyance religieuse ; que toujours, dans tous les cas, la souffrance physique ou morale pose ses problèmes sous deux formes différentes : Tune métaphysique relative au passé, l'autre plus pratique, plus intéressante et plus individuelle, relative à l'avenir.
Nous ferons ressortir, par un rapide exposé des systèmes philosophiques et religieux considérés dans leur rapport avec le « mal » l'effort, vers une solution possible, des plus illustres penseurs ; l'unité, la durée, l'impressionnante grandeur du labeur accompli.
Nous insisterons sur Tévolutionnisme contemporain. Le transformisme et sa philosophie, soit qu'on les admette sous la forme intégrale, soit que l'on
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se contente, plus sagement, de Tinterprélation mitigée, sont entrés dans le patrimoine inaliénable de nos connaissances, et les esprits réfléchis s'y raUient sans exception. A ce titre et par l'appui qu'ils apportent l'un et l'autre à l'idée de finalité ils méritent une mention spéciale. Chose singulière, en cet évolutionnisme où régnent et dominent la biologie et la paléontologie, contrairement à l'attente sinon à l'espoir de quelques-uns, l'idée téléologique, loin d'être amoindrie ou chancelante, se déploie élargie, consolidée, sous un jour nouveau, et d'un remarquable éclat !
La finalité est partout; dans les lois cosmologiques et physico-chimiques de la nature ; dans les corps organisés, leur forme, leur mode d'activité; elle existe en tant que besoin inné à la racine de nos âmes. Comment s'organise-t-elle en ce qui nous concerne ? Serait-il possible, grâce aux données récentes de la physique et de la psycho-physiologie de jeter une lueur sur le problème ? Dans tous les cas, à défaut de formules meilleures, ce petit livre nous apportera quelques clartés négatives sur notre destinée, des probabilités sur ce qu elle n'est pas ; celle-ci par exemple : toute finalité individuelle dans laquelle s'évanouirait définitivement la personnalité et, avec elle, la conscience des mérites et des démérites, contredit le sentiment universel, l'intelligence dans son exer-
cice et ses besoins essentiels, l'idéal de justice si fort en nos âmes qu'il en est tyrannîque, et enfin les faits mêmes dans leur ordre visible, la cause finalité de FUnivers ! Pour ces raisons et bien d'autres toute philosophie pessimiste aboutissant à l'anéantissement des êtres et du monde à la suite d'un cataclysme cosmique ou de tout autre manière est un défi au sens commun ; son succès ne peut être qu'éphémère et sa durée sans lendemain.