CHAPITRE PREMIER
C'est à l'instinct de conservation et à l'instinct de justice qu'en appelle la douleur pliysique aussi bien que morale subie ou considérée chez les autres, et, surtout, l'inégalité flagrante du bonheur et des épreuves en ce monde. Le premier se révolte contre la diminution physique, la désagrégation morale de l'être, et lui oppose, cela est naturel, l'idée de reconstitution, de prolongation dans l'avenir, c'est-à-dire la finalité. Quant au sentiment de justice, comment s'accommoderait-il sans l'hypothèse de compensations futures, des iniquités visibles, fréquentes, en ce qui concerne la distribution des peines et plaisirs, des joies et tristesses ? Espérer des compensations n'est-ce pas encore
invoquer la finalité !
Voici l'objection. Pourquoi placer si haut cet instinct de conservation, vulgaire et banal entre tous, qui du plus humble animal à l'homme domine les êtres vivants! Lorsque la pensée en appelle à la finalité devant la souffrance, la chute ou la
mort, elle se trompe et s'illusionne par de vaines spéculations fondées sur le besoin de durer. Rêve que tout cela, le présent seul existe ! Quant au sentiment de justice, collaborateur certain de Tinstinct de conservation dans la genèse de Tidée téléologique, si fort qu'il survit aux plus tragiques naufrages ; si naturel que, dès que Tenfant raisonne, il apparaît en lui comme une impérieuse nature ; si indispensable que l'homme chez qui il n'est pas à l'excès, sous forme de bonté, subit une déchéance que rien ne compense, oh certes, personne ne conteste son existence et sa réalité, mais sommesnous en droit de le poser en loi, au delà de Texpérience? Qu'il soit acquis ou hérité, issu de la socialité \ selon les théories récentes, ou métaphysiquement inné', peu importe! N'est-ce pas de l'anthropomorphisme que d'en orner le Dieu inconnaissable et de l'ériger en régulateur de ses mani-
4. Le néo-positivisme contemporain place dans Texpérience collective, la Socialité, l'origine de l'idée de justice et du sentiment religieux. L'expérience collective est assurément d'un réel secours pour le développement efficace de Tun et de l'autre, mais il est peut-être exagéré de ne réserver à l'individu qu'un rôle réceptif : c'est à la Société qu'appartient le rôle passif, du moins au début ; à l'individu l'impulsioïî initiale. (Sic, Spencer, Tarde, Simmel, etc.. ; contra, Durkheim. L'anriée sociologique.)
2. L'innéité peut être entendue soit à la façon de Descartes qui tirait les idées naturelles de notre propre fond par l'expérience et la réflexion ; soit au sens métaphysique comme « loi de l'esprit » Sic, Leibniz, Spinosa, Kant, Rousseau, Hseckel même! (Les Enigmes de VUnivers), etc., etc.
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festations. Comme pour Finstinct de conservation vous prenez vos désirs pour des réalités et la préoccupation de finalité se trouve ramenée à Teffort d'un esprit se consolant par de volontaires erreurs ! Laissons de côté Torigine du sentiment moral en soi fort obscur et sur laquelle le néo-positivisme contemporain ne jette qu'une très imparfaite lumière ^ Penchons-nous sur les réalités, sans égard aux possibilités. L'attitude est de sens commun et cependant moins commune qu'on ne le croit, surtout en philosophie. Que d'erreurs seraient évitées, si Ton parlait ainsi, fût-ce dans les spéculations les plus transcendantes, des seules données vérifiables et non de données imaginaires ! La réalité ici, ce qui nous intéresse, c'est la généralité, la puissance, la vitalité du sentiment de justice. 11 nous domine à tel point que l'esprit y cherche le critérium infaillible du bien et du mal. Présent, il soulève les cœurs et exalte les courages ; son absence déprime les énergies et déshonore le succès. Comment admettre que le meilleur de nous-même aussi franchement supérieur à l'activité brutale de la nature qu'à l'impitoyable logique des mouvements animaux, ne soit
1. L'on néglige à dessein l'explication du sentiment de justice par l'altruisme né de la sympathie et d'une émotion tendre innée. L'hypothèse, entièrement subordonnée aux exigences de la théorie intégrale James-Lange sur le sentiment, est trop invraisemblable pour qu il soit utile de la discuter.
pas contenu en p^erme dans le suprême ; que cet horreur de l'injuste qui du petit au grand nous hante et nous domine ne règne pas dans les hauteurs d'où nous descendons. Aussi bien partout et à toutes les époques dans les concepts du divin par les théologiens ou les philosophes apparaît la justice comme substratum permanent, supérieur à tout autre, placé comme indice de perfection, au-dessus de la bonté qui chez l'homme, cependant, occupe le premier rang. Il en est ainsi que nous considérions l'idée d'un Dieu personnel ou impersonnel, le panthéisme religieux ou le panthéisme moniste, l'inconnaissable des agnostiques ou simplement les apparences objectives, c'est-à-dire l'œuvre du monde telle qu'elle se présente.
Dans ce chapitre où les notions du divin correspondant à ces différentes hypothèses seront passées en revue, nous montrerons toujours présent, sans cesse dominant, qu'on le veuille ou non, l'attribut de justice. Cet universel consentement explique, non que le problème de notre destinée se pose, Tinstinct de conservation et la contemplation de la cause finalité dans la nature seraient à cela une cause suffisante, mais qu'il ait été discuté, approfondi avec ce que Ton pourrait appeler Facharnement de l'espoir. Dans tous les cas Tidée de justice permet de le circonscrire nettement; elle le présente non comme objet de sentiment mais comme objet die
raison sous deux aspects différents, d'ailleurs inégalement intéressants ; l'aspect métaphysique et l'aspect individuel, que nous aurons plus loin Yoo casion de définir et de préciser.
Un Dieu personnel est un Dieu doué d'intelligence, de volonté et de mémoire. Il possède également l'immutabilité en tant qu'éternel et infini. Au premier abord la personnaUté divine, calquée sur la nôtre parait compréhensible, bientôt si Toa y réfléchit, les difficultés s'amoncellent. D'après Renouvier toute personnaUté analogue à la nôtre reposerait sur la catégorie des rapports incompatible avec l'infinité et Timmutabilité ' ; bien plus la réflexion et la déhbération, bases de notre vie psychique élevée, ne seraient en Dieu qu'une intuition transcendante dont l'idée dépasse notre raison ; la hberté telle que nous la comprenons chez l'homme, ne saurait se conciUer avec l'infinie sagesse, elle est autre chose en Dieu et s'associe avec certaines formes de nécessité : enfin la mé-
1. « C'est, dit Renouvier, l'intelligence adéquate à l'intégrité de l'intelligible et unie à la justice et à la bonté dans une volonté impeccable qui rend clairement l'idée de personne parfaite, induite de la connaissance des personnes imparfaites et altérées. Or ni l'infinité ni l'immutabilité ne s'accorderaient avec les mutabilités et rapports dans 1^ temps, que suppose la personnalité ainsi comprise. (Renouvier, les Dilemmes de la métaphysique.) — Saint Tbomas définit la personne divine « relatio ut subsistens » relation subsistante dans la nature.
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moire [ne se comprend pas dans un esprit situé hors du temps, pour qui présent et passé se confondent !
Tout cela est peut-être vrai! Certes les mots infini, éternel, immuable, résonnent à nos oreilles comme venant d'un autre monde et, dans leur éclat, s'évanouissent les subtiles contours qui servent de cadre à notre être moral ; cependant la personnalité divine, s'il nous répugne de la concilier avec un revêtement anthropomorphique de nos qualités finies n^en reste pas moins, nécessairement, comme Timage réfléchie de ce qui est en nous conscience etjvolonté, à Texclusion formelle de toute idée d'immanence ou d'émanation. Elle est cela ou rien.
Plus de précision serait désirable, mais c'en est assez cependant pour que le principe, dès lors qu'il est admis, reçoive son extension logique et forcée. Le sentiment de justice, honneur et soutien de notre volonté, base de l'ordre moral, si fort qu^en certains cas la tyrannie s'en impose au détriment de nos intérêts immédiats les plus ardents, comment ne pas l'associer à la Volonté d'en haut, du moins sous la forme restrictive que rien de ce qui lui est contraire ne saurait être et demeurer.
Pour le chrétien d'ailleurs l'idéal de ce que peut être la justice divine n'est-il pas contenu dans les maximes d'or : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse » et au degré supérieur :
« Fais à autrui ce que tu voudrais que l'on te fasse ».
L'hypothèse du Dieu impersonnel nous conduit au panthéisme ; et ici deux cas se présentent. S'agit-il de ces panthéismes optimistes religieux, tels que les conçoivent Spinoza, SheUing, Fichte, le néoplatonisme et les théologies irrégulières du moyen âge\ dans lesquels Dieu est synonyme de perfection morale, il n'est aucune difficulté, bien au contraire, d'attribuer au suprême quelque justice semblable à la nôtre ; le mysticisme toujours inhérent à ce genre de philosophies nous y encourage et la nécessité d'accorder au Divin, sous forme plus ou moins humaine^ le meilleur de nous-même ne saurait être éludée.
S'agit-il au contraire de ce panthéisme areligieux dont le propre est de reléguer dans l'inconnaissable ce qui est au-delà des lois, que, malgré les prétentions des chefs d'école à Tagnosticisme le plus absolu^, les systèmes en vogue comprennent des degrés que nous devons considérer.
N'est pas complètement agnostique en réahté
1 . Sic, Scot Erigène, Amaury de Bene, David de Binant, Maître Eckart, etc., et quelques autres théologiens du moyen âge.
2. Les agnostiques posent Vêtre en soi comme inaccessible et inconnaissable ; rien ne sert, disent-ils, de spéculer sur ce qu'il est ou n'est pas ; notre ignorance à ce sujet est complète autant qu'irrémédiable.
Févolutionnisme intégral représenté autrefois par Spencer, aujourd'hui par HcTckel et l'école biologico-déterministe. Organisant une philosophie, ony veut introduire une morale, et c'est alors qu'apparaît la Trinité moniste du Vrai, du Beau et du Bien offerte à notre adoration comme règle de conduite et synthèse des espérances permises * ; tels sont la religion, la foi et le credo monistes.
Aimer le vrai! Qui ne désire connaître ce qui est, scruter le fond des choses ! Laissons ces banalités. Le beau et le bien nous intéressent davantage.
La plus haute expression de beauté nous est offerte, de Ta vis général, lorsque Tinlelligence contemple le développement d'une volonté, suivant, malgré les obstacles, sa voie difficile, au prix du sacrifice et de l'effort ; c'est dire que la beauté morale domine toutes les autres. Mais Tordre moral au premier degré, à l'état suffisant, que peut-il être sinon Ja justice en acte. Quant au bien comment le distinguer de ces qualités supérieures qui sont l'honneur de Thumanité et parmi lesquelles la justice figure en première ligne.
Les lois, fussent-elles d'airain, n'expriment qu'une série de phénomènes isolés que nous réunissons pour mieux les définir, sous un terme commode. Au-dessus de ces lois existe un principe