‹ L'idée de justice: dans la conception de l'univers chez les premiers philosophes grecs: de Thalès à HéracliteChapitre 49 sur 53 · LA JUSTICE ET LA SCIENCE · texte numérisé non relu

LA JUSTICE ET LA SCIENCE

peu à peu débarrassé des êtres mythiques dont l’imagination l’avait surchargé, le second l’être intellectuel et on l’a de plus en plus enrichi des créations de l'esprit. La science s’est substituée à la mythologie, grâce à la forme d’activité intellectuelle que la Diké a mise dans la pensée, de telle sorte que celle-ci a été à la fois le produit de la première en tant que personnalité, le principe ce l’autre en tant qu’habitude de l'esprit. Ainsi s’est transporté dans la vie intellectuelle ce sentiment inné de la justesse des choses qui fit le fond de la mentalité hellénique. Si donc la science est sortie de la religion grecque, ce fut parce que celle-ci avait été le sens de toutes les nécessités qui pesaient sur la vie humaine; et comme elle a été aussi la religion de l’ordre social, la science s’est établie comme la connaissance du légalisme de la nature.

Ainsi, bien loin que l’idée de Justice ait été d’abord une définition conceptuelle des choses justes, à la façon dont Socrate l’établira plus tard, grâce évidemment aux travaux de ses prédécesseurs, elle a été une certaine fonction intellectuelle, c’est-à-dire l'expression d’un procédé de la pensée, pour comprendre, pour guider, pour raisonner, et cette fonction s’est définie et précisée à mesure qu’elle a posé devant elle, à titre d'objet, une réalité de plus en plus comprise comme distincte d’elle. D’abord elle s’est exercée instinctivement, peut-on dire, par le sentiment inhérent à l'esprit hellénique de la nature des choses; et la nécessité d’obéir à cette nature a fait comprendre celle-ci comme une autorité, comme une Loi, comme un Logos, en attendant que ce soit chez Platon une Idée subsistant en elle-même. C’est ainsi que la Diké et ia Thémis, dont elle dérive en tant que Loi, ont introduit dans la pensée grecque aussi bien les prin-

cipes de soumission au réel que la méthode d'ordre et de légalité qui la caractérise, et ces principes ont fini. par être sanctionnés, si l’on peut dire, par la construction d’une sorte de kosmos idéel, qui a été le produit de la pensée, mais après en avoir été le ressort.

La philosophie s’est donc constituée en Grèce, moins comme l’étude des choses que comme l'élaboration et la définition . des procédés par lesquels on les a connues. On a appris à penser à mesure que l’activité intellectuelle s’est formée d’après cette Diké et v a trouvé une plus grande capacité technique pour connaître. Le Grec a vu la Justice en la produisant religieusement, socialement. intellectuellement; et grâce à cette production, il a construit son intelligence des choses. Voilà pourquoi le produit le plus important de Thémis et de Dike a été le Logos d'Héraclite, destiné à devenir cette chose si essentiellement grecque qui s'appelle la Raïson. Mais encore une fois, ce Logos et cette Raïson, c’est moins le contenu des idées que leur fonction intellectualisante; et c'est par l'intelligence de cette fonction que la pensée a produit en Grèce cette forme proprement hellénique de la sagesse humaine qu’est la Philosophie. Au fond, celle-ci a été, comme la mythologie, qui l'avait précédée, la définition d’une activité spirituelle, un peu comme les dogmes religieux le sont de l’ascétisme chrétien. Seulement, par suite du souci de voir clair et d'organiser les choses, ce qui s’est trouvé ainsi défini, ç’a été, non un mysticisme, mais cette autre forme de la spéculation intellectuelle qui s'appelle la Science.

Parménide avait raison: « Ce n’est pas un mauvais destin qui l’a conduit sur cette route ». Mais l’avertissement d’'Héraclite, lui aussi, est à retenir: Nos idées sont comme les eaux d’un fleuve: elles s'écoulent et passent;

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