‹ L'idée de justice: dans la conception de l'univers chez les premiers philosophes grecs: de Thalès à HéracliteChapitre 48 sur 53 · LA RATIONALITÉ HELLÉNIQUE · texte numérisé non relu

LA RATIONALITÉ HELLÉNIQUE

ment scientifique de la connaissance, la Loi naturelle, Loi qui n’est plus la conception de la vie en termes de volonté, mais celle d’un ordre de choses découlant de leur nature intime et de leurs fonctions, « la sagesse qui à travers toutes choses dirige toutes choses ». C’est la substitution de la rationalité à ce que nous pourrions appeler la miraculosité 1): au lieu de concevoir le monde comme dirigé par une personnalité placée en dehors de lui, il le conçoit comme l'expression d’une raison contenue en lui.

Si les Grecs ont pu passer de leur mythologie à la pensée rationnelle, ce fut parce que cette mythologie avait été chez eux presque exclusivement représentative et comme telle avait tourné leur attention plus vers ce qu’ils pensaient que vers ce qu'ils faisaient. Ils se sont ainsi attachés à la forme de leurs idées et donc à leur rationalité. Homère a été plus poète que prophète, contrairement aux écrivains bibliques: c'est pourquoi lui, qui a parlé des dieux plus que n’importe qui, a été moins religieux que qui que ce soit; mais il a été en même temps le premier penseur à voir les choses en elles-mêmes. D’autre part c’est la mythologie qui a fait les idoles, plus que la religion, puisque celle-ci s’astreint à chercher par delà ce qu’on a trouvé des dieux inconnus et qu’une pensée cesse d’être religieuse dès qu’elle s’attache à une forme de représentation plus qu'aux objets à se représenter.

1) Il est important en effet de distinguer la miraculosité de I2 mysticité. La première est essentiellement une pensée, parce ewelle vise à expliquer. La seconde au contraire s'inspire en son fond d’un sentiment qui apprécie et voit dans les choses hien plus des valeurs à aimer que des réalités à comprendre. Flle ne pense qu’en fonction d’un sentiment, tandis .que la première pense pour penser. Et c’est pourquoi la première est incompatible avec la science, parce qu’elle se place sur le même terrain, tandis que l’autre se place sur un terrain différent.

Il y a en elle un dynamisme spirituel qui pousse l’homme à se dépasser lui-même, et c'est pourquoi la rationalité grecque ne se fût pas sans doute autant développée, si elle n’avait profité d’une certaine mysticité?), qui se retrouve du reste non seulement chez les Pythagoriciens, mais encore chez Parménide et même chez Héraclite.

Il y a donc entre ces deux fonctions de la pensée des relations incessantes, puisque le rôle de la religion est de maintenir une valeur affective aux conceptions qui font vivre et celui de la science de donner une forme exacte aux idées que l’on conçoit. Héraclite, auquel nous nous sommes arrêtés, marque l’un des moments où l’effort est plus philosophique que religieux, parce que son objet est exclusivement objet de pensée et qu’il étudie ce que toute l’activité spirituelle antérieure avait posé comme objet indépendamment de cette activité elle-même: sa Justice, c’est la forme de son Logos, en tant que raison « commune », nous dirions presque en tant que raison transcendentale.

Cette Justice s’était posée devant l'esprit comme indépendante de lui et d’abord sous forme mythologique, puis comme réalité. Seulement, à mesure qu’elle a pris conscience d'elle-même, on s’est rendu compte qu’elle était d’une autre nature que les choses. Aïnsi s’est élaborée et précisée la distinction entre le sensible et l’inlelligible, le premier étant ce que l’on voit et on la

2) On a fait remarquer (JoEz, p. 168) que la mystique grecque, par opposition aux mystiques orientales, affirme les individualités plutôt qu’elle ne les nie, précisément parce qu’elle dérive du mouvement de démocratisation par lequel les citoyens se sont individualisés; et c’est pour cela que cette mystique a conduit, non pas à l’encadrement de la vie morale dans une église, mais à l’organisation de la vie individuelle. Il en est résulté une facilité beaucoup plus grande pour l'entretien de l'esprit critique, surtout contre toute théologie proprement dite.

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