Cf. Berth, Anarchisme individualiste, p. 19 et
de la production transformera la société : concentrant en elle et ramassant toute l’existence des individus autour de la tâche quotidienne, elle va résorberle citoyen abstrait des démocraties politiques comme l’homme égoïste de l’anarchisme idyllique ou manchestérien € dans la personnalité riche et concrête du travailleur social syndiqué, dans la collectivitéouvrière » (1). Telle quelle cette conception apparaît très différente de l'anarchisme idyllique renouvelé qui inspire les descriptions des militants et très voisine du point de vue marxiste. L'auteur du Mani- Jeste voyait également dans la révolution sociale la libération des forces productives et leur délivrance d’une tutelle qui avait été indispensable : l’instauration de l’association libre des producteurs lui sembiait devoir inaugurer une ère de haut progrès pour le travail humain. M. Berthaccentue encore ce point de vue. Sa définition de l’affranchissement prolétarien ne se base point sur des aspirations à la liberté pour Ja liberté ; elle s'oppose, de plus, essentiellement à l’idée d'une création facile de labondance, permettant les loisirs cultivés. Le « studieux repos » n’a pas de sens dans une conception qui rabat toute la société sur le plan de la tâche manuelle quotidienne
élevée à la hauteur désintéressée d’une œuvre d’art,
1. Cf. Anarchisme individualiste, Nouveaux aspects, passim, p- 38-39.
et se félicite, à la suite de Proudhon, de voir le progrès scientifique astreindre l’homme à un travail toujours plus complexe et plus absorbant.
Épurées de leurs vestiges d’utopies intellectualistes, les vues concrètes des militants pourraient cependant être retenues quant au fédéralisme économique qu'elles préconisent: encore ne serait-ce qu’à titre de mythe de représentation imagée, destinée à exciter les énergies et non comme description de l’avenir. M. Sorel remarque, en effet, que les idées fédéralistes, qui sont surtout proudhoniennes, ne se sont guère développées dans les grands centres industriels (1).
Au reste, il est fort possible, malgré cela qu’elles président à l’organisation sociale de l’avenir. Ce dernier échappe en effet complètement à nos vues. « Une des plus grosses illusions des utopistes a été de croire qu'on peut déduire le schéma de l'avenir quand on connaît bien le présent. »
Il serait absurde de déduire, de l'existence d’une action syndicaliste actuellement vigoureuse, la probabilité même d’une transformation sociale dans un
sens prolétarien ; à plus forte raison ne saurait-on
1. Introduction aux Ænseignements sociaux de l'Économie moderne.
2. Sorel Décomposition... p. 66. Cf. la note. Cf. également Y a-t-il de l'utopie dans le marxisme. R. de métaphysique et de morale, 1899. Économie et agriculture. R. socialiste. 1901, t. 33.
préciser dans ses détails l'organisation de cette sociélé hypothétique. Soyons prudents en songeant que l’activité humalne est toujours environnée «de forces malfaisantes qui sont toujours prêtes à sortir d’une embuscade pour se précipiter sur nous et nous terrasser (1) ». Au reste peu importe ce qui adviendra : l'essentiel c’est le mouvement et la culture morale qui est à sa base. Cette idée qui résume toute la pensée des théoriciens a été exprimée avec éloquence par M. Lagardelle (2): « même si les rêves d'avenir du socialisme syndicaliste ne se réalisent Jamais, dit celui-ci et nul de nous n’a le secret de l’histoire, il me suffirait pour lui donner toute mon adhésion de constater qu’il est au moment où je parle l’agent essentiel de la civilisation dans le monde. » Affirmant, que ce mouvement « porte le progrès économique » en forçant le capitalisme, par ses exigences, à un perfectionnement technique incessant, le progrès moral parce que &« dans un monde où le goût de la liberté est perdu, dans un temps qui n’a plus le sentiment de la dignité, il fait appel aux forces vives de la personne humaine et donne un exemple permanent de courage et d'énergie » il conclut ainsi : «Tout le socialisme est là. Qu’importent les vaines prophéties, siles idées socialistes agissent