CONCLUSIONS GÉNÉRALES
Karl Marx définit la lutte des classes en se plaçant au point de vue de la civilisation: celle-ci lui paraît se fonder essentiellement sur l’activité productive des hommes et il subordonne son avenir à une révolution du mode actuel de production que les prolétaires sont appelés à accomplir, de par la volonté même des siècles révolus. Pour la première fois, par conséquent, la lutte des classes est affirmée en dehors de toute idéologie démocratique. Mais les formules pratiques du Manifeste continuent à concevoir l’action révolutionnaire sur le type des agitations populaires traditionnelles, à caractère blanquiste, et cette tendance est si permanente dans le marxisme qu'elle aboutira avec le guesdisme à une conception démocratique de la lutte des classes, qui, en suivant sa loi propre résorbera ou prétendra résorber les antagonismes dans le socialisme d’État.
L'œuvre de Proudhon constitue le premier réquisitoire formulé d’un point de vue socialiste contre
la démocratie politique : à celle-ci elle oppose la démocratie sociale qui se réalisera sur le terrain qui lui est propre, el par des moyens spécifiques. Mais cette dernière ne fera ainsi que consacrer l’épanouissement et l’aboutissant logique du grand effort d’émancipation inauguré par la bourgeoisie révolutionnaire en 1789. Dégagée de la forme politique qui la corrompait, la démocratie se confond avec le progrès de la civilisation.
Ce traditionnalisme des moyens ou des principes commande l'idéologie de l’Association internationale des travailleurs comme celle de la Commune de Paris.
Dans quelle mesure le syndicalisme, tel que le formulent les militants, s’affirme-t-il en réaction conire cet esprit démocratique permanent sous des apparences diverses dans toutes les conceptions relatives à la lutte des classes ?
Nous n'avons pas vu que le syndicalisme justifie sa position par des considérations de civilisation économique. Selon la pure tradition de là démocratie révolutionnaire, il invoque le principe métaphysique de la liberté et fait appel à la règle d'égalité supérieure aux différences réelles de capacités ou de compétences pour démontrer la nécessité morale d’une révolution destinée à réaliser l’universelle justice. Sa notion théorique de la classe ouvrière qui ne se fonde point sur une analyse économique
comme chez Marx, résulte de la constatation, d’ordre éthique, d’une exploitation commune à tous les travailleurs. Elle apparaît donc très parente des conceptions démocratiques du peuple.
Par les moyens qu’il préconise, le syndicalisme des militants semble au premier abord s'opposer davantage à l'idéologie démocratique. Ne conseillet-il point aux travailleurs de refuser leur collaboration à ce mécanisme de la démocratie que constitue l'État, et de renfermer leur action dans les institutions autonomes qu’engendra leur condition d’exploités ? N’affirme-t-il pas le droit de minorités agissantes et ne dénie-t-il point celui des masses inconscientes.
Il faut remarquer, en effet, que c’est sur ce point que la conception nouvelle de la lutte de classes manifeste son originalité la plus marquée. Pour la première fois peut-être, apparaît la notion d’une lutte ouvrière à tendances révolutionnaires par des moyens spécifiquement ouvriers. Le syndicalisme nie la vertu émancipatrice de la démocratie politique. Mais, remarquons-le immédiatement, les associations ouvrières valent surtout aux yeux des militants comme instruments d’ « action directe ». Or, l'on sait que la forme par excellence de cette dernière c’est le mouvement de masse destiné à peser sur un pouvoir hostile ou impuissant : les syndicats semblent bien alors, d’un point de vue plus strictement, ouvrier reprendre le rôle des états-majors
blanquistes. Nous avons pu relever, dans le guesdisme, une adaptation du blanquisme aux besoins d’une politique de socialisme démocratique : le syndicalisme militant pourrait se définir un blanquisme ouvrier, Il n’y a ici qu’une opposition à la forme concrète qu'a revêtu l’idéal démocratique et aux mécanismes qui le pervertissent.
Il nous a été facile, erfin, de mettre en lumière combien le rêve d’avenir du syndicalisme —- en tant du moins qu'il est exprimé puisqu'on a vu les militants ne pas insister sur ce point — apparaît traditionnel par ses espérances de communisme égalitaire et libertaire. De la démocratie révolutionnaire il a retenu l'idéal du travail réduit dans sa durée et son intensité, la préoccupation de la satisfaction surabondante des besoins, la conception comme droits naturels de la liberté anarchique et de l'égalité radicale. Ce rêve semble se préciser toutefois par l’idée de fonder l’organisation future sur les institutions ouvrières engendrées par la lutte dans la société présente.
En nous tenant par conséquent sur le terrain pur et simple des théories, il nous est possible de relever dans le syndicalisme assez de manifestations d’idéologie démocratique, pour conclure que cette doctrine n'échappe point au caractère permanent qui affecte au xix° siècle toutes les conceptions relatives à la lutte des classes. Une étude du mouvement syndi-
caliste proprement dit le ferait apparaître de même bien plutôt comme une forme aiguë de la démocratie que comme une réaction; mais une recherche de ce
genre est étrangère au cadre de notre travail.
Vu : le Président de la thèse
A. DESCHAMPS Vu : le Doyen,