LE PRINCIPE D'ACTION
En constatant chez Proudhon la coexistence d’un mysticisme moral très marqué et d’un sens pratique remarquable, nous ne songeons point à relever deux tendances contradictoires. Il semble bien, au contraire, que ce réalisme opportuniste et conciliateur procède directement des conceptions éthiques. Reportons-nous à la théorie du progrès : l'humanité n’a pas à conquérir la justice en un jour, elle n’entrera point miraculeusement dans le paradis de l'équilibre. Le « mouvement universel » réalise chaque jour davantage ses fins morales, et depuis 1789 notamment, nous sommes entrés dans la période définitive. La Révolution française a levé le rideau sur le monde de l'égalité. Il convient donc de le parcourir jusqu’au bout (1) au lieu de s’exciter bruyamment à en forcer les portes. C’est pourquoi Proudhon n’a, sans doute, jamais véritablement adhéré à la conception jacobine et blanquiste de l’action révolutionnaire (2). Il ne
1. Il faut, selon Proudhon, « découvrir par l'analyse du progrès accompli le progrès qui reste à faire..., se placer dans la ligne suivie par la nature à notre insu ». Correspondance, XIE, 386.
2. « Cette opinion que je conçois, que j'excuse..., l'ayant moimême longtemps partagée », écrit-il à Marx en 1846, IL, 198.
compte pas parmi les militants de ces minorités insurrectionnelles qui rêvent et tentent le « coup de force ». En 1848, tandis que Marx, dont il déclinait les invitations au combat deux ans auparavant, transporte avec Engels les procédés de 1793 dans le pays rhénan à demi-féodal, il se présente simplement aux suffrages de ses compatriotes francs-comtois et commence par leur déclarer dans une profession de foi datée du 3 avril : « La lutte, c’est la mort », accusant le gouvernement provisoire d’avoir fomenté la division entre le prolétariat et la bourgeoisie (1). Alors même quil protestera contre les résultats réactionnaires du suffrage universel, manifestation d'intérêts atomiques et contradictoires d’où ne peut sortir & l’idée générale, l’idée du peuple » (2), la pensée ne lui viendra pas d’user de son influence sur les ouvriers parisiens pour en appeler à l’insurrection. « On peut affirmer — écrit-il dans les Confessions d’un Révolutionnaire -— qu’à moins d’une restauration désormais impossible des idées absolutistes, le temps des conspirations et des révoltes est passé (3). » Le quatrième État ayant enfin pris conscience de lui-même, le moment est venu de la «liquidation » de l’ancienne société et de la « conversion en droit public... des lois absolues de la science éco-