‹ L'Idée de lutte de classes et son évolution depuis le Manifeste communisteChapitre 87 sur 135 · MIO · texte numérisé non relu

MIO

qu’autant qu’ils sont susceptibles de préparer les scrutins futurs et il ne voit dans les conflits sans cesse renaissants qui meltent aux prises les deux classes qu'une possibilité d'accélérer la propagande politique ; encore se défie-t-il la plupart du temps des grèves où l'énergie ouvrière lui semble se dépenser en pureperte,le nombre s’employer à faux,et nous n’en voulons pour preuve que cette préoccupation d'organiser le droit de grève en lui donnant pour base « la volonté de la majorité demandée au scrutin » qui s’est manifestée officiellement par une proposition de loi(r).

Ainsi, jusque dans ce phénomène aigu et spontané de la vie ouvrière, le guesdime veut faire jouer la loi des majorités, et organiser la foule en parti. Par là s'explique l'hostilité irréductible qu’il a toujours montrée à l'idéele la grève générale considérée comme moyen d’émancipation collective (2). Amoureux de l’unité et tendant à l’organisation électorale de masses encadrées il ne pouvait que réprouver la conception d’un soulèvement spontané, consécutif à des chocs de plus en pius violents, sans cadres et en dehors de toute discipline de parti. Prisonnier de

1. Cf. Quatre ans de lutte de classe à la Chambre (Proposition de loi du 8 février 1894).

2. Léon de Seilhac, Les Congrès ouvriers. — Blum, op. cit. — Cf. également la Grève générale et le socialisme. Hubert Lagardelle, Cornelÿ éditeur et l’ouvrage cité : La Confédération générale du travail et le parti socialiste.

la tradition blanquiste, il devait répugner à admettre une forme nouvelle de lutte sur un plan au-dessus duquel il voulait agir. C’est tout au plus s’il parut adhérer du bout des lèvres à l’idée d’une grève générale et internationale des mineurs, précisément sans doute parce qu'il s'agissait d’une corporation fortement organisée selon la discipline démocratique des partis (1). Invinciblement, le guesdime envisage une action générale de classe sous la catégorie du suffrage universel et de la loi majoritaire. Son opinion, sur ce point, résume son attitude générale: il n'attend rien du prolétariat en tant que tel et se refuse à voir dans l’organisation spontanée des travailleurs sur le terrainéconomique autre chose que «l’école primaire du socialisme », la préparation des scrulins à venir ; ce n’est qu'à condition de se transformer en parti pour s’élever à cette forme supérieure de vie que constitue l'action politique, que la classe ouvrière sera digne et capable dese mesurer avec la bourgeoisie, à coups de bulletins, puis à coups de fusils.

Le plan d’action, si nous le saisissons dans son ensemble, apparaît, par les moyens qu’il préconise, le but qu'il s’est assigné et les fins qu'il prétend réaliser, comme une tentative pour élargir le domaine des luttes politiques en y intégrant l’antagonisme fondamental qui oppose les classes, et

1. Cf. Onze ans d'histoire socialiste(le travail des mines), p. 14.

mettre fin à cet antagonisme en accouchant par la force la forme démocratique des virtualités qu’elle recèle. Il s’agit de livrer enfin les clefs de l'État démocratique aux majorités jusque-là dupées et exploitées, de donner à cet État « un contenu ouvrier » (1). C'était, nous l’avons vu, pour Marx la première étape ; mais une étape seulement de la révolution sociale. Le guesdisme s'y arrête, satisfait d’avoir créé la dictature du nombre. Ce qui domine en effet toute cette conception dela lutte des classes, c’est la considération des masses et de leur droit naturel à la liberté et à l’égalité. Proudhon n’est pas moins pénétré de cet idéalisme plébéien, mais ses hautes préoccupations morales l’inclinant à scruter ce droit de nature, il lui donne commebhase le travail et ne conçoit comme possible l’affranchissement des foules que dans et par le travail. Le guesdisme, nous Pavons vu, n’a qu’un souci médiocre de la production et ne se préoccupe point de fonder en droit la démocratie sociale : il n’a jamais eu l’idée que celle-ci pût se réaliser dans le cadre de l’activité économique et ne la considère que commele prolongement de la démocratie politique. L'économie ne l'intéresse, peuton dire, que d’un point de vue négatif, en tant qu'elle fait obstacle, par son organisation actuelle, à la liberté et l’égalité plénières : il demande à la

Page 1