CONGRÈS DE LAUSANNE
liance des démocraties allemande et française clôtura le Congrès, et l'on prit rendez-vous à Lausanne pour Tété d'après.
Il fit chaud à Lausanne, cet été-là ; et le Congrès fut une façon de saturnale. Faute de fonds, le journal les États-Unis d'Europe avait, au printemps, provisoirement cessé de paraître i : la collaboration de Mme Clémence Royer, de Jules Barni, d'André Léo (pseudonyme de Mm0 Champeix), de M. Gellion-Danglar, de Charles Lemonnier, du naturaliste Vogt, de M. Ferdinand Buisson, avait été une insuffisante garantie du succès. Dépourvus d'organe, les congressistes de Lausanne se revanchèrent, si l'on peut ainsi dire, en criant plus fort.
Victor Hugo présidait. Sept ans d'exil obligatoire, dix ans d'exil volontaire avaient exaspéré son style et sa parole ; et l'incoercible poussée des antithèses, maîtresses absolues de sa longue vieillesse, contraignait les lieux communs révolutionnaires à se condenser, sur les lèvres d'Hugo, en formules éminemment provocatrices. Lorsqu'elles descendaient, en lave écumante, de son rocher de Jersey ou de Guernesey, elles avaient le temps de se refroidir avant de parvenir au monde; du haut de la tribune de Lausanne, elles tombèrent toutes bouillonnantes sur une assemblée qui ne demandait qu'à s'échauffer : « Nous voulons la grande République continentale... La République, c'est
1. Les Vereinigten Staaten von Europa en donnèrent la nouvelle en termes assez amers dans leur numéro du lor novembre 1868. — En revanche, en 1869, se fonda à Mannheimune feuille hebdomadaire, la Fraternité, qui devait être l'organe international de la démocratie. (Etala» Unis d'Europe, 7 mars 1869.)
la fin; la paix, c'est le résultat... L'ennemi, c'est l'incarnation sinistre du vieux crime militaire et monarchique, qui nous bâillonne et nous spolie. » Et la Révolution future, augurée par Hugo, devait transformer l'Europe en une vaste Suisse1.
Le Congrès se mit à l'unisson du président. Mie, le grand avocat républicain de la Dordogne, se plaignit que les balles n'atteignissent jamais les poitrines et les ventres des rois : pour raison d'hygiène, d'ailleurs, il jugeait préférable que ces épidermes augustes ne fussent point décomposés par des projectiles. Simon, de Trêves, mettait à mal les souverains allemands ; un Colombien infligeait une verte leçon aux peuples qui payaient l'impôt pour la guerre ; Chaudey demandait que le militarisme fût subalternisé, et M. Ferdinand Buisson qu'il fût supprimé. Il fallait, au dire de ce dernier orateur, aller dans les villages, y distribuer de petits papiers et de petits livres contre la guerre, contre toutes les livrées, contre le Dieu des armées, contre les conquérants ; et sa conclusion fut qu'on ne devait point craindre les poursuites, la prison, et qu'un jour il faudrait refuser de se soumettre. Au dire du reporter de V Opinion nationale qui assistait à la séance, les dames s'étonnèrent que, pour cette croisade, M. Buisson négligeât de leur faire appel. Mais, hormis les dames, tout le monde fut content de M. Buisson, les Allemands surtout. C'est un Berlinois qui demanda que son discours fût imprimé, tiré à part et répandu à profusion. Quelqu'un lit remarquer
1. Hugo, Actes cl Paroles: Pendant l'exil, II, 1862-1870, pp. 170-17