‹ L'idée de patrie et l'humanitarismeChapitre 101 sur 331 · SAGES RÉSERVES DE JULES FERRY · texte numérisé non relu

SAGES RÉSERVES DE JULES FERRY

que les colporteurs français qui propageraient ce discours pourraient éprouver des ennuis ; la proposition fut dès lors éconduite, et jamais, à l'avenir, elle ne fut reprise. Jules Ferry assistait à ce Congrès ; plus tard, devenu Ministre de l'Instruction publique, il mit M. Buisson sur le chandelier ; mais le discours de Lausanne demeura sous le boisseau.

Il fut heureux pour le Congrès de Lausanne que Jules Ferry y assistât : parmi la jeune génération républicaine, prompte aux effervescences tantôt sincères et tantôt factices, il émergeait par sa constante froideur, par sa pondération raisonnée. « Vous ne ferez pas avec les grandes nations, ditil aux congressistes, les r/tats-Unis d'Europe ; elles vivent trop dans l'ambition militaire et unitaire. » En pareille bagarre, le bon sens était du courage : Jules Ferry eut du courage. Seul à peu près dans ce meeting destructeur, il semble avoir senti ce qu'avaient d'utopique les théories enflammées sur la suppression des frontières; seul à peu près, il fit entendre des remarques que des auditeurs impartiaux eussent pu retenir avec fruit1.

\. Voir, au sujet de ces Congrès, les comptes rendus publiés dans rOpinion nationale en septembre 1868 et septembre 1869, et le Recueil officiel des résolutions votées par les vingt et un premiers Congrès (Paris, Fischbacher, et Genève, Stapelmohr, 1888).

L'Association internationale des Travailleurs. — Sympathies des notabilités républicaines. — Congrès de Genève (1866) : témoignage d'un personnage de la Pharsale contre le principe de la discipline militaire. — Création, par Tolain et ses amis, d'une Ligue internationale du désarmement. — Congrès de Bruxelles (1868) : la grève contre la guerre. — Les Lettres sur le patriotisme, de Bakounine. — Vieux révolutionnaires et jeunes révolutionnaires : une lettre patriotique d'Armand Barbes.

Parallèlement à ces trois étapes : Genève, Lausanne, Berne, dont on eût ditqu'elles acheminaient le monde vers l'enfantement de la fraternité universelle par la révolution politique universelle, un autre mouvement était mis en branle, auquel déjà nous avons dû faire allusion, et qui visait à l'affranchissement économique ; il est demeuré célèbre dans l'histoire, sous le nom d'Internationale. Londres, Genève, Lausanne, Bruxelles, Bâle, en marquèrent les premières haltes ; les événements de 1870 et l'émoi des gouvernements barrèrent ensuite la route, qui d'ailleurs menaçait d'être très longue. En deçà du but rêvé, la suppression des armées s'imposait ; au-delà de ce but, la paix du monde s'épanouirait, sereine, inaltérée.

Tolain, qui devait accepter de la troisième République, sous la coupole du Sénat, une retraite bourgeoisement assagie; Fribourg, quidevintl'historien de l'Internationale ; Varlin, plus tard compromis dans le mouvement de la Commune, adres-

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saientaux travailleurs parisiens, le 17 juin 1866, un manifesteoù l'on lisait : « La démocratie monte..., monte, et grandit sans cesse... La démocratie n'est ni française ni anglaise; elle n'est pas plus autrichienne que prussienne, italienne qu'allemande; les Russes et les Suédois en font partie comme les Américains etles Espagnols ; en un mot, la démocratie est universelle. » Ils concluaient en opposant aux « aristocraties intéressées auxluttes entre peuples », les travailleurs « abordant en congrès ces graves questions que la guerre, avec ses hideuses pratiques, est impuissante à résoudre1 ».

Il y avait dans ce document un souffle de solidarité qui devait caresser agréablement la générosité d'âme républicaine ; et ce souffle, se déchaînant dans une atmosphère politique encore alourdie, allait peut-être ranimer les grands enthousiasmes de 1792 et de 1848... On comprend qu'Henri Martin, Corbon, Jules Simon aient salué avec complaisance les débuts de l'Internationale2; et même lorsque, dans la suite, elle fit l'effet d'être trop subversive, elle trouva des avocats, encore, dans la jeune génération républicaine, heureuse de transformer la barre en une tribune politique sous l'œil impuissant des magistrats de l'Empire.

Le militarisme était l'ennemi commun, et l'Internationale, en lui jetant le gant, devenait l'auxiliaire, qu'elle le voulût ou non, et de la gauche parlementaire, et de la Ligue genevoise de la Paix et de

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