CHAPITRE II
Au début de 1870, l'opposition républicaine était inquiète : elle tremblait que l'Empire, fortement appuyé sur une armée reconstituée, n'engageât brusquement une guerre offensive.
Le péril, à ses yeux, était moins au-delà du Rhin qu'aux Tuileries. Patriote , elle désirait l'être; mais, qu'elle en eût conscience ou non, elle identifiait patrie et liberté. Le Français, tel qu'elle le rêvait et tel qu'elle le voulait, tiendrait, d'une main, le bulletin de vote, pour garantir la « liberté » contre les ennemis intérieurs, et, de l'autre main, le fusil, pour garantir la a liberté » contre les ennemis extérieurs ; telle était la conception simplifiée qu'on avait, à gauche, de la vie de la nation. Or, l'empereur maitrisait les urnes et commandait aux armes: chef de la nation, il demeurait, au regard de l'opposition républi-
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caine, l'ennemi intérieur ; même après le second plébiscite, elle le considéra comme tel. Elle craignait, en outre, que la patrie, confisquée par un «tyran », ne devînt un péril pour les « peuples frères » du voisinage ; et, comme elle s'intéressait beaucoup à ces démocraties exotiques, cette perspective la rendait inconsolable.
Derrière toutes les manifestations du parti républicain, au fond de toutes ses polémiques, à l'origine de toutes ses espérances, trois illusions subsistaient, tenaces, et c'étaient des erreurs de fait. De l'histoire de 1792 et de 1793, il induisait qu'une armée n'a pas besoin d'être longuement exercée; de l'exemple de la Prusse, il concluait que le militarisme était suranné; de l'intimité que lui avaient témoignée, en territoire suisse, quelques démocrates d'Outre-Rhin, il augurait que la nation allemande ne menaçait point la France. Une année devait suffire pour amener beaucoup d'hommes du parti républicain à une triple résipiscence; année si soudainement instructive qu'Hugo la qualifia de terrible. Et les autres, les impénitents, saisissant violemment l'héritage des erreurs désertées par l'ensemble du parti, se donnèrent comme les seuls défenseurs de la République et provoquèrent la Commune.
Voir évoluer, entre ces deux points extrêmes de l'horizon des idées dont l'un s'appelle patriotisme et l'autre humanitarisme, la génération qui commençait de régir la France; saisir les alternatives de conduite qui la ballottaient entre l'un et l'autre de ces pôles; débrouiller le chaos d'idées contradictoires, — aspirations patriotiques, doc-
trines antimilitaristes, — où se débattirent les protagonistes de la Défense nationale et ceux de la Commime; épier les survivances des thèses humanitaires dans le cerveau de ces hommes nouveaux, et parfois en constater l'évanouissement; ressaisir, en revanche, parmi les fidèles de la maçonnerie, l'ambitieux appareil de ces doctrines, et les retrouver en 1871 non moins solennelles, non moins inaccessibles aux leçons des événements, non moins périlleuses pour l'intégrité de l'idée de patrie, qu'elles ne l'étaient en 1869: tel est l'objet de ce chapitre.
L'état d'esprit républicain en 1870. — La « légende des volontaires » : Camille Rousset et Michelet. — Argument tiré de la landwehr prussienne en faveur des utopies antimilitaristes. — Confiance dans les affirmations de certains démocrates allemands ; ignorance du travail national de l'Allemagne. — Illusions et résipiscences de Michelet ; sa brochure : La France devant l'Europe. — « Personnalité croissante » des nations.
En mars 1870, Camille Rousset, avec l'autorité qu'assurait à son nom la récente Histoire de Louvois, publiait un livre intitulé: les Volontaires, 1791-1794X. Ce livre prétendait marquer la déchéance d'une légende. « Il y a, depuis tantôt