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LA LÉGENDE DES VOLONTAIRES

quatre-vingts ans, disait-il en sa préface, une légende des volontaires. Non seulement elle a faussé l'histoire, mais elle trouble encore aujourd'hui la question si importante et si débattue du système d'organisation militaire qui convient le mieux à la France. Rien ne vaut, rien ne supplée, môme pour la guerre défensive, une armée permanente et régulière. » Les archives du Ministère de la Guerre, savamment frustrées de leurs secrets, les livraient comme témoignages à l'appui de la thèse historique de Camille Rousset1. Mais il était stérile d'espérer que des dépositions d'archives pussent prévaloir contre l'imagination dominatrice de Michelet, qui, dans son livre sur les Soldats de la Révolution, ressuscitait les armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin, sinon telles qu'elles avaient été, au moins telles qu'elles auraient dû être d'après la philosophie républicaine. Dans les sphères démocratiques, on considérait cette philosophie comme plus vraie que l'histoire. On avait plaisir à se figurer que ces amants de la victoire avaient moins été des soldats que « des citoyens en armes, qui ne faisaient la guerre que pour fonder la paix, commencer la cité du monde2 »; on admi-

1. Comparer, contre la « légende révolutionnaire », l'avis autorisé du général Hardy de Périni, dans son récent avant-propos à la Correspondance intime du général Jean Eardy de 1797 à 1803 (Paris; Pion, 1901), pp. vu et suiv. Une récente biographie allemande de Kléber confirme, à rencontre de la légende des «volontaires », que le talent militaire de Kléber fut, avant tout, le produit d'une formation savante, et qu'en Allemagne d'abord, puis à l'Ecole des Cadets, il reçut une instruction militaire qui était celle des meilleures armées de l'Europe. (H. Bidou, Débats hebdomadaires du 3 novembre 11)00, pp. 8o0-851.) — Voir aussi, et surtout, l'ouvrage capital de M. Chuquet, sur les Guerres de la Révolution (11 vol., Paris, Pion, 1886-1 8

2. Michelet, les Soldats de la Révolution, p. 32 (Calmann-Lévy, édit. de 1898).

rait avec attendrissement ce mot de Hoche : « Si les soldats étaient philosophes, ils ne se battraient pas », et ce mot de Marceau : « Mes lauriers vous feraient horreur; ils sont teints de sang humain » ; la « sensiblerie » des deux héros leur faisait pardonner leurs épaulettes1. Les antimilitaristes les plus ombrageux invoquaient une autre parole de Hoche, digne, d'après Michelet, d'être son épitaphe : « Fils aînés de la Révolution, nous abhorrons nous-même le gouvernement militaire2 » ; et cette génération spontanée de généraux, — formés par leurs soldats, comme le disait Michelet, autant qu'ils les formaient eux-mêmes3, — apparaissait comme la forme idéale de la défense nationale.

Après avoir remonté au-delà du premier Empire pour contempler, à travers le prisme aménagé par Michelet, une image conventionnelle des armées révolutionnaires, l'opinion républicaine promenait ses regards au-delà du Rhin, et elle entrevoyait l'armée prussienne sous la forme d'une milice. Elle convoquait, à l'arrière des troupes qu'elle avait vues manœuvrer dans Michelet, les troupes qui avaient vaincu à Sadowa, pour donner assaut, elles aussi, au vieux militarisme. Michelet, plus tard, avouait cette naïveté. « Nous étions charmés, dit-il, d'opposer à nos vieux traîneurs de sabre, aux militaires de métier, un succès dû en partie à la landwehr citoyenne. Nous ne voulions pas savoir la part

1. Voir Camille Pelletan, préface de la nouvelle édition des Soldat* de la Révolution, p. xxvi.

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