‹ L'idée de patrie et l'humanitarismeChapitre 144 sur 331 · R08SEL · texte numérisé non relu

R08SEL

que l'Europe se laisserait faire comme s'était laissé faire la passive Italie méridionale, Garibaldi machinait la politique européenne à la façon d'un drame romantique, avec une recherche spéciale de la singularité et je ne sais quel orgueilleux vouloir de réaliser l'absurde. Il écrivait, le 18 mai 1871, à ses amis de Nice, que, s'il avait fait partie d'un Parlement qui ne fût pas composé par les prêtres, «gangrène humaine», il aurait proposé l'union complète des nations libres, avec un pacte social dont le premier article serait l'impossibilité de la guerre, et Nice capitale de cette union européenne : et X Officiel de la Commune s'empressait de publier cette lettre1.

Deux personnages qui moururent pour l'insurrection, Flourens et Rossel, nous semblent assez bien symboliser les deux courants d'idées fort distincts, voire même presque inverses, que l'on constate à l'origine : Rossel est un type de patriotisme; Flourens, un parangon d'humanitarisme.

Rossel2, officier de l'armée de Metz, avait souffert de l'inertie commandée par Bazaine, et, dans les colonnes de /' Indépendance, belge ,ils'en était plaint amèrement3. Préférant la fuite à la captivité, il

1. Réimpression du Journal officiel, 18 mai, pp. 599-600. — Garibaldi concluait : « Je n'ai jamais voulu manifester mon opinion sur le sort de mon pays natal, parce que je n'ai jamais voulu l'attirer dans les bras des ... d'en deçà plutôt que d'au delà du Var. »

2. Voir sur Rossel, outre les Papiers posthumes recueillis et annotés par Jules Amigues (Paris, Lachaud, 1871), l'article de M. le général Bourelly dans le Correspondant du 10 juin 1901. — Cf. Fiaux, op. cit., pp. 384-385.

3. Dans deux articles : la Capitulation de Metx et les Derniers jours de Metz, publiés en novembre 1870. — On ne peut rien lire de plus significatif et de plus poignant, au sujet de cette armée de Metz, que le livre du comte de La Tour-du-Pin-Chambly : l'Armée française à Metz (Paris, Amyot, 1871),

accourut à Tours et offrit son épée; des malentendus accidentels l'éloignèrent des mêlées qu'il rêvait. Il avait passé le temps de la guerre à désirer de se battre et à ne se battre point; son âme débordait de rage lorsque éclata la Commune. « Le 18 mars, écrit-il lui-même, je n'avais plus îe patrie : la France s'était effondrée; plus de courage, plus de patriotisme, plus d'honneur. Le 19 mars, j'apprends qu'une ville a pris les armes, et je me raccroche désespérément à ce lambeau de patrie1. » C'est ainsi que le patriote, chezRossel, engendra le «communard "'».

Les déceptions furent rapides : il se trouvait en présence d'un gouvernement improvisé, qui n'eut jamais le courage, quoi qu'en voulût Rossel, d'affronter la publicité ni de chercher à conquérir l'opinion par la presse3, et qui, conservant toujours l'aspect d'une émeute, « n'avait ni hommes d'Etat ni militaires, et ne cherchait point à en avoir4». Mais le sort en était jeté; et puis, où se battre ailleurs? L'austère et têtu calviniste qu'était Rossel répétait volontiers cette maxime de Descartes : « Etre aussi résolu dans ses actions, une fois son parti pris, dans les occasions urgentes, que si l'opinion en vertu de laquelle on agit était certaine...5. » Rossel demeura résolu ; même

Page 1