A DOULEUR DE GEORGE SAND
l'Empire succombait, victime des complaisances qu'avait eues sa diplomatie pour la « fraternité des peuples », victime aussi des concessions qu'avait arrachées au maréchal Niel l'humeur soupçonneuse de l'opposition républicaine ; la conscience nationale, en un irrésistible soulèvement, multipliait les légions improvisées et les dévouements héroïques, solitaires, des francstireurs embusqués; et la France, virilement, de ces larmes qui sont des réparations, pleurait les erreurs de son esprit public et l'àpreté des résipiscences. Elle pleurait de son côté, la bonne châtelaine de Nohant ; mais, incorrigible en ses illusions, c'était sur l'Allemagne qu'elle pleurait, sur cette Allemagne de convention qu'elle avait longtemps contemplée dans la brume de ses rêves, personne bien née puisque fille de la Réforme, personne bien éduquée puisque écolière de la philosophie, et qui, faisant son entrée dans le monde un peu plus tôt que les Français ne l'eussent pensé, allait couvrir de honte, par sa mauvaise tenue, la mémoire respectée de Luther et d'Hegel. Vainement avait-elle reçu, dès 1867, ce mot inquiet d'Armand Barbes : « C'est bien la barbarie qui menace de se précipiter sur nous. Pauvre chère France ! Et nous avons été assez bêtes, depuis Mme de Staël, pour vanter les œuvres d'au delà du Rhin1. » George Sand avait serré dans son tiroir, sans l'avoir compris, l'avertissement du vieux révolutionnaire. Se pouvait-il faire, en effet, qu'une nation de spéculatifs — bien plus, une nation de
1 Revue de Paris. 1" juillet 1896, p. 31.
luthériens — commençât à tourner si mal? Et trois ans après, George Sand, brutalement secouée de son rêve, rougissait et s'affligeait : ce Roon, ce Bismarck et ce Moltke, grands ouvriers de surprises, avaient négligé de consulter son idéalisme pour construire la réalité. Mais peu s'en fallait que l'inlassable utopiste ne considérât son Allemagne à elle, celle de la poésie 1, comme plus vraie que la leur, celle de l'histoire.
De fait, les penseurs dont s'honorait l'Allemagne depuis un siècle n'avaient-ils pas, l'un après l'autre, condensé dans quelques formules décisives les aspirations et les doctrines humanitaires, exclusives de l'idée même de patrie? Les patriotes, pour Herder, étaient des façons de don Quichotte : il qualifiait de barbarisme le duel entre deux patries ; se glorifier de sa nationalité lui paraissait une sottise accomplie, et le patriotisme, pour tout dire en un mot. lui semblait indigne d'un citoyen du monde'-. Schiller, à son tour, pareil à ces libres penseurs qui réputent la religion bonne pour des enfants, ne permettait qu'aux peuples enfants de s'agenouiller devant l'autel de la patrie3 : les Allemands devaient se contenter d'être hommes. Où Schiller était tout près de voir une puérilité, Lessing, lui, saluait une « faiblesse héroïque », et se piquait de « s'en
I. « Somme3-nous assez loin de cette Allemagne édénique que nous rêvions naïvement, d'après le3 poètes et les romanciers», écrivait, le 9 janvier 1871, Paul de Saint- Victor. (Barbares et bandits, p. 17G. Paris, Calniann-Lévy, 1885.)
~. Lévy-Bruhl, l'Allemagne depuis Leibnitz ; essai sur le développement de la conscience nationale en Allemagne, 1700-1848, pp. 157-161 (Paris, Hachette, 18m
3, Lévy-Bruhl, op. cit., p. 249.