LES PHILOSOPHES ALLEMANDS ET BISMARCK
passer volontiers1». Quant à Gœthe, mettant au service de son superbe égoïsme son don naturel de synthèse, il professait que, dans l'histoire des peuples, le patriotisme n'est qu'un accident, et s'attardait à développer l'adage : Ubi bene, ibi patria2. Henri Heine, toujours original, rafraîchissait l'aspect du débat : il invoquait l'arithmétique pour établir que l'humanitaire a quarante fois plus de valeur que le patriote, les habitants du reste de la terre étant quarante fois plus nombreux que les Allemands3. Qu'était-ce d'ailleurs que l'Allemagne? Un embryon de l'état de société. Et qu'était-ce que l'humanité? Un épanouissement de l'état de nature. Ainsi raisonnait-on, dans cette cohorte de disciples de Jean-Jacques qui se qualifiaient eux-mêmes d'illuminés4, et l'on détestait l'idée d'Allemagne par amour de l'état de nature.
Mais une singulière revanche était survenue, dont les études de M. Lévy-Bruhl nous ont récemment débrouillé les manèges5. L'Allemagne avait prosterné son admiration devant les altières tribunes d'où vaticinaient les Lessing et les Herder, les Schiller et les Goethe; et cette admiration même