GAMBETTA ET LE GÉNÉRAL DE MIRIBEL
d'autant plus éloquentes qu'elles sont muettes, mettaient leur espoir et leur foi dans un officier qui n'avait jamais cherché les avances de Gambetta, et qui, lorsque étaient venues ces avances, avait ajourné toute réponse. M. le général de Miribel avait été le chef d'état-major de M. le général de Rochebouët, et l'on savait au Parlement qu'il aimait Dieu et qu'il aimait la vieille France — deux archaïsmes assez imposants encore, apparemment, pour que leur culte parût un péril et presque un crime. Si Gambetta eût laissé faire certain de ses amis, la République n'eût ressemblé à celle d'Athènes que par une soif d'ostracisme : le chef du «grand ministère » détestait cette ressemblance-là1. Gardant toujours devant ses yeux l'image fascinante de la « marche de tous les partis, en 1871, sous les couleurs nationales2 », il refusa d'appliquer à M. le général de Miribel la loi des suspects, l'appela, d'autorité, dans un poste d'élite3, et devint suspect lui-même.
Au lendemain de cette double victoire rempor-
1. « Auprès de Gambetta, écrivait, en 1888, M. Emmanuel Arène, on savait vraiment ce que c'est que l'armée, comment il en faut parler, comme on doit la vénérer et l'aimer. Il y avait, pour ce patriote admirable, pour ce grand esprit qui, depuis sa mort, a toujours raison, deux ministères d'où la politique était exclue : les Affaires étrangères et la Guerre. Il aurait confié une ambassade au plus intraitable de ses adversaires, s'il avait pensé que la France dût y gagner quelque chose ; il aurait mis à la Guerre le plus déterminé de ses ennemis, s'il avait cru que la patrie en tirerait profit! Et quelle pitié, maintenant que le temps a lait son œuvre, de penser que ce fut là une des principales causes de sa chute! » (Matin du 22 octobre 1888.)
2. Discours de Cahors du 27 mai 1881. (Gambetta, Discours, IX, p. 319.)
3. Voir sur cet épisode et sur le rôle qu'y joua M. Paul Déroulède — « le vrai coupable », disait Spuller — le livre récent de M. Galli : Paul Béroulède raconté par lui-même, pp. 53-58 (Paris, Pion, 18010. — « Je n'ai pas le droit, déclara à cette occasion, le 13 décembre 1881, le général Campenon, alors ministre de la Guerre.
tée par Gambetta sur la réserve de M. le général de Miribel et sur les suspicions du parti républicain, on inventa contre lui une candidature sénatoriale : celle de M. le major Labordère1. Les électeurs sénatoriaux de Paris, désireux de voter contre le gambettisme, exploitèrent la notoriété républicaine de cet officier. Il fut élu, réclama du Sénat, en juillet 1882, quelques modifications au code de justice militaire2, provoqua, par ses critiques contre le principe de l'obéissance passive, d'éloquentes ripostes du général Ghanzy et de M. le général Billot, recueillit trente-huit voix, entre autres celles de Victor Hugo, de M. Labiche, de M. Demôle, de M. Millaud, de Corbon, de Tolain, de Laurent Pichat, en groupa contre lui deux cent sept, parmi lesquelles celle de Jules Simon 3 ; et quelques années plus tard, après un bref passage au Palais-Bourbon — de crainte, peut-être, que les ennemis du militarisme n'abusassent de son nom — M. Labordère rentra loyalement dans le silence. L'élection Labordère fut
de suspecter la loyauté et la droiture d'un officier général français. » (Reinach, le Ministère Gambetta, p. 359.) — Comparer son attitude à l'endroit de J.-J. Weiss, en qui il «aimait, nous dit M. Deluns-Montaud, le seul homme de France qui eût lu le traité d'Utrecht ». (Revue politique et parlementaire, 1897, XI, p. 262.)
1. Voir, sur cet incident, Reinach, le Ministère Gambetta, pp. 366-367.
2. M. Labordère demandait la modification de l'article 218 du code de justice militaire. C'était dans la séance du 28 juillet 1882. Il s'appuya sur ce mot de M. Schœlcher: « La doctrine de l'obéissance passive prèchée avec tant de soin, avec tant de persévérance à l'armée, et soutenue par les prescriptions draconiennes du code militaire, là est la cause initiale du mal. » Le général Billot répliqua que le vote de la proposition Labordère serait «la ruine de la discipline, la ruine de l'armée », et le général Chanzy déclara que ce serait « une atteinte des plus graves aux principes qui sont la base de nos institutions militaires».
3. Le principe de l'armée est-il l'obéissance « au supérieur hiérarchique », ou « l'obéissance à la loi »? Tel était le débat que M. Labordère
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pour Gambetta ce qu'avait été pour Thiers l'élection Barodet : elle commençait à sonner le glas de sa popularité républicaine.
Une revue cosmopolite à laquelle collaboraient plusieurs hommes politiques de la gauche émettait, au même moment, les plus expresses réserves sur le programme du grand ministère : « M. Gambetta, lisait-on dans cette revue, a-t-il entrevu pour la République Française le rôle de rallier hardiment les gouvernements libéraux et les peuples sous la bannière d'une politique de paix, de justice et de liberté? Son programme ne l'indique guère1. »
Les Etats-Unis d'Europe avaient raison, et c'est encore M. Joseph Reinach qui nous explique, juste à point, que la France, au jugement de Gambetta, ne devait ni « faire de la démocratie pour l'exportation », ni « pratiquer l'apostolat révolutionnaire2 ». Dès son arrivée à Tours, en 1870, i'apôtre de la Défense nationale avait fait venir Barni, l'ancien président du Congrès genevois de la Paix et de la Liberté, pour lui confier la direc-
voulait engager devant le Sénat, et qui, en 1882, tourna court. Il faillit se rouvrir, en 1887, à la Chambre des députés, durant un discours de M. de Mun; mais tout se borna à des interruptions :
« M. de Mun. — Le principe de l'armée, c'est l'obéissance, et l'obéissance sans discussion, le dévouement jusqu'à la mort...
« Un grand nombre de membres a gauche. — L'obéissance à la loi.
« M. de Mun. — L'obéissance au supérieur hiérarchique, voilà l'obéis sance militaire.
« A gauche. — A la loi ! A la loi ! » (De Mun, Discours, III, p. 453. Paris, Poussielgue, 1888.)
1. Etats-Unis d'Europe, 19 novembre 1881. — Cf. même revue, 19 avril 18S4 : « L'ardeur même de son patriotisme enleva à Gambetta le pressentiment et le secret de la revanche pacifique. »
2. Reinach, le Ministère Gambetta, p. 383. — Cf. Deluns-Montaud, Revue politique et parlementaire, 1897, XI, p. 254.
tion du Bulletin des Communes d et associer ainsi ce missionnaire de la République universelle au laborieux enfantement de la République Française. Or, ses maximes de politique générale, à mesure qu'il en prit conscience et qu'il eut l'occasion de les appliquer, furent exactement l'inverse de celles de Barni '-'. L'un se flattait d'être un humanitaire, et l'autre se piquait d'être un patriote ; l'un songeait à supprimer toutes les frontières , et l'autre à reculer celles de la France ; l'un méprisait la gloire des armes, et l'autre voulait qu'elle nous fût rendue ; l'un considérait Fégoïsme national comme une mesquinerie, et l'autre s'enorgueillissait d'en être le serviteur ; l'un rêvait d'une politique extérieure concertée par le libre suffrage des peuples, et l'autre, devenu familier avec les nécessités du pouvoir, ne craignait pas de dire, en 1882, qu'il fallait qu'à l'occasion des affaires d'Egypte le Gouvernement sût « prendre une initiative et une responsabilité ». — « Jamais! ripostait alors M. de Lanessan. Le Gouvernement n'a pas le droit de guerre et de paix... » Et M. Jules Gaillard (de Vaucluse) interrompait à son tour : « C'est la politique de la monarchie 3. »
La politique de la monarchie, était-ce de quoi
1. MM. Magnier et Alcide Dusolier étaient, à la rédaction du Bulletin, les deux collaborateurs de Barni.
2. Sur Barni, sa personne et ses idées, voir ci-dessus, pp. 74 et suiv., et surtout la longue notice de M. Nolen, en tête de la nouvelle édition du livre de Barni : la Morale dans la démocratie (Paris, Alcan, 1885). — Les articles de Barni dans le Bulletin des Communes furent réunis en volume sous le titre: Manuel républicain (Paris, Germer-Baillière, 1872): on y trouve, entre autres survivances des vieilles idées républicaines, une vive attaque contre le code militaire, «code barbare qui ne peut plu3 convenir à une armée de citoyens » (p. 87).
3. Gambetta, Discours, XI, p. 1)5 : séance du 18 juillet 1882.
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faire reculer Gambetta? Il avait le sens de la tradition nationale et l'intelligence des réalités de l'histoire ; la République lui paraissait appelée, non point à laisser tomber en déshérence l'héritage des régimes anciens, mais à l'accepter tel quel, avec ses gloires et avec ses fautes, et à continuer ces gloires, et à réparer ces fautes. « Ma noblesse va bien », s'écriait-il un jour, en 1870, en apprenant les valeureux faits d'armes de M. de Carayon-Latour et de ses soldats 1 : dans cette boutade, tout Gambetta jaillit. Il ne voulait pas que rien de ce qui était la France lui fut étranger ; « dévot de Jeanne d'Arc» autant que de Voltaire2, il disait en 1876 : « Ce serait faire une politique détestable que de ne pas tenir un très grand compte, dans les relations de la France avec l'extérieur, de ce que j'appelle, avec l'histoire et avec les traditions diplomatiques du pays, la clientèle catholique de la France dans le monde3. » Peu de temps s'écoulait, et sur les mêmes lèvres un cri de guerre contre le cléricalisme retentissait. Les coreligionnaires politiques de Gambetta applaudissaient ce cri de guerre, pour le rendre plus redoutable à tous ceux qui s'en enrayaient, mais certains de ces applaudissements demeuraient quelque peu défiants. Il évoquait trop volontiers 1' « histoire », trop volontiers les « traditions
1. Comparer son appel à l'ancienne aristocratie, dans le discours qu'il prononça, le 24 mai 1874, aux obsèques d'Alton-Shée (Reinach, le Ministère Gambetta, pp. 343-344). — De même, en 1S70, Gambetta avait permis à Cbarette de conserver l'uniforme des zouaves pontificaux et le guidon bleu et blanc avec l'image delà Vierge (Reinach, le Ministère Gambetta, p. 104).