‹ L'idée de patrie et l'humanitarismeChapitre 225 sur 331 · Chaîne d'union, août 1874, p · texte numérisé non relu

Chaîne d'union, août 1874, p

3. C'est Massol lui-même qui, en 1873, installant au nom de deux loges des garants d'amitié auprès de la loge Alsace-Lorraine, avouait, sousl'impression fraîche encore d>» nos désastres, que, sans le sentiment civique. le sentiment humanitaire est une vaine et paresseuse aspiration {Monde maçonnique, 1873-1874, pp. H-lâV.

Malgaches ou à des Boxers, liens fort commodes, en vérité, puisqu'ils n'obligent à rien du tout ; et l'orgueil et l'égoïsme trouvent également leur compte dans ce cosmopolitisme vaporeux.

Ce n'est point un maçon vulgaire, mais le grand orateur du Suprême Conseil, qui disait en 1882, dans une séance d'apparat: « Gomme la science, la maçonnerie est universelle. La maçonnerie ne veut pas connaître les barrières qui semblent avoir été plantées là pour parquer les peuples ; de même que la nature ne paraît avoir souci que de l'espèce et se préoccupe fort peu de l'individu, la maçonnerie s'occupe peu des nationalités ; elle a souci de la famille humaine tout entière ; dans notre loi maçonnique, le principe de nationalité, si persistant et si puissant encore sur notre continent européen, s'efface devant le grand principe de l'internationalisme1. » Voilà des déclarations quasiment officielles ; elles tombent de très haut: mesurez-en l'effet sur le cerveau de l'officier du Cantal ou du politicien de la Haute-Marne, qui doivent préparer pour leurs Frères quelque pièce d'architecture : l'officier, dans la loge d'Aurillac, déclamera contre la guerre, souriant à part lui de ses camarades qui croient faire leur métier en la

1. Discours du F.-. Raymond, grand orateur du suprême Conseil, à la séance solennelle delà grande loge centrale de France, le 27 décembre 1SS2. (Mémorandum du rite écossais a7icien accepté, 1883, n° 76, pp. 24-25). — Cf. le F.-. Troubat, ancien secrétaire de Sainte-Beuve, parlant, en 1886, à la loge le Mont-Ganelon, à Compiègne, et évoquant « cet idéal que seraient les Etats-Unis d'Europe et la République universelle, si les nommes devenaient intellectuellement grands et forts, et si les peuples savaient renoncer à des bêtises » (Mémorandum du rite écossais ancien accepté, 1886, n° 93, pp. 60-6$), et le F.-. Charpentier, en 1887, à la réunion des loi.es de l'ours, rêvant dune Europe en Etals-Unis, d'une seule et grande République (Bulletin maçonnique, mars 1887, p. 310).

préparant i ; quant au député, dans la loge de Chaumont, il professera que « la maçonnerie doit devenir déplus en plus internationale2», se reposant ainsi, dans l'intimité de ses Frères, de ces préoccupations nationales qui sont la raison d'être de son mandat.

Des brochures appropriées confirment et centuplent l'effet de ces discours : le Monde maçonnique, vers cette époque, signale un opuscule intitulé : le Problème de la guerre, où l'on montre que la guerre n'est que le maintien de l'esclavage et qu'elle est un moyen d'opprimer les. classes laborieuses. On recommande cette brochure comme « profondément empreinte de l'esprit maçonnique3». Nous sommes en 1882; depuis nos désastres, douze ans à peine se sont écoulés ; Gambetta et un certain nombre de républicains, se penchant surlaFrance pourla guérir etla relever, ont oublié les chimères de leur innocente jeunesse et réussi à les faire oublier; la maçonnerie, elle, en dépit des prônes patriotiques que multiplié la loge Alsace-Lorraine, redevient ce qu'elle était

en 1869, un dissolvant de l'idée de patrie.

1. Chaîné d'union, janvier-février 1882, pp. 26-27 : discours du F.-. Fà,

officier, à. la. loge d'Aurillac: « Point de guerre entre les Etats, non plus qu'entre les individus. Voilà ce qu'ordonne la raison... Humanité ! seule providence qui travaille pour nous ! Elle s'avance, abolissant la guerre, qui fut la dure et sanglante condition des siècles passés. »

2. Monde maçonnique, décembre 1882, p. 392: discours du F.-. Dutailly, député, à la loge de Chaumont.

3. Monde maçonnique, juillet 4882, p. 143. — Vers cette époque, Un Congrès maçonnique suisse décide de faire campagne contre la guerr et d'éditer un petit livre : la Guerre et la Paix: Appel aux Mères (Chainù d'union, mars-avril 188:;.', pp. 109-110).

Rapports entre la maçonnerie française et les maçonneries étrangères. — La question des loges d'Alsace-Lorraine : culte de la maçonnerie allemande pour le jeune Empire. — Rôle joué par la Chaîne d'union : personnalité d'Hubert, « maçon de tous les pays » : solennités reconnaissantes dont il est l'objet. — Attitude réciproque du Grand-Orient et de la maçonnerie allemande. — Rentrée des Allemands dans les loges françaises.— Lettre du Grand-Orient aux maçonneries étrangères (octobre 1883) pour leur demander de désigner des garants d'amitié. — Circulaire du Conseil de l'Ordre, en 1885, laissant aux loges françaises toute liberté de recevoir des étrangers.

Ce n'était pas que les déceptions eussent fait défaut à la maçonnerie française. Nous avons dit, dans un précédent chapitre, celles qui, dès le lendemain de la guerre, lui furent infligées par les Frères d'Allemagne. L'Italie aussi ne lui avait pas épargné certains vilains procédés : il est de notoriété publique — le détail est consigné dans le Bulletin officiel de la maçonnerie du Luxembourg, — qu'une loge d'Italie, au lendemain de nos défaites, écrivit aux maçons du grand-duché pour se faire désigner un Allemand de distinction qui eût conquis quelque gloire aux dépens de nos armées ; cette loge lui voulait proposer un trophée suprême en le nommant membre d'honneur1. Dans la ma-

1. Bulletin de l'Ordre maçonnique dans le grand-duché de Luxembourg , 1S7'2. qm 2 et 3, p. 29. « Séance du 11 novembre 1872. Le grand-maitre adjoint fait donner lecture d'une planche de la P. R. de C. (Italie), qui exprime son admiration pour les Allemands et l"armée prussienne, demande que le S. c. lui désigne un Frère auquel ils puissent adresser,

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çoimerie d'Alsace même, deux courants s'étaient dessinés, dont l'un fut assez pénible pour la maçonnerie française. Tandis que les loges de Mulhouse et de Colmar s'apprêtèrent, dès le lendemain de la guerre, à « briser leurs colonnes » plutôt qu'à subir l'obédience allemande1, celle de Strasbourg, qui, peu d'années auparavant, avait facilité l'échange de coquetteries entre Jean Macé et les frères badois, ne craignit pas d'user d'équivoques ; sans demander la permission du Grand- Orient de France, elle s'empressa, tout de suite après le traité de Francfort, de proposer à ses sœurs alsaciennes la constitution d'une grande loge d'Alsace2; et les autres loges ne laissèrent

comme témoignage de sympathie, le titre de membre honoraire. Le Conseil se déclare incompétent à faire cette désignation, qui doit être faite par une loge prussienne. Il a été répondu en ce sens à la loge italienne. »

1. Voir la lettre des loges de Mulhouse au préfet de Colmar, dans la Chaîne d'union, avril 1872, p. 224.

2. Voir sur ce projet de la loge de Strasbourg, Chaîne d'union, janvierfévrier 1873 (pp. 106-111 et p. 149) et mars-mai 1873 (p. 242), et surtout une brochure anonyme publiée à Paris, à l'imprimerie Alexandre Lebon, en 1872, et intitulée : Une grande Loge pour l'Alsace- Lorraine. Dès le 25 mai 1871, Wolf, vénérable de Strasbourg, ami de Macé, convia les autres loges d' Alsace-Lorraine à envoyer des délégués à Strasbourg, le 4 juin, pour y discuter la question suivante : « Voulons-nous nous mettre, chaque loge isolément, sous l'obédience d'une grande loge allemande, ou voulons-nous nous unir pour former une grande loge pour l' Alsace- Lorraine?» Il joignait à son appel un projet provisoire en vertu duquel la nouvelle grande loge, qualifiée de « Frères unis de l'Alsace et de la Lorraine», se réunirait en assemblée constituante, à Strasbourg, le 24 septembre 1871. L'Espérance, de Mulhouse, protesta contre l'initiative de Wolf et refusa d'envoyer des délégués à la réunion du 4 juin. Avec la permission du Grand-Orient de France, elle consentit à prendre part à une nouvelle réunion tenue le 2 juillet, et chargea ses représentants de combattre le projet de séparation d'avec le Grand-Orient de France, qu'impliquait la constitution d'une grande loge. Les rapports demeurèrent très froids, par la suite, entre l'Espérance de Mulhouse et le vénérable strasbourgeois, qui avait voulu détacher de la France la maçonnerie alsacienne et lorraine, quatorze mois avant que le Gouvernement de Berlin ne l'imposât.

pas d'en être choquées, croyant entrevoir, derrière ce projet, un élégant moyen de prendre congé du Grand-Orient de France avant même que l'Allemagne victorieuse ne l'exigeât'. Cette exigence survint le 11 juillet 1872, et, par un étrange retour, l'un des maçons d'outre-Rhin qui furent le plus impitoyables à l'endroit des ateliers d'Alsace-Lorraine et qui contribuèrent le plus activement à les faire persécuter fut ce même Frère Brinck2, qui, en 1869, dignitaire de la Concordia, loge allemande de Paris, présidait avec Hubert le dîner mensuel des vénérables et toastait familièrement, sous les regards émus de Lachambeaudie, avec M. Henri Brisson. Toutes les loges d'Alsace se fermèrent, et la presque unanimité de la maçonnerie allemande approuva la mesure du nouvel empereur3. On professait, d'ailleurs, un véritable culte pour ce « Frère » couronné, « homme pacifique, osait-on dire,

1. En 1871, le Grand-Orient de France avait sous sa juridiction, à l'étranger, trois loges dans l'Uruguay, deux en Argentine, deux en Espagne, une à Livourne, une à Genève, sept à l'île Maurice. Tout le numéro de la Chaîne d'union de décembre 1872 est consacré à la question des loges d'Alsace-Lorraine ; celle de Colraar entra en sommeil le 18 août 1872, celle de Metz le 16 septembre 1872; et celle de Strasbourg fut dissoute le 11 octobre 1872.

2. Chaîne d'union, 1887, p. 8. — Quant à l'oculiste Meyer, vénérable de la loge Concordia, il s'était retiré en Suisse après 1870 (Chaîne d'union, 1886, pp. 491-492).

3. Caubet fit remarquer, mais en vain, qu'en 1814 la grande loge d'Angleterre avait laissé les ateliers de l'île Maurice sous la juridiction du Grand-Orient de France (Monde maçonnique, janvier 1872, pp. 520- 521). Au contraire, un collaborateur du Bulletin de l'Ordre mqco dans le grand-duché de Luxembourg (1872, n°* 2 et 3, pp. 41 et suiv.l blâma la « regrettable irréflexion » et la « hâte déplorable »des Frères d'Alsace, justifia par la loi sur les sociétés secrètes la circulaire allemande du 11 juillet 1872, et affirma que le projet d'une grande loge à Strasbourg était seul réalisable.

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