FERRY ET LE RENONCEMENT DIPLOMATIQUE
tait notre République, définitivement inaccessible à toute ambition militariste, à se conduire en Etat économique — ce qui voulait dire, en son langage : Etat commercial et industriel — et non point en Etat dynastique1. « Que sommes-nous allés faire au Congrès de Berlin, à Dulcigno, en Tunisie? » demandait M. Fernand Maurice2 : il s'irritait, au nom de la République, que la France eût fait entendre son mot et chargé ses soldats de le répéter, s'il en était besoin, dans leur idiome à eux. Ce livre était comme un symptôme des pensées ultimes d'une certaine catégorie de républicains : Ferry, qui les connaissait bien, leur barrait la route. Il disait tout haut, pour les réfuter et parfois pour les flétrir, les illusions inexprimées, ou même inavouées, dont ses anciens coreligionnaires conservaient le culte. Edifier une France abstraite, hors du temps et de l'espace ; l'identifier avec une notion abstraite, celle de république; définir, par une sorte de déduction, par des a priori présomptueux, la politique extérieure qui s'impose à une république; et oublier que la
intérêts directs ou indirects du pays. La grandeur de la France en Orient, sa mission civilisatrice sont des abstractions qui peuvent subsister tant qu'elles ne sortent pas du domaine de la diplomatie. Mais qu'on essaie, avec le suffrage universel, de leur donner une réalité plus effective, l'on verra si le peuple suivra. »
1. Comparer les idées qui se développaient, vers la même date, à la loge les Amis bienfaisants, et qu'une publication périodique intitulée : V Enseignement par les faits, propageait à travers la maçonnerie. Le F.-. Bourdin, orateur, expliquait dans cette publication qu'il ne faut pas d'alliance avec les gouvernements monarchistes, et que, lorsque la France sera le point de la terre où les habitants jouiront de la plus grande somme de liberté, où la misère sera un fléau inconnu, elle aura conquis intellectuellement le monde [l'Enseignement par les faits, 2e semestre, 1882, pp. 7-12 et 41-52).