XXVIII INTRODUCTION
un ensemble de préjugés et d'idées arrêtées, que l'humanité entière ne saurait accepter1. » Allez au fond de l'argument : entre la vitalité de la conscience nationale et la mise en jeu d'un certain intellectualisme, il y aurait antinomie; l'humanité pensante, s'incarnant en certains exemplaires de choix, serait meurtrière pour les nations mêmes dont ces hommes font partie; la pensée humaine, brisant tous les cadres collectifs, aurait une sorte d'influence anarchique, dont les premiers effets seraient néfastes pour le territoire même qui l'aurait laissée mûrir.
Etait-ce pour nous apporter lui-même, en toute modestie, un exemple de sa propre thèse, que Renan, peu d'années après Sedan, commettait ces lignes troublantes : « L'homme qui a obéi est à jamais perdu pour certaines délicatesses de la vie; il est diminué intellectuellement 2 » ? On croyait, en 1871, et l'on n'a pas encore cessé de croire, que l'estime et le culte du principe d'obéissance sont nécessaires au relèvement delà patrie3; mais Ernest Renan, préoccupé de l'hypothétique diminutio capitis d'une aristocratie intellectuelle passablement raréfiée, sacrifiait d'un gai sourire la prospérité même de la démocratie nationale, et cet « ensemble de préjugés et d'idées arrêtées » qui
1. La Réforme intellectuelle et morale de la France, p. 236. C'est dans le même sens que Renan disait encore (op. cit., p. vm): « Patriotisme est le contraire d'influence morale et philosophique. »