LA MAÇONNERIE ET LES GYMNASTES
sur tous les enfants sortis de l'enseignement libre : l'intervention de M. Sansbœuf faisait s'effondrer une immense espérance. Valait-il la peine, pendant des mois, de déroger au dogme humanitaire et de multiplier les coquetteries à l'endroit des patriotes, pour constater, en fin de compte, que les gymnastes, inaccessibles à toute avance, refusaient de s'exercer par-dessus le cadavre d'Hiram! Et n'eût-on pas mieux fait, en 1884, au lieu de planter a l'ombre de l'acacia cet arbrisseau rabougri qu'on appelait Y Union patriotique, d'écouter les graves objections présentées par un «Frère» de la Rose écossaise, qui rappelait que la maçonnerie ne s'inquiète pas des nationalités, qu'elle vise à l'abolition des frontières, et qu'elle a des signes pour que tous ses adeptes se puissent secourir, même en temps de guerre1?
militaire qui est demandé par YUnion des Sociétés de Gymnastique, et qui permettrait à son titulaire d'être nommé caporal après trois mois de service effectif, aura plus de chances d'adoption si l'Union conjugue ses efforts avec ceux des éducateurs nationaux. » (Cité dans Turmann, l'Education populaire, pp. 20-21. Paris, Lecoffre, 1900.)
1. Lire, dans le Mémorandum durite écossais ancien accepté (1884, n° 84, pp. 18 et suiv., et n° 85, pp. 56 et suiv.), le compte rendu du long débat qui s'engagea, à la Rose écossaise, entre les F..-. Ducuing et Monteaux, le premier favorable, le second hostile au mouvement d'éducation civique et militaire.
308 l'œuvre de la république (1882-1895)
L'incident du Globe : « Est-il de l'intérêt de la maçonnerie que l'Alsace reste allemande?» — Protestations isolées de deux loges. — Inquiétudes d'esprit de certaines notabilités maçonniques au sujet de l'éducation patriotique et militaire. — Tactique de Macé ; son but ; laréductiondela durée du service, étape vers la future armée de milices. — Nouveau cbamp d'activité de la Ligue de l'Enseignement: mouvement post-scolaire. — Le péril boulangiste : anxiétés qu'il suscije ; acheminement vers une nouvelle conception de l'école primaire.
On devine quel désarroi suivit cette déception: il est équitable de ne le point oublier, pour apprécier ce qu'on a nommé, dans les annales maçonniques, l'incident du Globe. La loge le Globe, de Vincennes, en 1886, discuta sérieusement s'il était de l'intérêt de la maçonnerie que l'Alsace-Lorraine restât allemande. Des indiscrétions et l'émoi bien naturel de la loge Alsace-Lorraine révélèrent aux profanes le genre de travaux qu'on faisait à Vincennes. Des polémiques suivirent1; six ans après, elles duraient encore ; et le Grand-Orient, pour y mettre un terme, publiait à l'usage des laïques, en 1893, une longue déclaration sur l'incident. Mais, entre 1886 et 1893, le maladroit « vénérable » dont le maillet avait présidé cette bizarre discussion avait reçu solennellement une « splendide médaille2»; et, pour voir clair en cette
1. Voir, en particulier, sur l'incident du Globe, tous les documents recueillis dans l'Echo de l'Atelier, organe de la loge l'Etoile polaire, du 30 avril 1893, et dans le Bulletin maçonnique, juin 1893, pp. 141-160.
2. Chaîne d'union, 1889, p. 42 : Hubert félicite de cette distinction le F.-. Blavier, vénérable, qui «a relevé la maçonnerie dans l'Orient de Vincennes ».
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affaire, les détails trop ignorés qu'apportait dès 1887 un publiciste maçonnique, M. Léon Marot, ont plus d'intérêt historique que les tardives explications du Grand-Orient.
Il avait été démontré à la loge le Globe, nous dit M. Marot, que la guerre anéantirait pour un siècle les espérances des républicains. Vaincus, c'était le morcellement de la France et l'écrasement de la République; vainqueurs, c'était l'avènement d'une dictature militaire, le réveil, plus vivace que jamais, des haines de race, et, par conséquent, l'isolement de la France, l'ajournement du triomphe de la démocratie universelle par la fédération des peuples. La loge estimait que nos frères d'Alsace-Lorraine avaient mieux à faire que de confier le drapeau de la revanche à des curés soi-disant patriotes : c'était de faire une alliance étroite avec la démocratie socialiste de l'Allemagne. Deux loges parisiennes furent seules à s'émouvoir: Y Alsace-Lorraine et le Temple des Amis de l'honneur français. Fort heureusement, la grande famille maçonnique, qui s'étend dans toutes les parties de l'univers et dont le cosmopolitisme est la base fondamentale, la raison d'être, ne pouvait recevoir aucune atteinte de ces tentatives de quelques Frères, qui semblent peu comprendre l'esprit de la sublime assoc'atioi à laquelle ils appartiennent1.
C'est en ces termes qu'en 1887 M Léon Marot commentait l'incident du Globe, en toute franchise et loyauté, avant que les obsessions désobligeantes de la presse profane et patriotique n'eussent rendu nécessaire quelque apparence d'effarouchement et imposé un commencement de désaveu. Pour
i. Marot, le Parti de la guerre et la Ligue des Patriotes, pp. 309-310. — L'origine de ce livre semble avoir été une conférence faite par M. Marot en 1886, à la loge l'Homme libre, sous le titre : « Ce qu'est réellement la Ligue des Patriotes, ce qu'elle vient faire dans la franc-maçonnerie. » (Monde maçonnique, avril 1886, p. 409.)
310 l'œuvre de la RÉPUBLIQUE (1882-1895)
M. Marot, ce n'est pas le Globe, c'est la loge Alsace- Lorraine qui est une anomalie dans la maçonnerie. Aussi bien, à cette date, les cruelles énigmes qu'on se posait à Vincenues avaient-elles leur écho dans les ateliers des départements. Etait-il bon de se préparer à la guerre?
Ce doute fermentait, par exemple, dans la cervelle humanitaire d'un conseiller d'arrondissement de Besançon; présidant une distribution de prix et couronnant des bambins qui « ne connaissaient que la musique guerrière, l'histoire des luttes héroïques et des combats meurtriers », il avait malaisément, sur l'estrade même, étouffé deux larmes; et, courant à sa loge, il se soulageait en maudissant Bonaparte et en attaquant ces préjugés séculaires qui élèvent des barrières artificielles appelées frontières1. Tel autre, dans la loge des Héros de l Humanité ', racontait que ses yeux %s'étaient mouillés, durant la première revue des bataillons scolaires, au spectacle de cette enfantine chair à canon2. L'activité patriotique, décidément, coûtait à la maçonnerie trop de larmes amères ; elle finit par y renoncer.
Jean Macé, lui, montra, pour quelque temps encore, plus de constance. C'est que la Ligue de l'Enseignement avait pris goût aux initiatives législatives; et, de même qu'elle avait préparé le vote