L INTERNATIONALISME MAÇONNIQUE
Rennes a vu l'issue1. La maçonnerie, dès ce moment, fut tout entière en branle; elle attaqua, dans ses planches, dans ses revues, dans ses convents, les « graines d'épinards », les « chefs armés de cierges2 », la « tourbe de valets et de faux républicains qui n'ont d'autre bagage que l'épée et le goupillon3 ». Gambetta fut l'objet, dans cette même loge YEquerre, d'une sorte de procès posthume, au cours duquel il fut convaincu d'avoir « exalté l'idée militaire, établi avec imprévoyance le culte de l'uniforme », et d'avoir été, par là, « très funeste à la France4» ; la loge la Jérusalem écossaise entendit, sur le thème du « désarme-
1. Au sujet de la part prise par les grands convents eux-mêmes, en 1898 et 1899, dans l'affaire Dreyfus, voir les documents publiés par M. Paul Nourrisson, le Club des Jacobins (pp. 6-13 et 220-223) (Paris, Perrin, 1900). Même après le procès de Rennes, la Revue maçonnique (novembre 1900, pp. 166 et suiv.) réclame encore la «lumière crue de la revision».
2. Revue maçonnique, juin 1896, pp. 140-142. — Cf. Mme Clémence Royer traitant le général Gallieni d' « élu et mandataire des Jésuites » {Droit humain, 1898, p. 305). — Cf. conférences de la Parfaite Union, de Rennes, sur l'envahissement de l'armée par le cléricalisme et sur l'esprit de l'armée {Compte Rendu des travaux du Grand-Orient, 1er mars-30 juin 1900); — conférence de M. Augagneur, aujourd'hui maire de Lyon, à la tenue des Amis de la vérité, de Lyon, sur les « sanctions nécessaires », à savoir : suppression de Saint-Cyr et de l'Ecole Polytechnique et réduction du service à deux ans {Compte Rendu des travaux du Grand-Orient, 1er septembre-31 octobre 1899, p. 21); — article de M. Georges Martin, ancien sénateur de la Seine, dans le bulletin de la loge le Droit humain (1898, p. 194) : « La France a la même méfiance de ces trois facteurs des despotismes passés : prêtre, magistrat, soldat, dont la République n'a pas encore su transformer les deux derniers en serviteurs fidèles de la démocratie. Sabre et goupillon se rencontrent partout ensemble, microbes cultivés dans le laboratoire gouvernemental, pour tuer l'esprit laïque né du voltairianisme et empoisonner la République » ; — article du F.-. Minot {Revue maçonnique, novembre 1900, p. 166) contre le mysticisme militaire et en faveur des réformes de M. le général André. — Cf. Dasté, l'Armée et la Franc-Maçonnerie, pp. 22-32.
3. Ordre du jour de la loge YEspêrance fraternelle, dArgenteuil {Revue maçonnique, février 1899, p. 23).
4. Revue maçonnique, août 1900, p. 1S3. — Cf. même revue, décembre 1900 et janvier 1901, les discours prononcés à la loge YEquerre contre la décoration accordée aux villes de Dijon, Saint-Quentin et Paris.
ment », l'éloquence anarchiste de M. Laurent Tailhade1; et, dans la seule année 1900, on vit le Congrès maçonnique de Nice mettre à l'étude la suppression de l'armée permanente2, celui de Bône voter la suppression des Conseils de guerre en temps de paix3, et le grand convent, enfin, réserver un bon accueil à l'idée de prohiber aux soldats et aux officiers, en dehors des heures de service, le port des armes4.
On ne sera point surpris qu'entraînée par un tel élan la maçonnerie française ait affecté une orientation de plus en plus internationale. Elle fit, en 1891, le pèlerinage de Nice, pour honorer un « Christ nouveau5 », un « Titan fibre penseur6 », un personnage qui fut « à la fois Cincinnatus, Scevola, Coriolan, Giordano Bruno , Savonarole , Arnaud de Brescia7 », et dont la tombe est tout ensemble « la Mecque de l'Italie etlaMecque de l'humanité 8». Aux pieds de Garibaldi, les Frères de France et ceux d'Italie s'étreignirent : entre liturgistes, on se redisait avec édification l'une des stipulations