LA LITTÉRATURE ANTIMILITARISTE
mener leur scalpel l. On entrevoyait dès 1894 que, si la servitude du militarisme, dénoncée par ces écrivains, leur en faisait oublier la grandeur, c'est que cette servitude avait choqué surtout, en eux, une certaine indolence d'agir et un aristocratique besoin d'inégalité2. Le temps et l'audace aidant, ils ont mis leurs âmes à nu ; et, si laides soient-elles, il nous faut regarder.
J'ouvre le plus récent de ces livres3, qui, si j'en crois la préface, signée d'un de nos antimilitaristes les plus qualifiés, est « plus qu'un livre, un acte social4 ». Voilà, certes, un beau mot, et j'attends un réquisitoire généreux, ou s'en donnant l'apparence, contre les abus, réels ou supposés, dont toute institution terrestre traîne avec elle le cortège. Détrompons-nous : cet « acte social » n'est rien plus qu'un acte de haine
1. C'est ce que M. Abel Hermant (le Cavalier Miserey, pp. i-m, Paris, Charpentier, 1887) appelait « appliquer une vision artiste et les procédés du roman d'analyse àl'étude surnature du soldat », etil prétendait mettre en présence, dans son roman, «deux personnalités essentielles : l'Homme et le Régiment », pour observer « leur antagonisme, leur action réciproque, leur collage, leur brutale rupture ».
2. C'est là ce qui distingue cette nouvelle littérature antimilitariste des vieilles charges caricaturales qui eurent leur heure de célébrité sous le nom de sergent Duriveau, sergent La Ramée, colonel Ramollot, etc. (Voir préface du Colonel Ramollot. Paris, Marpon, 1883). « Il faut bien admettre, lit-on dans la préface des Nouveaux exploits du colonel Ramollot (Paris, Marpon, 1884), que dans tout le monde il peut bien y avoir un être bizarre, que l'uniforme ne rend pas spirituel du jour au lendemain. » Ainsi l'auteur de Ramollot prétendait viser bien plutôt la bizarrerie antérieure à la profession que la déformation professionnelle ; et sans doute, en fait, ses coups atteignaient indirectement l'esprit militaire lui-même, mais ce n'était que par ricochet, et à demi involontairement. Aujourd'hui, le roman antimilitariste a pour but de dénoncer l'institution militaire comme un organe de déformation qu'il faut abolir.
3. Louis Lamarque, Un an de caserne, avec préface d'Octave Mirbeau (Paris, Stock, 1901).