CHASSIN ET LA DÉMOCRATIE
cations du temps ; elle était le leurre dont l'opinion républicaine se tranquillisait et s'abusait. Charles-Louis Chassin1, en 1868, «avec l'appui zélé de la plupart des démocrates francs-maçons 2», lança une feuille hebdomadaire, qui s'appelait la Démocratie. On lisait en son programme :
Comment éviter les conséquences forcées d'une politique militaire, également funeste, soit qu'elle procure une fausse gloire, la servitude et le déficit, soit qu'elle provoque la défaite, la honte et la ruine;
Comment rendre impossibles les expéditions lointaines, les interventions religieuses ou politiques, les annexions sous prétexte de frontière naturelle, toutes les luttes d'ambition, d'influence, de conquête :
Si ce n'est en revendiquant pour les nations elles-mêmes, — souveraines tenues d'exercer leur souveraineté, — le droit de guerre et de paix ;
Si ce n'est en réclamant l'abolition des armées permanentes, qui ne sont bonnes que pour l'attaque; l'organisation des milices nationales, bien supérieures pour la défense; la préparation, dès l'école, de l'armement général du peuple, seul capable d'assurer l'inviolabilité de son territoire ;
Si ce n'est en inspirant le respect absolu de la vie humaine, en apaisant les hostilités de race, les jalousies nationales, en affirmant l'unité de la démocratie universelle, en cherchant la paix sérieuse dans la libre confédération des peuples libres.
1. C'est le même Chassin qui, le 12 décembre 1860, avait demandé à Persigny la permission de fonder « un journal intitulé la Nation, qui appuierait avec enthousiasme l'affranchissement des nationalités et viserait à la constitution d'une Europe démocratique où les peuples, égaux et libres, vivraient dans un fraternel accord». Cette licence lui avait été refusée, parce qu'on l'avait confondu avec un nommé Charassin, journaliste en 1848. Le quiproquo fit grand bruit à l'époque (Voir Chassin, la Presse libre selon les principes de 1789, p. 233. Paris, 1862).
2. Journal des Initiés aux principes et à l'œuvre de la franc-maçonnerie universelle, mars-avril 1868, p. 61.
Parmi les adhérents dont s'enorgueillissait ce programme, on trouvait un grand nombre des hommes qui, peu d'années après, furent appelés par leur propre passé et par les infortunes de la France à devenir parti de gouvernement : à côté de Louis Blanc, de Quinet, de Vacquerie, de Michelet, il y avait là Allain-Targé, Babaud-Laribière. Jules Barni, Boysset, Brelay, Cantagrcl, Victor Chauffour, Cluseret, Crémieux, Duclerc, Dethou, Gambon, Guichard, Hendlé, Hérold, Songeon, Schoelcher, Talandier, Tenot, Tirard, et, pour citer quelques vivants, MM. Cazot, Alfred Naquet, Antonin Proust, Ronjat, de Selves ; et puis, égarées parmi ces signatures politiques, vous en découvrez d'autres qui, par une coïncidence peu banale, ne sont point demeurées inaperçues dans nos dernières crises : j'en relève quatre seulement, celles de M. le professeur Grimaux, de M. Lauth, chimiste, de MM. Yves Guyot, Anatole France, et j'en pourrais citer d'autres1.
Avec quelque anxiété, Prévost-Paradol laissait dire : il assistait, songeur, à ce déchaînement d'antipathie contre l'institution militaire ; et il ciselait un des chapitres de la France nouvelle, dans lequel il remettait les choses au point. « Il faut se garder de trop avilir la guerre dans l'opinion des hommes», écrivait-il2. Et les distinctions compétentes du parti démocratique entre les guerres défensives et les guerres offensives, entre les guerres justes et les guerres injustes, faisaient
1. Voir la Démocratie (Bibl. Nationale, Journaux 136:., L. 11, c.lC6[86])
2. Prévost-Paradol, la France nouvelle, p. 257 (Paris, Lévy, l86'J. 10' édit.).