‹ L'idée de patrie et l'humanitarismeChapitre 78 sur 331 · LA DÉCLARATION DE KEHL · texte numérisé non relu

LA DÉCLARATION DE KEHL

grand rôle. Il prit l'initiative de grouper à Kehl, au mois de mai, deux réunions d'initiés, pour élaborer une déclaration pacifique « répudiant énergiquement toute idée d'empiétement d'un peuple sur l'autre et toute prédication de haine et de guerre entre eux, de quelque côté qu'elle vînt ». Le 19 mai, vingt-cinq maçons français et vingtcinq maçons allemands la signèrent : on remarquait parmi les premiers François Favre, directeur du Monde maçonnique; le Dr Thomas, plus tard député de Reims ; Zopff, qui devint, après la guerre, l'un des membres importants de la Ligue de l'Enseignement. Ils promirent tous de commencer dans les loges de France une propagande active en faveur de cette déclaration ; la loge de Strasbourg était désignée pour recueillir les adhésions. Thomas tint parole ; il obséda de ses lettres les loges lyonnaises et celles de l'Est;

maints exemples, quels liens mystérieux lient entre eux tous les maçons. Combien de fois, sur un champ de bataille, un maçon blessé a vu accourir un frère qui vole près de lui pour lui faire un rempart de son corps dès qu'il a aperçu le signe de détresse ! Si, au milieu du tourbillon des combats, ce signe sacré a pu faire tombei l'épée de la main de celui qui, servant dans les rangs ennemis, a reconnu dans un malheureux blessé son frère, est-ce trop augurer de l'avenir que de penser qu'une réunion d'hommes qui se rassembleront dans le but spécial de proclamer la fraternité ne fouleront pas aux pieds ces ridicules distinctions qui régissent encore le monde profane?... Il appartient à la maçonnerie, qui a toujours marché en tète du progrès, de frayer la route et de faire voir par les relations fraternelles qu'entretiendront désormais plus activement qu'auparavant les maçons de toutes les nations, que si Louis XIV pouvait dire en envoyant son petitfils occuper le trône d'Espagne: « Il n'y a plus de Pyrénées», elle peut dire, elle: le Rhin n'est pas un fleuve qui sépare deux peuples ; c'est un cours d'eau qui facilite et active leurs relations. Les maçons anglais et allemands jouiront du bienfait des leçons émanées du Grand-Orient de Paris, comme nous autres, Français, nous aurons le bonheur de participer aux sublimes travaux des Grands-Orients de Londres et de Berlin.» (Erminia, 1847, I, p. 51-54.) — Cf. discours du F.'.Fournel au Congrès de Steinbaoh, au nom de la loge de Meti: « Le globe est notre patrie, o (Erwinia, 1847, I, p. 33.)

Favre, dans le Phare de la Loire, se fit l'apôtre de cette campagne. L'opinion fut tiède, en France, et ne tarda pas à se féliciter d'une tiédeur qui nous sauva du ridicule *. C'était assez et trop, déjà, que Macé et ses amis eussent fait sur terre allemande un pèlerinage maçonnique, épargné ainsi à leurs « frères » allemands le souci des premières avances, et récolté pour tout butin des signatures badoises dont beaucoup étaient insignifiantes. Si Macé n'eût été, dans la maçonnerie alsacienne, vénéré comme il l'était, et digne à tous égards de devenir un jour ou l'autre vénérable, on l'eût tout de suite taxé de maladresse.

Kuss, dont le nom demeure associé, dans les mémoires françaises, au nom môme de Strasbourg, lui écrivait : « L'Allemagne veut relever le gant; la guerre est inévitable ; pourquoi faire le moindre geste pour arrêter une pierre tombant d'une cathédrale ? En avant la guerre et le plus vite possible ! » Boell, de Wissembourg, conjurait Macé de réfléchir que cette déclaration de Kehl, si elle faisait quelque bruit, pourrait être interprétée par les Allemands en un sens préjudiciable à la politique française. Kaeppelin, le vénérable de Golmar, suppliait Macé d'observer que « les représentants de l'opinion publique en Allemagne menaçaient formellement de conquérir les Français ». Dès lors, lui disait-il, ce n'est pas à l'Allemagne unifiée par

i. « Les patrons, écrivait Thomas à Macé le 14 juillet 1867, se prêtent difficilement à soumettre la déclaration de Kehl à leurs ouvriers... Les paysans craignent de se compromettre. » — Le président de la société des bibliothèques communales de la Charente, après avoir, en juin 1867, promis à Macé de chercher des adhésions à la déclaration de Kehl, lui écrivait en décembre, qu'il n'avait pas pu en trouver.

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