CHAPITRE PREMIER
De l'Idée d'une critique positive. - Formation historique
du concept de relation
Toute philosophie, iiièiue dogmatique dans ses conclusions, est nécessairement critique dans sa méthode, puisqu'elle part d*un fait donné afin de remonter à ses conditions d'existence. Les dillérents systèmes marqueront simplement les divei^ moments de cette régression. Les métaphysiques objectives fondent ce fait dans un être, dans une réalité absolue et autonome détachée tout à la fois de la conscience et de l'expérience ; les métaphysiques subjectives le rattachent à une raison immanente, qui l'explique en le produisant; pour les criticistes enfin, cette raison n'a plus qu'un pouvoir strictement législateur d'organisation de ses propres phénomènes. Mais ces doctrines s'accordent en un point : elles sont toutes des analyses critiques de la connaissance proposée, qu'elles s'eflbrcent de ramener à ses derniers éléments, soit réels, soit formels. La critique achève donc la science, ou plutôt, comme le veut M. Renouvier, elle est la science même, parvenue à son entier achèvement, s'il est vrai que dans la science il faille voir, par opposition avec les sciences, synthèses fragmentaires et discontinues , la construction d'une synthèse unique, peut-être d'ailleurs purement idéale, ou, à son défaut, la recherche d'une unité systématique indéfiniment poursuivie (i).
(i) Renouvier. Essais de critique générale, i" essai, p. 88, sqq ; p. 359^.
De plus, le fait qui sert de point de départ à la réflexion philosophique ne saurait varier avec les systèmes. Sous des noms difl'érents — sensation pour les anciens, représentation pour les modernes — c'est celui d'un univers sensible dont la considération s'impose à ï homme, d'un monde donné en fonction d'une pensée. On déterminera diflcremment, selon les points de vue, les rapports qui unissent les deux termes : les uns maintiendront intacte et proclameront irréductible leur dualité apparente ; les autres s'eflbrceront' d'absorber la pensée dans l'univers ou l'univers dans la pensée. Toujours est-il que nous posons nécessairement à l'origine cette relation fondamentale d*un moi à un nonmoi ; le problème philosophique est bien, selon la définition d'Auguste Comte, celui des rapports de Vhomme et du
monde (i).
Si maintenant, sans aucune idée préconçue, sans aucun désir de dépasser le fait, nous nous attachons à en déterminer fidèlement les caiactères, il nous apparaîtra que ces deux concrets, Vhomme, le monde, ne sont donnés dans notre expérience, actuelle ou possible, que sous la forme de cet abstrait, la relation qui les unit. Subjectivement, le monde n'existe que par l'homme, à titre de représenté ou de fait de conscience ; objectivement, en revanche, l'homme n'existe que par le monde, grâce à son adaptation au milieu. Un empirisme conséquent, un rationalisme logique, aboutissent fatalement au relativisme. Je ne saurais prouver l'existence indépendante de l'univers, puisque les êtres dont je le compose dans ma perception ne sont que des synthèses de phénomènes psychologiques, des états d'àme objectivés ; et je ne puis davantage conclure à l'autonomie radicale de l'esxjrit, puisque la fiction d'un représentatif pur contredit les conditions de l'existence empirique, puisqu'il suflit d'une variation, souvent insignifiante, dans les conditions physiques ou organiques pour faire varier la conscience dans des proportions parfois démesurées. Il restera donc de voir dans le sujet et dans Vohjet, non les substances indé-
(i) A. Comte. Cours de philosophie positive, i.iu, 5* édit., p. 209, sqq.