CHAPITRE SEPTIÈME
le fait aveugle, déchaîné, impétueux et incohérent, c'est la vie, l'absence de loi, l'anarchie extérieure et intime, mais le mouvement et la création, le frémissement des réalités qui s'entrechoquent, s'entredétruisent et ne cessent de se produire au moment même où elles se nient. On trouverait peu de systèmes philosophiques où les conséquences auxquelles conduit cette position du problème soient déduites avec cette logique simpliste et en quelque sorte avec cette ingénuité. Pourtant, la doctrine cyrénaïque de l'instantanéité du plaisir nous en offre un premier exemple ; de même, c'est cette inspiration qui domine dans le scepticisme sophistique, où les représentations particulières et successives se mesurent elles-mêmes en l'absence de toute loi. Mais elle est à la racine du dynamisme, qui en représente une forme atténuée et comme assagie : le relationné, le fait, est la seule réalité posée, l'essence est dans l'individu ; la loi qui le détermine n'a au mieux que la valeur d'une « essence seconde », Bs'jxspa oiff'a.Conséquent avec lui-même, ce système devra se donner comme une philosophie de la contingence et de l'indétermination, et telle est bien en effet l'idée d'Aristote ; si, par une contradiction plus ou moins avouée, le dynamisme fait appel à la nécessité, si le développement des phénomènes y est conçu comme prédéterminé, du moins cette nécessité et cette prédétermination offrent un caractère idéal, celui d'une finalité harmonieuse, non d'une causalité rigide, d'une aspiration au meilleur plutôt que d'une efticience à la fois logique et aveugle. La liberté est l'enveloppe de la nécessité ; on la retrouve dans l'âme du sage stoïcien qui, s'il se soumet à l'ordre du monde, reste maître de ses pensées et de ses désirs, comme au plus profond de la monade leibnitzienne qui règle elle-même le rythme de son développement et ne se conforme au mouvement universel qu'en vertu d'un accident heureux, d'une harmonie préétablie qui organise sans contraindre. La philosophie du relationné ne peut être qu'une philosophie de l'affranchissement, la matière se donnant à elle-même par sa forme le cadre dans lequel elle évoluera, étant proprement autonome, posant à la fois son être et son devenir.
Considérons à son tour Tautre aspect de la relation et suivons rapidement par la pensée le relalionnant à travers ses transformations successives. Il est unité sans multiplicité, homogénéité pure n'enveloppant aucun élément hétérogène, par conséquent identité : c'est TUn-Tout de Parménide, forme de sa propre matière qu'elle supprime et qu'elle résorbe. Dès lors, nous proclamons une intelligibilité parfaite, adéquate, faite de la suppression des différences et par conséquent des réalités. Nous avons déjà rencontré cette conception et montré en elle le terme logique de tout intellectualisme. Mais d'elle aussi Ton peut et doit dire qu'elle n'a jamais revêtu cette forme extrême qui, pour une raison inverse, n'est, comme la précédente, qu'un aveu d'impuissance, le scepticisme de Gorgias opposé à celui de Protagoras, non plus une fragmentation à l'infini, une poussière de phénomènes indéfiniment pulvérisés, mais une formule vide, sans contenu, à laquelle en un de compte notre pensée n'atteint pas, un être-néant inaccessible et indéterminé. En fait, cette identité se détermine, mais (en app.arence au moins) par elle-même, elle se pose comme loi de son progrès interne et ne se réalise en conséquence que dans des lois formelles, les Idées de Platon, les essences cartésiennes ; elle devient alors principe d'un univers intelligible dont il ne suffirait pas de dire que l'ordre en est rigoureusement réglé puisqu'il n'est que cet ordre et que cette régularité. Le mécanisme bien compris, qui n'est pas altéré dans son idée par l'image matérielle d'une étendue ou d'une infinité d'atomes, mais pour lequel l'étendue n'est qu'une loi et l'atome qu'un rapport, nous représente adéquatement cette logique idéale à laquelle on ramène l'univers. Il va de soi qu'une telle dialectique proscrit toute contingence, que tout est posé sub specie aeternU donc sous apparence de nécessité : plus de faits changeants et heurtés, plus de dispersion anarchique de forces incohérentes, plus de commencements absolus et d'anéantissements subits ; mais une rigueur géométrique, une transformation toute de surface recouvrant une exacte conservation quantitative du donné métaphysique, la négation du mouvement, de la créa-
CHAPITIIE SEPTIÈME
tîon, l'illusion subjective de la métamorphose. La finalité s'évanouit, qui n'est qu'une inversion de l'ordre réel, une transposition humaine du rythme logique existant ; elle fait l)lace à la seule causalité efficiente, elle-même identité masquée, la cause étant principe et l'effet conséquence, et l'effet précisément égal à la cause dont il procède moins qu'il ne la répèle. Toute idée morale disparaît par là même ; l'action est ce qu'elle peut être, non ce qu'elle doit être, et ne peut être que ce qu'elle est : la conduite humaine est mathématiquement déterminée comme tout autre phénomène cosmique. Le Bien platonicien n'est plus l'être aimé qui attire par le charme qu'il dégage, il n'est plus une loi finale d'amour et d'harmonie. Soleil du monde intelligible, il fait jaillir la morahté de l'àme, comme le soleil de l'univers sensible fait sortir la plante de terre, par des voies mécaniques et nécessaires : il n'a pas la chaleur d'un sentiment, içais la clarté d'un théorème. L'individu n'est rien par lui-même, sa personnalité ne lui appartient pas en propre, elle résulte de l'action des lois dont il est le point de concours ; il n'a pas sa raison d'être en soi, dans son essence, car il n*a ni essence ni soi ; il ne se pose pas, il est posé. Le fait limite la loi en l'aliénant, et non plus la loi le fait en le diminuant. L'individuel s'efface devant l'impersonnel, et, avec l'individuel, toute idée d'autonomie, de liberté et même de spontanéité ; les divers êtres apparents ne sont que les phénomènes de l'idée et n'ont de réalité que dans la mesure où ils la rex)roduisent ; le reste n'est, comme eût dit Descartes, que leur « part de néant », c'est elle qui vit en eux et ils ne vivent que par elle. C'est une doctrine d'asservissement qui se développe avec une implacable logique.
La relation concentre donc toutes les oppositions et c'est à juste titre que M. Renouvier, développant \A\3ls méthodiquement et en lui donnant toute son extension une idée empruntée à Kant, voit en elle une antinomie actualisée (i). Toutes les catégories qu'il reconnaît — et il serait aisé, nous le verrons par la suiie, d'en multiplier le nombre — enve-
(i) Ubnouvier. Ess. de crit, génér.^ i" essai, p. 271, sqq.
loppent contradiction, elles sont composées de deux termes qui s'excluent : identité et diversité, unité et pluralité, soi et non soi, etc.. D'ailleurs, par le seul fait d'avoir à la fois distingué et solidarisé la forme et la matière, le kantisme préparait cette conception et môme, dans la dialectique transcendantale, la dégageait partieUement ; tout en ayant commis l'erreur de réaliser en dehors de la relation qui seule les pose ces deux termes hétérogènes, il avait du moins établi qu'ils ne peuvent être donnés, posés, que par cette relation même et que, considérés isolément, ils sont comme s'ils n'existaient pas. Mais leur existence ne se révèle que dans leur conflit et, pour résoudre ce conflit, Kant ne voit pas d'autre moyen que d'imaginer deux points de vue, celui du phénomène et celui du noumène, auxquels, pour les concilier par la synthèse, nous rapportons la thèse et l'antithèse. M. Renouvier, après avoir paru également considérer thèse et antithèse connue deux corrélatifs unis dans la relation (i), est conduit à opter entre l'une et l'autre lorsqu'il les envisage dans leur application au monde ; il choisit le fini, le déterminé, proscrit l'infini, l'indéterminé. Or, nous ne pouvons donner raison ni à Kant ni à M. Renouvier ; tous deux nous paraissent s'être placés à un point de vue absolument faux, et taux uniquement parce qu'il est un point de vue, c'est-k-dire une restriction subjective, une interprétation personnelle. L'opposition du phénomène et du noumène est irrecevable, carie noumène n'est qu'une idée et seuls les faits et leuis lois ont pour nous une réalité. Le choix fait pai» M. Renouvier est encore plus arbitraire : de quel droit prononcer en faveur du fini et contre l'infini, et surtout de quel droit sacrifier l'infini, « dont le vrai nom est contradiction » (2), à la science dont le penseui- veut à tout prix établir la vafidité ? D autant qu'U resterait à prouver qu'en effet les destinées de la science sont liées à T affirmation du fini, et surtout que fini et infini sont autre chose et plus que des' moyens d'investigation et des postulats. En réalité, la question est mal posée, de cela seul qu'elle est posée. Les
(1) Id. Ibid., p. a:4.
(a) Id. Ibid., p. 284.
CUAPLTUE SEl'TIEME
antinomies n'ont pas à être résolues, il faut les accepter à titre de données empiriques ; elles ne sont pas des problèmes, mais des solutions. La preuve en est que tout problème cesse lorsqu'on les admet sans les discuter, selon l'esprit d'une saine critique positive. L'erreur de M. Renouvier consiste donc à nier le relativisme au moment même où il le pose, en élevant à l'absolu l'un des aspects de la relation et en rejetant l'autre comme faux et contradictoire. Nous devons les accepter l'un et l'autre et l'un par l'autre, car il ne dépend pas de nous qu'ils soient donnés et nous constatons qu'ils le sont. Nous n'avons à imaginer ni une thèse ni une antithèse, puisque nous ne percevons jamais que des synthèses. La relation ne nous permet pas de sortir de la relation.
Ainsi l'étude de la genèse psychologique confirme et complète les résultats acquis par les études antérieures touchant la formation historique et logique du concept. Elle nous permet de préciser le caractère erroné commun à tous les systèmes, puisque tous ils plongent par leurs racines dans la relation qu'ils se proposent d'expliquer et dont ils ne retiennent et ne développent qu'un élément. Ils sont incomplets parce qu'ils sont constructifs et qu'ils ne retrouvent finalement dans les choses que ce qu'ils leur avaient emprunté. C'est pourquoi les uns absorberont le sujet dans l'objet, pour n'avoir considéré dans la relation que le relationné ou le représenté, tandis que les autres ramèneront l'objet au sujet, pour n'avoir retenu d'elle que le relationnant ou le représentatif. Or il n'y a, nous l'avons établi, ni sujet ni objet, mais seulement le phénomène se prenant tour à tour pour sujet de sa propre réalité ou pour objet de sa réflexion. La relation devient alors, au sens empirique du terme, le Sujet-Objet auquel une métaphysique de l'absolu réduirait toute existence. Il n'y a là d'ailleurs qu'un aspect entre mille autres de ce que la relation peut être. Mais, comme notre égoisme prévaut jusque dans notre représentation intellectuelle des choses, nous sommes conduits à ne mettre en lumière que cette seule relation, sinon à l'exclusion de toutes les autres, du moins
l'idée db relation
comme leur étant supérieure, comme plus essentielle que celle du même à Tautre, de Tun au multiple, etc.. 11 semble même qu'unité, identité, d'une part, multiplicité, diversité» de lautre, soient simplement des déterminations qui appartiennent en propre au sujet ou à l'objet, conçus comme extérieurs ou comme supérieurs à la relation et à ses différents modes. La raison de cette illusion d'ailleurs partiellement heureuse, puisqu'elle fonde la vie pratique et active de Thumanité, c'est qu'il est une relation entre toutes qui nous intéresse et qui nous est chère ; aussi nous en réalisons les termes et nous en faisons proprement des choses. Tandis qu'il nous paraît absurde d'affirmer l'existence distincte du même ou celle de l'autre, Texistence distincte de l'un ou celle du multiple, nous trouvons naturel et légitime d'isoler en les solidifiant le Sujet, point de vue de l'Objet, et l'Objet, point de vue du Sujet. La métaphysique emprunte au sens commun cette distinction ; la métaphysique, comme le sens commun dont elle s'inspire, n'exprime que l'égoïsme fondamental de l'humanité : l'homme est une relation qui prétend n'en plus être une et qui se veut comme un absolu. Il y a là un contre-sens dont la légitimité n'est fondée que s'il se saisit comme tel, mais non pas s'il se donne comme une vérité. M. Renouvier et Auguste Comte nous paraissent avoir eu sur ce point une représentation des choses plus exacte que celle de Kant ; ils ne voient plus dans l'homme une personne réelle, mais une fiction idéale et d'ailleurs nécessaire. Pour le premier, c'est un centre de relations privilégié entre tous les autres, car c'est à lui que reviennent finalement toutes les relations qu'il nous importe de connaître, c'est donc de lui qu'il faut pi rtir pour les étudier, c'est à lui qu'il convient de les rattacha r systématiquement, il n'y a là qu'un postulat et non une réalité. « L'homme est... un certain centre, un point de concours des catégories. » (i) De son côté. Comte prône ce grand artifice fondamental de la sociologie, grâce auquel nous pouvons et devons, réalisant dans notre con-
(i) Renouvier. Ess. de psych, rationn,, t. i, p. 4» Cf. Ess. de criU génér., i«' ess., p. 875-77.