CHAPITRE SEPTIÈME
statique, un progrès interne du sujet dans chacune de ses déterminations. La simultanéité est déjà succession, puisqu'elle est distinction de parties au sein d'un tout, conmie la succession est encore simultanéité, puisqu'elle est formation du tout par l'addition des parties, des moments du phénomène. L'une concentre la dispersion, l'autre fragmente l'unité; toutes deux manifestent le rapport du même et de l'autre, la première insistant davantage sur l'identité, la seconde mettant plutôt l'accent sur la différence. Ainsi la relation est synthèse des contradictoires, ou plutôt elle est synthèse, c'est-à-dire liaison du contradictoire et de l'identique. Être, c'est se contredire, l'existence est la contradiction ; mais l'identité exprime à la fois la limite idéale vers laquelle tend l'existence et la loi selon laquelle elle procède. La contradiction ne peut se réaliser que conformément à l'identité.
On pourra dire en ce sens que l'identité est formelle et l'existence (contradiction réalisée) matérielle. L'identité n'est pas, l'existant n'est pas identique à soi. A n'est pas A ; A, s'il est, est non- A ; mais, pour que soit A = non-A,i\ faut que je puisse poser le contradictoire comme identique à lui-même en tant que tel. La science précise cette ambiguïté fondamentale ; par ses lois, elle fixe sous la forme d'identités constantes la succession indéfinie des différences accusées par les phénomènes. La science est un paradoxe, l'hétérogène homogénéisé. Mais ce paradoxe est une réalité, il est la réalité ; le réel, en effet, est proprement paradoxal, il est « contre l'opinion », Tiapà tyjv oô^av, c'est-à-dire contre le préjugé, contre l'idée préconçue, contre l'oi^ueil intellectuel du sujet pur, contre la croyance instinctive et non critiquée à la parfaite intelligibilité des choses. Les choses ne sont ni n'ont à être intelligibles, non plus d'ailleurs qu'inintelligibles ; elles sont et elles sont réelles, c'est-à-dire intelligibles par certains de leurs aspects, inintelligibles par d'autres ; c'est en les étudiant en elles mêmes et non pas du haut d'une hypothèse gratuite que nous parviendrons à déterminer celles de leurs faces qui se laissent comprendre, celles qui échappent à toute compréhension. Il en sera d'ailleurs de la morale comme de la science, elle représentera une tentative
d'unification qui réussira sur certains points et qui échouera sur d'autres ; nous trouverons en elle cette même activité latente du fait subordonnée à la même passivité formelle de la loi, cette même détermination portant sur le même indéterminé, cette même passivité imposée à la même liberté. Les relations varient sans doute à l'infini selon la nature des termes qu'elles unissent, mais le mode d'union qu'elles opèrent ne se modifie pas en passant d'un ordre de phénomènes à un ordre tout différent. Le fait, quel qu'il soit, reste le même en son principe : il nous est toujours donné comme une réalité qui se déploie et comme une vérité cpii se concentre. En tant qu'il est réel, le phénomène exprime un devenir éternel (fût-il interne et fixé), une individualité qui enveloppe l'infini; en tant qu'il est vrai, il apparaît comme une série de lois qui se saisissent dans l'unité de leur production idéale. La relation, phénomène abstrait de tous les phénomènes concrets, apparaît ainsi comme schématisant cette dualité qui s'exprime sous ime infinité de formes, et qui, dans son idée la plus générale et la plus haute, est l'union de l'homogène et de l'hétérogène, du même et de l'autre.
En fait, les différents systèmes philosophiques marquent autant de tentatives ayant pour objet de développer l'une des faces de la relation à l'exclusion de l'autre et même d'absorber celle que l'on élimine dans celle que l'on retient. Essayons de reconstituer à grands traits le développement de cette illusion fondamentale.
La relation se décompose in abstracto dans ces deux éléments, l'autre et le même, le représenté multiple et le représentatif un, ou, pour employer des expressions barbares, mais adéquates aux concepts qu'elles traduisent, le relationné — ce qui est posé comme matière de la relation — et le relationnant — ce que nous concevons comme sa forme. Abandonnons en quelque sorte à lui-même le relationné. Il est multiplicité sans unité, donc contradiction : ce sera le devenir instable d'Heraclite, la matière amorphe de Kant. De son point de vue, tout est inintelligible, absurde : c'est