‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 102 sur 139 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Les catégories positives

Notre étude critique de la relation nous a surtout conduit à reconnaître Texistence des relations ; c'est par une série d'abstractions particulières, en négligeant les caractères matériels et concrets des phénomènes, que nous nous sommes élevé à la forme abstraite sous laquelle ils se manifestent tous, et qui n est elle-même qu'une matière dernière, la matière limite. Mais il s'en faut que notre réduction ait présenté le caractère systématique exigé parla science : nous n'avons pas fixé les degrés successifs de notre progression logique ou plutôt cette progresssion n'a présenté aucun caractère logique parce qu'elle ne s'est pas faite par degrés, mais tout d'un coup : nous avons simplement constaté, retrouvé dans toutes les relations données certains traits communs tels que la dualité dans l'unité, l'hétérogénéité dans l'homogène et l'adaptation réciproque. Or, tel n'est pas le sens de l'effort scientifique : s'il consiste à ramener la diversité à l'unité, c'est en multipliant les intermédiaires entre les deux termes, et cette unité reste d'ailleurs la fin purement idéale dont la pensée se rapproche sans cesse et qu'elle ne saurait atteindre. Des faits nous nous élevons aux lois, et de ces lois elles-mêmes, par une série de généralisations de plus en plus hautes, à ces lois des lois qu'on nomme les catégories. Mais lorsque nous avons atteint ce point, toute tentative de réductibilité nouvelle échoue ; il semble que nous nous trouvions en présence des prima data de la

connaissance, et seules des subtilités métaphysiques permettraient de les ramener fictivement à un type unique. Nous atteignons donc à un certain nombre de principes directeurs qui, d'après la plupart des philosophes, commandent au développement de la réalité. Le terme d'une critique de la relation serait donc la détermination des catégories positives.

Mais cette détermination est-elle possible et la seule idée de catégorie positive n'enveloppe-t-elle pas contradiction ? En effet, si Ton s'en tient h la considération pure et simple des phénomènes, comment admettre ces allirmations préexistantes dont le système total constituerait la possibilité de l'expérience ? Gomment, dans une doctrine qui n'explique plus le fait par le droit, mais par le fait même, existerait-il certaines règles fondamentales qui domineraient et orienteraient le cours des choses, certains prédicats d'exception qui pourraient être affirmés a priori d'un sujet quelconque ? On ne voit pas la possibilité d'une anticipation de cette nature si l'on ne revient pas à la conception condamnée d'un esprit maître de l'univers et capable de le comprendre en lui imposant ses lois subjectives. Sommes-nous donc acculés à un aveu d'impuissance et pris entre les deux termes d'un dilemme qui nous oblige à choisir entre le refus de toute science et l'affirmation d'une sorte d'anarchie phénoménale ou un acte de contrition par lequel nous restaurons la divinité déchue, la raison ?

Ces deux conséquences ne sont pas nécessaires. En effet, dire de l'expérience qu'elle est sa propre mesure, ce n'est pas reconnaître qu'elle échappe à toute loi, mais présumer que si son développement est réglé (ce que nous ne pouvons savoir a priori) il l'est par elle et non par nous. Nous devrons, selon toute apparence, trouver en elle de quoi rendre compte de ce qu'elle est, c'est-à-dire des moyens de prévoir et de prédéterminer le devenir phénoménal. Il doit y avoir dans le présent les conditions de l'état futur, s'il est vrai que de telles conditions existent ; mais comment se rencontreraient-elles dans un esprit qui, par définition, reste étranger à la réalité donnée ? On conçoit une solidarité de fait entre deux moments successifs reliés par une continuité

Page 1