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CHAPITRE NEUVIÈME

vérité est provisoire, la vérité n'est pas, mais bien les vérités, successives et parfois contradictoires, car l'expérience, au moins sous ses formes les plus hautes, peut et parfois (notamment dans l'action morale) doit se démentir. Ainsi la science paraîtrait se résoudre en croyance et ne plus différer sensiblement de la foi ; scepticisme spéculatif et probabilisme pratique, tel est bien Vesprit qui en fait la pénètre et l'anime. Elle est moins u^ie possession qu'une attente. La science est une habitude, ou, pour parler comme Pascal, une « vieille coutume ».

Or, d'autres habitudes sont possibles, et d'autres préjugés qui nous sont infiniment plus chers, qui touchent à des questions autrement passionnantes que la détermination d'un fait astronomique ou même d'un fait social. Nous voulons savoir si nous survivrons à notre phénomène actuel, si nous ne sommes qu'une fonction de l'expérience, et si nous ne nous détachons point de nos déterminations pour nous constituer dans notre être sub specie aeterni. Nous sommes ainsi conduits à formuler des hypothèses sur l'existence de Dieu et l'immortalité de l'àme, à imaginer un royaume idéal des fins, une adéquation de notre réalité à notre désir. Pourquoi ces postulats seraient-ils moins fondés que ceux de notre science ? Ils sont en somme du même ordre, s'il est vrai que cette science est, comme eux, en son fond croyance, acte de volonté libre, si toute affirmation réfléchie est un mode volontaire. De même que la science n'est qu'un prolongement de l'expérience vulgaire, de même ce que nous appelons la foi ne serait qu'une science prolongée, une expérience anticipée dans des formes qu'elle ne manifeste pas actuellement. De l'une à l'autre, la différence ne serait plus de nature, mais seulement de degré.

Pour comprendre le sens de cette doctrine, pour la critiquer peut être, étudions-la chez un des penseurs qui l'ont développée avec le plus de soin. En déterminant les conditions générales de la certitude, M. Renouvier établit qu'on ne doute pas, donc qu'on est certain, dans l'un de ces trois cas : « quand on voit, quand on sait, quand on croit »; mais»

L IDEE DE UELATiON

immédiatement, il s'efforce de ramener les deux premiers modes au troisième qui, inférieur en apparence aux deux autres, puisqu'il affirme « sans voir et sans savoir », les recouvre en réalité ; on ne voit pas, on « croit voir », on ne sait pas, on « croit savoir » et « toujours l'on croit » (i). M. Renouvier oppose donc, fût-ce pour les rapprocher ensuite, ces trois états psychologiques, poiV, savoir et croire. L'idée de ce rapprochement est féconde, mais nous ne l'entendrions pas tout à fait dans le même sens : ce n'est pas, d'après nous, le croire qui enveloppe le voir et le savoir^ c'est le voir qui constitue en quelque sorte le genre dont le savoir et le croire ne seraient que les espèces. Science et croyance seraient l'une et l'autre, dans des conditions d'ailleurs sensiblement différentes, une perception ou une vision prolongée.

Soit d'abord la science. Elle est une détermination du phénomène par le phénomène, de la relation par la relation. Elle partira donc de la représentation actuelle, directement fournie par les sens; savoir, c'est voir. Mais cette représentation ne se suffit ni ne s'explique, et le second moment de la science, celui qui la réalise vraiment comme telle, consiste à organiser systématiquement les phénomènes en saisissant les relations qu'ils supportent entre eux. La science n'est plus perception directe du fait, mais détermination indirecte des perceptions les unes par les autres, non vision, mais pré-\\sïon. Remarquons-le pourtant, la prévision n'est pas essentiellement distincte de la vision, c'est à la fois une vision anticipée et une vision enveloppante. La loi physique, par exemple, est une représentation du fait épurée, appauvrie, mais pourtant toujours sensible ; je me donne dans une sorte d'image générique le phénomène du corps matériel et le phénomène du milieu idéal, le vide, où il effectue sa chute, et ce qui confère à la loi son objectivité, à ma conviction sa certitude, c'est la conformité de toutes les images concrètes directement fournies par l'expérience avec l'image relativement abstraite indirectement formée par l'esprit.

(i) Id. /did., t. II, p. i3o-i.

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