CHAPITRE NEUVIÈME
Les rapports entre les choses sont eux-mêmes des choses et non pas de pures idées, car il ne dépend pas de moi qu'ils soient tels et non autres, et prétendre que je les conçois, c'est dire au fond que je les ai perçus, non pas sans doute en eux-mêmes, mais dans d'autres perceptions. La gravitation universelle est un rapport, mais c'est avant tout un fait, et un fait donné dans et par d'autres faits. Si, selon le vœu de Taine, apparemment incompréhensif autant qu'il est irréalisable, nous njus élevions au principe suprême d'où nous verrions dériver « la mer infinie des choses et le torrent éternel des phénomènes », ce principe ne serait encore qu'un datum qu'on constate sans le comprendre. La science est comme un instrument d'optique ou comme un sens plus aigu, elle élargit à l'infini le champ de notre vision, en nous montrant sous le phénomène d'autres phénomènes, sous l'expérience d'autres expériences, mais c'est toujours à une image qu'elle aboutit, puisque c'est toujours à une réalité.
Mais la croyance, à ce point de vue, n'est-elle pas irréductible à la science ? Croire, n'est-ce pas précisément dépasser l'expérience, donc la vision, et, comme on l'a dit, « affirmer ce qu'on ne voit pas » ? (i) En fait, la foi porte sur l'inconnaissable, sur l'invisible, elle est transcendante et non plus, comme la science, immanente et limitée par ses phénomènes. Il y a là une équivoque. La foi ne voit pas ce que voient la science et le sens, mais elle voit par contre ce que ceux-ci ne sauraient voir ; la foi est en quelque façon le sens du suprasensible. Sens éminemment subjectif et par suite variable au plus haut point selon les individus et selon les époques; sens obtus chez la plupart, merveilleusement développé chez quelques-uns. Le vrai croyant est un visionnaire, le fanatique est un halluciné. Aux âges de religiosité mystique et chez les peuples vraiment fétichistes, ce caractère hallucinatoire de la foi n'est plus l'exception, mais la règle. L'extase de Plotin est moins une ÛTCEpvoTjffi; qu'une ÛTrEpaîdôirjffiç, ou plutôt la vÔ7i<jiç est at(xÔY|(xt;, l'intuition est sensation. Ne voit-
(i) Rauu. Ess. 8ur le fondem, métaph, de la mor,, p. 2\o,
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on pas sans cesse les différentes religions faire effort pour déterminer la croyance en inQuant sur la perception ? Les danses sauvages et les emportements physiques des sorciers nègres ou tunisiens développent en eux, par une excitation méthodique et graduelle, une exaltation nerveuse et une puissance de vision qui les emporte dans un monde nouveau et y entraîne leurs auditeurs ; et n'est-ce pas une hallucination du même ordre que tente de produire, en lui et sur les autres, le prédicateur de Lourdes par Tachamement frénétique de ses invocations mille fois répétées ? (i) Sans rechercher ces cas extrêmes, significatifs entre tous, n'est-ce pas une perception du même ordre qui hante l'enfant troublé par les contes de sa nourrice ou le paysan qui dans les ombres de la nuit croit voir au loin des lumières errantes ? N'est-ce pas elle encore que cherche à créer Torateur, n'est ce pas elle qui illusionne les foules emportées par un frémissement de colère ou de pitié ? Croire, plus encoi*e que savoir, c'est voir, la foi est une perception. Et la preuve en est que, plus tend à diminuer ce caractère perceptif et plus la croyance s'éteint. Si, même chez la plupart des croyants et des plus sincères, il est à l'heure actuelle absolument atténué, s'il disparaît pratiquement, c'est qu'en fait la foi proprement dite est morte, la foi spontanée qui pénétrait tous les actes de la vie, des plus importants aux plus humbles, et qu'elle a été remplacée par une foi réfléchie et surajoutée à une existence qu'elle a cessé de constituer. Parfois, aux heures de crise et de désarroi, cette foi naïve du premier âge, non plus même de l'enfant actuel, mais de rhumanité passée, surgit à nouveau pour quelques instants, refoule pour un temps l'existence positive et intellectuelle qui à l'état normal occupe le premier plan ; mais elle revêt alors le caractère extatique que nous avons signalé, elle substitue à nos perceptions d'autres perceptions, à nos images d'autres images. Le langage religieux est plein d'expressions et de métaphores qui le prouvent surabondamment : le croyant voit Dieu face à face, la pensée s'abime
(I) V. Zola. Lourdes^ p. 385,389, etc.