‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 139 sur 139 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

qu'un état provisoire, une attitude passagère de la pensée, le signe de son illimitation. Ce n'est pas à dire qu'elle soit appelée à disparaître, mais elle ne cessera de se déplacer à mesure des progrès réalisés par la connaissance. Elle fut une nécessité, elle devient un luxe ; ce n'est plus elle qui nous donne notre pain quotidien, ce n'est plus elle qui constitue notre vie, simplement elle l'achève et la parfait. La religion fut jadis le lien des âmes, la conscience collective de l'humanité; elle est aujourd'hui personnelle et subjective, elle apparaît esthétique et nuancée à l'infini. Et par là même, elle regagne peut-être en profondeur ce qu'elle perd en extension, elle marque toujours le terme de notre réflexion intime, le jeu suprême que dit Schiller, ce jeu intime de la pensée avec elle-même, cet art du pur réfléchissant qui se prend comme fin de son eftbrt lorsque précisément tout eflbrt est fini ou du moins suspendu. Il y aura toujours de belles espérances à concevoir et de beaux risques à courir. L'esprit positif ne veut pas supprimer le rêve, mais au contraire lui faire place nette et libre. Mais il ne souffre pas qu'on prenne le rêve pour la réalité ni la conjecture pour la règle. Notre vie doit être fondée en vérité, reposer sur ce que nous savons, elle doit être justifiée par son accord avec l'ordre universel, non par son harmonie avec un idéal intime. Libre ensuite à chacun de gp^etfer sur cette existence positive et relative un autre mode d'existence qu'il juge supérieur, métaphysique, religieux, absolu ; mais ma conscience est la conscience de l'univers avant d'être ma conscience, je suis obligé envers la réalité avant de l'être envers moi-même. Ma vie peut se fermer sur un acte de foi, elle doit s'ouvrir sur un fait de raison. La science est forcément impersonnelle ; la croyance, même la plus pure, restera forcément égoïste. Par la science, je me tourne vers les choses ; par la croyance, je tourne les choses vers moi. Par l'une, je me reconnais une valeur relative ; par l'autre, je m'attribue une valeur absolue. Le Credo n'a que l'apparence de l'humilité, il ne consacre pas un aveu d'impuissance, il proclame le caractère sacré, intangible, de celui qui le formule et qui s'affranchit en se limitant. La foi trahit l'orçueil humain,

L^IDÉB DB UELATION

c'est un dernier cri de révolte, un défi jeté par l'homme à la nature qui le domine et à la raison qui le contraint. Nous acceptons cette révolte de Tàme individuelle, ce défi qui prouve, avec sa grandeur, son infinité ; mais nous ne pouvons les admettre qu'à titre de protestation idéale et de postulat subjectif. Je puis donner un sens personnel à mon action, elle peut se dépasser en se posant, mais il faut qu'elle soit d*abord déterminée par ses conditions réelles. Le phénomène se suffît si peut-être il ne me suffit pas ; la foi est un épiphénomène. L'homme en elle s'affirme et non plus l'univers, et le Dieu que j'adore est fait à mon image.

CONCLUSION

Nous voudrions rappeler rapidement, afin d'en dégager l'intérêt et le sens, les idées essentielles qui ont nous guidé dans cet Essai, ainsi que Tordre dans lequel nous avons essayé de les présenter. Nous comprendrons mieux alors le rôle réservé à l'homme et la place qu'il occupe dans le système universel.

Nous avons recherché tout d'abord, en étudiant révolution historique de la connaissance, l'objet de la science actuelle ; puis nous nous sommes efforcé de confirmer les résultats fournis par l'histoire en critiquant les idées fondamentales auxquelles se ramenaient les divers systèmes. Nous avons ainsi dénoncé l'inanité des divers absolus posés tour à tour par la pensée et marqué les progrès successifs de l'idée positive de relation. Dans cette enquête rationnelle, nous avons été arrêté par un fait historique et logique d'une importance exceptionnelle, le système kantien, et nous avons dû soumettre ce fait à une critique attentive. En effet, le kantisme a marqué une crise décisive de la pensée philosophique moderne ; c'est son influence qui a dominé pendant la plus grande partie du XIX® siècle, c'est elle qui, dans une large mesure, pénètre encore l'âme contemporaine et lui impose sa double discipline, logique et morale. Nous ne pouvions passer sous silence ni même effleurer légèrement une telle doctrine, sous peine de méconnaître la nature et la gravité des problèmes qui se posent à nous. Le mérite essentiel de Kant est de les avoir formulés ou tout au moins entrevus. La critique des Critiques est donc l'œuvre essentielle d'un positivisme réfléchi.

l'idi^e de relation

Ce qui, à ce point de vue, frappe surtout dans la philosophie kantienne, c'est qu'elle répond à une époque de transition. Elle se constitue au moment où les sciences mathématiques et physiques ont fixé leur méthode et déterminé leur objet, tandis que les sciences naturelles et sociales attendent encore leur Descartes et leur Newton. La science a donc prise sur le fait et détermine le seul phénomène, c'est désormais un point acquis. Mais cette détermination paraît encore être indirecte et conserve par là même un caractère absolu : la pensée pose des lois universelles et nécessaires qui ne souflrent aucune exception et auxquelles la nature se conforme dans ses productions. De là le caractère ambigu du kantisme, allant de l'empirisme d'un Hume au rationalisme d'un Leibnitz, imaginant la dualité factice d'une matière déterminable et d'une forme déterminante et revenant en somme, sous une forme aussi abstraite, aussi profonde qu'on le voudra, à l'obscure distinction faite par le vulgaire entre le sujet et l'objet. Une des raisons de son succès, et non la moindre, c'est qu'il est une philosophie du sens commun, c'est qu'il répond au besoin simpliste de l'esprit qui aime les oppositions tranchées, fussent-elles toute de surface et qui, s'il ne peut les résoudre, supprime les difficultés. La connaissance et la réalité sont faites alors de deux pièces juxtaposées qui s'emboîtent exactement l'une dans l'autre et ne sont possibles que par leur union. La loi règle le fait, le fait réalise la loi.

Pareille conception est insoutenable et le développement normal de la connaissance en a prouvé l'irrémédiable faiblesse. En se constituant, la biologie et la sociologie ont montré combien la pensée demeurait impuissante à déterminer le réel, combien les catégories étroites dans lesquelles nous prétendions enserrer l'univers étaient débordées par la diversité et la complexité des manifestations phénoménales. On a mieux vu, par suite, avec les défauts du kantisme, le sens véritable du système. C'est au fond un compromis inconscient entre les exigences de la métaphysique caduque et celles du positivisme naissant, il marque pour l'esprit la nécessité d'accepter le point de vue relatif et l'impossibilité

CONCLUSION

de s'y tenir. La critique kantienne est à la fois une résignation et une révolte, résignation théorique de la science, révolte pratique de la foi. Le penseur est heureux d'avoir découvert la vérité, l'homme d'action reste inconsolable de l'avoir trouvée. De là toutes les contradictions du système. Une science dogmatique dans son scepticisme, puisque, ne portant que sur des phénomènes, elle les organise pourUnt par des lois universelles et nécessaires; mais en même temps et sous un autre rapport sceptique dans son dogmatisme, puisqu'elle détermine des apparences et non des réalités. Une yie en partie double, rattachée à un ordre idéal où elle s'alUrme libre et se développant dans un ordre réel où elle apparaît nécessaire. Une morale pure, mais qui ne pénètre pas notre action empirique ; une action réelle et donnée, mais qui n'offre aucun caractère moral. Et, pour couronner l'œuvre, l'idée fondamentale à laquelle elle se résout, d'une Raison formelle et vide, mais active et spontanée, créatrice à la fois d'une législation externe des choses et d'une législation intime de son être propre, véritable synthèse des contradictoires conciliées dans une pure abstraction. En un mot, le kantisme consacre à la fois l'impuissance de la métaphysique à se renoncer et celle de la positivité à se constituer.

Kant re[)résente ainsi dans la spéculation philosophique ce que des mouvements tels que la Réforme et la Révolution française ont été dans l'évolution historique de l'humanité : un effort critique considérable et nécessaire, mais notoirement insuffisant, tenté pour permettre le passage d'un état organique définitivement dépassé à un nouvel état organique en voie de réalisation. Pour reprendre, en même temps que sa pensée, les expressions mêmes de Comte, on peut dire que la philosophie kantienne est l'étape métaphysique qui ménage la transition entre la phase théologique et la phase positive. En elle, la science se cherche et ne se trouve encore qu'à demi, la relation se dégage mais point encore en elle-même. Sous le terme et sous le concept de raison pure, on fait encore rentrer tous les éléments dogmatiques, tous les postulats métaphysiques des doctrines que

L*IDÉB DE RELATION

CONCLUSION

ron combat. C'est cette dernière idole qu'il nous fallait abattre et c'est à quoi nous nous sommes efforcé.

Une fois cette tâche accomplie, FœUTre à tenter devenait relativement facile. Nous avons pourtant dû montrer encore, avec Stuart Mill, Tinexistence de la raison analytique et la logique immanente aux phénomènes comme tels. Enfin, par une étude plus particulièrement psychologique, nous avons tenté d'établir que la plupart des problèmes philosophiques reposaient sur des données illusoires et sur une incompréhension primitive de la dualité originairement posée dans la relation ; ils n'avaient donc pas à être résolus, ils s'évaporaient d'eux-mêmes. Il eût alors fallu, après la partie négative de l'œuvre, construire le système positif des relations fondamentales, renouveler la tentative d'Auguste Comte et tracer le plan général d'une organisation méthodique de la connaissance humaine. Mais une telle entreprise excéderait sans doute les forces de tout homme, car une synthèse actuelle des sciences paraît bien être impossible en présence de la division infinie du travail intellectuel ; en tous cas, nous ne pouvions, même un instant, avoir la prétention de la tenter. Il nous a donc suffi d'indiquer à grands traits l'esprit qui devrait animer une telle œuvre, les caractères que devraient présenter des catégories vraiment positives, et enfin d'insister sur la tendance probable de la science future, soit à absorber certaines croyances actuelles, soit à en éliminer d'autres en en montrant le mal fondé.

Ce qui s'est révélé au terme de noire eflort, c'est la seule expérience, non pas d'ailleurs l'expérience métaphysique des prétendus empiriques, dont la plupart recouvrent des matérialistes honteux, mais point davantage celle d'un Kant qui suppose des éléments formels étrangers. L'expérience positive, c'est le phénomène lié au phénomène par le moyen du phénomène, c'est l'organisation automatique et l'équilibre spontané des apparences sensibles qui se suffisent et ne cherchent un point d'appui ni dans un esprit, ni dans un Boumène. L'univers est à lui-même sa loi, il s'adapte aux formes qu'il se crée, il se reflète dans les consciences qu'il se donne. Toutes les prétendues substances, esprit, matière,

« chose étendue » ou « chose pensante », se résolvent en représentations et en représentations représentatives d'autres représentations. Le grand Tout, le ttôIv antique, est k seule réalité positive, car par ce Tout nous devons entendre simplement la totalité des représentations empiriques systématisées. Une infinie diversité de fonctions solidaires, tel est le résultat de toute analyse exacte des concepts métaphysiques de la substance, de l'être et de la pensée. Ni Sujet, ni Objet, des faits qui se résolvent en d'autres faits plus compréhensifs et qui ne se laissent saisir que dans leur liaison. Il n'y a pas de point d'arrivée, il n'y a qu'un point de départ. La science n'est pas une révélation, mais un simple constat.

Mais alors, qu'advient-il de l'homme ? Ne nous apparaît-il pas comme un être diminué, eff'acé, reconquis par la nature dont il tente de s'affranchir ? Ce n'est pas seulement notre orgueil qui sombre, c'est aussi notre dignité. L'écueil du positivisme ne sera-t-il pas d'avoir ainsi sacrifié notre personnalité, notre autonomie, en un mot tout ce qui fait notre grandeur et notre prix ? Nous aboutissons à une sorte de panthéisme plus dangereux que celui d'un Spinoza, car, si l'on nous absorbe en Dieu, du moins manifestons-nous, phénomènes de la substance infinie, le caractère d'éternité qui la constitue ; tandis que, dans cepancosmisme, l'homme n'est qu'un moment éphémère de l'expérience universelle, le point d'intersection mobile d'un concours de forces changeantes. Il apparaît pour disparaîti-e, produit contingent d'actions qu'il concentre pour un instant et qui se dissocieront bientôt pour former de nouvelles synthèses. En nous guérissant à jamais de l'anthropocentrisme, l'esprit positif n'a-t-il pas détruit une illusion salutaire, consommé la ruine définitive de tout idéal humain, moral ou autre ? Il n'est plus de raison de vivre ni surtout d'orienter sa vie vers une fin déterminée pour un être qui n'est qu'un rapport et qui ne puise pas en lui-même une raison supérieure d'agir.

Cette conclusion décevante est absolument contraire à l'esprit positif. L'homme n'est pas une partie dans un tout,

car la partie est elle-même un tout, une représentation de lunivers. La conscience est une fonction synthétique complexe et enveloppante que théoriquement je puis et que pratiquement je dois considérer comme la réalité essentielle et préexistante. Selon le mot célèbre de Pascal, le monde, en raison de son infinité même, est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Ce centre, c'est avec raison que je le fixe en moi, tout en comprenant qu il puisse être fixé en d autres points. La monade leibnitzienne, nous avons eu plus d'une occasion de le montrer, est une hypothèse nécessaire, positive au plus haut degré, celle même à laquelle aboutit M. Renouvier qui prend pour point de départ la relation. Et nous avons vu qu'en effet la relation fondamentale, celle qui a suscité notre réflexion, est la relation de l'homme et du monde, du sujet et de l'objet. Pour se comprendre, l'homme doit sans doute ne pas se confiner dans sa seule pensée formelle, ne pas faire, d'une manière plus, ou moins factice, abstraction de tout ce qui l'entoure. Ainsi conçu, l'idéalisme est une position intenable et une contradiction dans les termes. Il est trop aisé de montrer — et les physiologistes n'y ont point manqué — combien cette prétendue pensée pure est à la merci de la moindre affection organique. Je dois, tout au contraire, préciser la nature des rapports qui m'unissent aux divers systèmes ambiants, à la société, à la terre, au système solaire, peut-être même à la nature universelle. Le rvùiôi aauTov de Socrate se prolonge en un « Connais tout ce qui t'entoure et qui est encore toi ». Mais, d'autre part, cette science, ne l'oublions pas, est ma science, faite par moi et pour moi ; l'univers qu'elle détermine est mon univers, celui que je veux conquérir et dominer. Si ce qui se survit en moi, c'est lui, ce qui m'intéresse en lui, c'est essentiellement moi. En fait, on verrait que les différentes sciences, et surtout les plus hautes, sont toutes tom»nées vers l'homme et se rejoignent e.n lui. L'astronomie ne s'est-elle pas constituée sur l'erreur anthropocentrique la plus avérée, le postulat d'une terre immobile autour de laquelle tourne le soleil ? La biologie et la sociologie sont essentiellement humaines

CONCLUSION

et donnent lieu à des applications immédiates dans les arts correspondants, médecine et politique. Directement considérée, la nature est indifférente à l'homme, mais la science consiste précisément à la considérer d'une manière indirecte, pour me permettre d'en tirer le plus d'effets utiles à ma conservation et à mon développement. Il y aurait une grande naïveté à prétendre avec les anciens que je suis le centre du monde, que tout ce qui existe a été conçu en vue de satisfaire à mes aspirations; mais c'est un fait qu'à l'anthropocentrisme naturel qui n'est qu'une illusion, je tends à substituer un anthropocentrisme artificiel qui, de jour en jour, devient davantage une réalité. Le monde n'est point un vêtement fait à ma mesure, mais une étoffe dans laquelle je taille et façonne ce vêtement. Dès lors, c'est à juste titre que je me reconnais une valeur d'exception, car cette valeur, si je ne l'ai point par nature, je me la donne par volonté. Pour qu'elle soit, il suffit que je la conçoive et je la conçois en effet. L'univers est petit, même lorsqu'il m'écrase, puisqu'il ignore sa force; je suis grand, même en étant écrasé, puisque je la connais. Et c'est bien au fond le « roseau pensant » qui écrase l'univers en le réfléchissant, car il lui révèle son infinité. Une fonction synthétique — et l'homme n'est pas autre chose — n'est pas une simple résultante, elle est aussi commencement absolu, principe de sa propre représentativité. La monade concentre funivers, mais elle n'existe que par elle-même. L'homme, par la conscience, cette science individuelle, et par la science, conscience impersonnelle indéfiniment élargie, affirme son autonomie. En se recueillant en lui, l'expérience s'y réalise sous sa forme la plus haute, elle devient une personne.

Reste, il est vrai, l'immortalité. Une fonction ne saurait être éternelle, et l'être périssable n'est en somme qu'un néant. M. Renouvier a cru pouvoir affirmer comme une probabilité rationnelle l'éternité de la fonction humaine. * Nous ne nous prononcerons pas sur la valeur de cette hypothèse. Mais ne peut-on lui substituer une réalité ? Non que nous admettions davantage, avec Auguste Comte, l'immortalité subjective et l'incarnation dans l'espèce ; la théorie du

Grand-Être n'est qn'nne conjecture séduisante et hasardeuse. C'est dans le spinozisme que nous irions plutôt chercher la solution positive du problème. L'éternité est un sentiment, le sentiment de l'être qui n'est pas épuisé par son être et qui ne cesse de se dépasser. Nous ne serons pas immortels, nous le sommes. Socrate, dans le Phédon, n'a pas à naître à un mode d'existence nouveau ou à prolonger le mode d'existence ancien ; il s'éternise et s'immortalise dès ici-bas, il vit. L'immortalité, c'est la vie qui se possède toute en se comprenant infinie ; elle n'est pas dans l'extension, mais dans l'intensité. Si la mort du sage est le soir d'un beau jour, ce n'est pas parce qu'elle ouvre une espérance, mais parce qu'elle la réalise ; le sage meurt plein de vie.

Le positivisme n'abandonnera donc aucune des positions conquises par l'humanité, il ne rétrécira pas le champ de la conscience, il ne bornera pas notre horizon. Bien au contraire, il fera rentrer progressivement dans la circonscription de notre expérience tout ce que jusqu'alors on laissait en dehors d'elle. Loin de le réduire à la condition d'un être inerte et figé, il fera de l'homme un agent à la fois énergique et patient dont il développera, sans en comprimer aucune, toutes les puissances internes. Il ne le transformera pas en un docile esclave des faits, il verra en lui le maître de l'univers et l'artisan de sa destinée. Notre but est de nous comprendre, notre moyen de comprendre les choses. La réflexion pure est stérile et le culte exclusif de la vie intérieure dangereux, car nous sommes vraiment et à la lettre le monde que nous reflétons, et c'est en l'observant, en le déterminant, que nous parviendrons à nous connaître. La science est la grande école de moralité et d'altruisme bien compris, car la science, c'est la solidarité vivante des êtres et des choses. En la construisant, l'homme n'abdique pas, il se retrouve et même se trouve ; par elle il est tout ce qu'il peut être, car il devient tout ce qui est. C'est donc bien l'individu, le sujet, le moi, qui est au terme de l'eflbrt positif, mais non l'individu abstrait, le sujet vide et le moi pur des anciennes ontologies. Qu'on y prenne garde, c'est le progrès des idées positives qui a dégagé la valeur absolue de l'homme

CONCLUSION

comme tel, abstraction faite de toute condition sociale ou de toute prééminence intellectuelle; c'est lui qui a développé le sens de Végalité, c'est-à-dire de l'identité dans la différence, le sens aussi du droit, cette commune mesure morale; c'est lui, en un mot, qui a su réaliser le plus de justice sociale. Au contraire, les époques où domine l'esprit métaphysique ou religieux sont celles où l'inégalité triomphe, où l'individu est sacrifié à l'idée qui le dépasse et à ceux qui la représentent. L'antiquité grecque fut une aristocratie, le positivisme relatif des stoïciens et des épicuriens affecta un caractère de réaction démocratique. Si le christianisme a décrété idéalement l'égalité, le principe charitable sur laquelle il la fonde maintient encore une différence essentielle entre le créateur qui donne et la créature qui reçoit, et par conséquent cette différence se prolongera et se retrouvera dans la société entre celui qui oblige et celui qui est obligé; aussi bien le catholicisme, en réalisant Tidéal chrétien par une réaction théologique, n'a-t-il pu que proclamer et instaurer la hiérarchie. A l'heure actuelle, les partis politiques qui se réclament de l'idéal positif tendent à réformer la société dans un sens égalitaire ; ceux qui opposent à cet idéal celui de la théocratie veulent un état social fondé sur le principe d'autorité et sur l'irréductible opposition des classes. Ainsi, par la formation de l'esprit critique, par le développement de la méthode, par une éducation de plus en plus rationnelle, la philosophie positive vise essentiellement à former des individus, à tremper des consciences. Dans le monde elle voit l'homme, et dans l'homme la fonction proprement humaine, qui fait la science et par la science la vie : la conscience.

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